M DE VALCOURT, MARIANNE
»i. de valcoüRt. Je suis si, en colère contre ce drôle, que je n’ai pas été en état d’écrire pour renvoyer le messager. Il peut aussi bien ne partir que demain au matin. Tâchons de me remettre un peu.
Marianne. Quoi ! mon papa, vous êtes toujours fiché contre mon pauvre cousin? est-ce donc un si grand crime qu’il a commis?
m. de valcourt. Il te sied bien vraiment de l’excuser : je vois que tu n’as pas une meilleure tête que lui, et que tu aurais peut-être fait pis à sa place. Vous avez cependant l’un et l’autre un bon exemple sous les yeux.
Marianne. Et qui donc?
' m. de valcourt. Mon brave Rodolphe.
Marianne. Ab, oui! mon frère est un garçon bien vrai, bien généreux! C’est un digne modèle!
m. de valcourt. Je sais que Dorothée et toi vous lui en avez toujours voulu. Moi-même, d’après votre façon de penser, j’avais pris des préventions contre lui. Mais le préfet m’en rend aujourd’hui de si bons témoignages....
Marianne. Eh! mon Dieu! ses précepteurs ne vous accablaient-ils pas ici de ses louanges? On sait qu’il est né d’un homme riche, et on espère toujours attraper des présents d’un père , en le flattant sur son fils.
m. de valcourt. Je veux bien qu’on m’ait un peu flatté sur son compte ; mais au moins ne m’a-t-il pas joué un seul tour, comme Frédéric m’en a joué mille, depuis son enfance.
Marianne. Ses tours ne portaient de préjudice à personne ; ils ne faisaient tort qu’à lui-même.
m. de valcourt. Tu me mettrais en fureur. Il ne s’est fait tort qu’à lui-même, n’est-ce pas, en précipitant dans les fossés ma plus belle voilure? Une voiture dorée toute neuve, qui venait de me coûter six mille francs !
Marianne. Ce n’est qu’un trait d’étourderie, bien excusable à son âge. Pétrel essayait cette voiture : Frédéric le tourmenta si fort pour monter sur le siège, qu’il le prit avec lui. Lorsqu’ils eurent fait quelques pas, le fouet tombe; Pétrel descend pour le ramasser. Les chevaux sentent leurs rênes dans une main plus faible, ils s’emportent. Heureusement l’avant-train se détache, et il n’y a que la voiture qui en ait souffert.
m. de valcourt. Ce n’est pas assez, peut-être? Et qui, dans cette aventure, est plus à plaindre que moi ?
Marianne. Frédéric , qui en a eu la tète toute fracassée, et surtout le pauvre Pétrel, qui a perdu son service.
m. de valcourt. Ah! je ne puis y penser sans frémir encore de colère! Cette belle équipée m’a coûté plus de cent louis.
Marianne. Et combien de regrets elle a coûtés au bon Frédéric ! Il ne se consolera jamais d’avoir été cause de la disgrâce du malheureux Pétrel.
m. de valcourt. Deux bons vauriens à mettre ensemble! J’admire toujours que tu choisisses les plus mauvais garnements pour plaider leur cause. C’est dommage en vérité , que tu ne sois pas née garçon, pour être camarade de ton cousin. Vous auriez fait, je crois, tous deux, de belles manœuvres.
Marianne. Mais au moins....
m. de valcourt. Tais-toi. Tu m’importunes de tes sornettes. Je veux sortir pour aller prendre le frais. Va chercher Dorothée, et vous viendrez me trouver. {Il sort et laisse son chapeau.)