‹ Choix de poèmes;Chapitre 1 sur 95 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Emile Verhaeren, né en Flandre le 21 mai i855, à Saint-Amand, près d'Anvers, est mort tragiquement à Rouen le 27 novembre 1916, broyé par un train. Comment se défendre d'un sentiment de révolte en songeant qu'il a suffi d'un lourd wagon pour anéantir en quelques instants une force de vie si retentissante?

Emile Verhaeren passa une partie de son enfance à vagabonder par la campagne ou sur les bords de l'Escaut avec les gamins du village, ses camarades d'école, non sans observer les petites gens, les petits métiers, dont il devait se souvenir en écrivant Les Villages illusoires. Lorsque sonna l'heure d'une instruction sérieuse, on le mit en pension au collège Saint-Louis de Bruxelles, puis au collège Sainte-Barbe de Gand — où, le soir, en cachette, il lisait et déjà faisait des vers.

Les études classiques terminées, Verhaeren, — il avait alors dix-huit ans, — regagna Saint-Amand pour entrer dans l'entreprise industrielle de son oncle. Mais rêvant d'une vie bien différente, le

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jeune homme laissa croire aux siens que la car rière d'avocat le tentait et, après douze mois d présence à l'usine, obtint l'autorisation de fair son droit à l'Université de Louvain. Inscrit plu tard au Barreau de Bruxelles, il se souciait ej vérité fort peu du Gode et employait ses loisirs composer les poèmes qui parurejit en i883 sou le titre : Les Flamandes. L'avocat s'effaçait bien tôt, le poète subsistait seul...

Pendant une quinzaine d'années Verhaeren ha bita Bruxelles. Mais depuis 1898 jusqu'au momei où la guerre éclata, il partageait son temps entr ia France et la Belgique^ résidant l'hiver à Sainl Gloud, l'été à Bruxelles et surtout au « Gaillo qui bique», maisonnette rustique des environ de Mons, où il travaillait en prenant du repoî Verhaeren, cependant, malgré cette existenc régulière et méthodique , avait la passion d( voyages : il visita la plupart des contrées d'Ei rope, l'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Alh magne, l'Autriche, la Russie, la Suisse, en tourisl ou en conférencier. Tourmenté par une véritab! fièvre de mouvement et de nouveauté, il se laj sait de toujours considérer les mêmes figures, h mêmes horizons ; jadis les livres, spécialement 1( ouvrages de science et de philosophie, retenaiei sa curiosité ; mais de plus en plus il s'éloigna des bibliothèques, ne recherchant que les leçons 1 l'expérience directe : dès qu'il le pouvait, c'ély avec bonheur qu'il se plongeait dans le grand co rant de la vie.

Ce besoin de renouvellement perpétuel s'affirmait en Verhaeren, tyranniquc ; aussi conservait-il une nature exubérante de jeunesse. Il s'intéressait aux décors inconnus, s'éprenait des tempéraments originaux, g-oùlait les sensations fraîches et rien n'attirait autant sa sympathie que les efforts littéraires ou artistiques qui rompent avec les vieilles traditions ou se libèrent des dangereuses routines- Parvenu aux honneurs que comporte une réputation universelle, Verhaeren gardait le même esprit d'initiative et la même puissance de réaction qu'à l'époque lointaine de sa vingt-cinquième année, où, collaborant à La Jeune Belgique, il bataillait pour créer dans son pays un mouvement de pensée libre et fière. L'enthousiasme qui le transportait alors le transporta jusqu'à son dernier souffle.

Elevé dans une famille fort pieuse, instruit chez les Pères Jésuites, Verhaeren fut d'abord un catholique très ardent. Mais aussitôt qu'il se trouve en contact immédiat avec le monde réel, il se détache peu à peu du Dieu de son enfance. Plusieurs recueils, aux titres désespérés, Les Débâcles, Les Flambeaux noirs, nous livrent ses cris d'angoisse, ses détresses cruelles, ses hallucinations. Cette crise conjurée, le poète se reprend à chérir la vie si éperdument que nous pouvons dire de son œuvre — et il a publié près d'une trentaine de volumes en vers — qu'elle est une œuvre de foi magnifique, de foi fanatique en la beauté de l'homme, et qu*elle traduit une religion neuve, absolue, autoritaire, la religion de l'Univers. Que d'hymnes

CROIX DE PoAhIS

triomphants à toutes les expressions de la vie ! Verhaeren aime cette vie en lui-même, en son corps nerveux et trépidant, en son âme brûlante, il l'aime en tous ceux qu'il rencontre, il l'aime en toutes les choses qu'il aperçoit et il la découvre, lyrique, exaltante, où d'autres oublieraient de la chercher. Ainsi tous les progrès de la science, toutes les manifestations de l'activité moderne, et les villes et les ports et les usines et les gares et les machines sont glorifiés par lui dans des poèmes enflammés aux rythmes frémissants.

Et cet amour de la vie a su prendre les formes les plus diverses et s'exercer dans les domaines les plus variés. Il semble qu'en Verhaeren résonnent les multiples vibrations de rorgue.;Si naguère il cisela des sonnets d'une précision toute parnassienne, il participa également, en compagnie d'Henri de Régnier, de Moréas, Vielé-Griffin,au premier essor du symbolisme. Sans doute un grand nombre de ses livres prennent une allure fougueuse, souvent exaspérée ; on y remarque ces images les plus rutilantes, ces constructions les plus cabrées qui permirent à Albert Mockel de surnommer Verhaeren « le poète du paroxysme ». Mais à côté des pages audacieuses et parfois haletantes des Villes tentaculaires, des Visages de la Vie, des Forces tumultueuses, de La Multiple Splendeur, apparaissent les poèmes plus amples , plus majestueux des Rythmes souverains et aussi des évocations champêtres, des pastorales d'une émotion toute virgilienne, enfin les strophes si douces, si tendres, si

PRÉFACE g

intimes des Heures. Les chants réunis en ce volume seront rudes ou câlins, désordonnés ou harmonieux, tragiques comme un ourag^an ou clairs comme une aube printanière, mais presque toujours ils célébreront le culte de l'Homme, de la Nature et de la Vie.

La guerre — la guerre que l'Allemagne fourbe et féroce a voulue — révèle au poète une passion inconnue, la haine. Lui, dont l'idéal de beauté était si pur, lui qui croyait à la « multiple splendeur » du monde, n'aurait jamais pardonné son crime à la sinistre « faiseuse de crépuscule » ... Aussitôt Verhaeren veut se jeter dans la mêlée, un fusil à la main : sa femme^ ses amis le supplient de renoncer à un geste vain, d'user plutôt de l'arme qu'il possède, le verbe. Et cet être, meurtri dans ses sentiments les plus profonds de patriote et d'homme, mais raidi par une volonté superbe de vaincre, par une confiance merveilleuse qui, pas une heure, même aux jours les plus sombres, ne s'est démentie, cet être douloureux mais rayonnant d'espoir se penche, avec quel amour! sur son pays crucifié et crie son indignation contre les bourreaux en des pages admirables de ferveur et de rage. C'est La Belgique sanglante, acte d'accusation qui ne périra pas contre TAllemagne « incivilisable », c'est Parmi les cendres, c'est Villes meurtries de Belgique, ce sont enfin ces Ailes rouges de la guerre, recueil de poèmes véhéments et farouches, qui nous emportent à travers la tempête monstrueuse que la Germa-

CHOIX DK POÈMES

nie déchaîna pour son éternel déshonneur. Mais Verhaercn a besoin de contribuer plus directement encore à défendre la cause du Droit : il fout que sa présence, il faut que sa parole illustrent sa })ensée,et le poète donne des conférences en Angleterre, en Suisse, en France surtout, pour faire connaître l'héroïsme et le martyre de sa petite patrie, pour élever les cœurs, pour darder les courages. Alors il prodigue ses forces physiques comme ses forces morales, il a conscience qu'il lutte, il savoure un peu la volupté du combat. Une fois de plus il venait de mettre sa voix passionnée et convaincante au service de la Belgique lorsqu'il tomba victime d'un accident aussi banal qu'atroce.

Maintenant il repose là-bas, Verhaeren, dans sa terre de Flandre, étreint par ces dunes qu'il aimait fouler de son large pas franc, au rythme tumultueux et volontaire des flots, il repose là-bas, dans un sol de bataille, parmi les soldats morts pour la Patrie :

Ce n'est qu'un bout de sol dans l'infini du monde.

Le Nord

Y déchaîne le vent qui mord ;

Ce n'est qu'un bout de terre avec sa mer au bord

Et le déroulement de sa dune inféconde.

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