‹ Choix de poèmes;Chapitre 26 sur 95 · LE SONNEUR · texte numérisé non relu

LE SONNEUR

Gomme un troupeau de bœufs aveug-les.

Avec effarement, là-bas, au fond des soirs, L'ouragan beugle.

Et tout à coup, par-dessus les murs noirs

Que dresse, autour de lui, l'église, au crépuscule

Rayé d'éclairs le clocher brdle.

Le vieux sonneur, la tête folle, La bouche ouverte et sans parole, Accourt.

La tour.

Elle apparaît comme grandie.

Déjà s'épand, vers l'horizon halluciné

Tout l'incendie.

LES VILLAGES ILLUSOIRES

Le bourg- nocturne en est illuminé, Les visages des foules apparues Peuplent de peur et de clameurs les rues, Et, sur les murs soudain éblouissants, Les cart-eaux noirs boiveût dU sang.

Le vieux sonneur, vers la campagne immense, Jette, à pleins glas, sa crainte et sa démence.

La tour !

Elle remplit tout l'horizon qui bouge;

Elle se darde en lueurs rouges

Jusques au fleuve et aux marais;

Ses ardoises, comme des ailes

De paillettes et d'étincelles.

Fuient, dans la nuit, vers les forêts.

Au passage des feux, les chaumières s'exhument

De l'ombre et, tout à coup, s'allument.

Et, dans l'effondrement du faîte entier, la croix

Choit au brasier, qui lord et broie

Ses bras chrétiens, comme une proie.

Le vieux sonneur sonne »i fort qu'il peut. Gomme si les flammes frôlaient Son Dieu.

La tour!

Le feu s'y creuse en entônnoit"

Au coeur des murailles de pierre,

Gagnant la courbe du voussoir

Où saute et rebondit la cloche eu sa colèi'e.

Les corneilles et les hiboux

Passent, avec de longs ctis fous,

Cognant leur tête aux fenêtres fermées.

Brûlant leur vol, dans les fumées,

Hag-ards d'effroi, brisés d'efforts,

Et, tou^ à coup, parmi les houles de la foule,

S'abatCant morts.

Le vieux sonneur voit s'avancer vers ses cloches brandies Les mains en or qui bout de l'incendie.

La tour !

Elle n'est plus qu'un immense buisson

Dont les branches de flamme

Déborderaient des abat-sons ;

Le feu sauvage et convulsif entame,

Avec ses dents brutales,

Les madriers et les poulies

Et les poutres monumentales,

D'où les cloches sonnent et clament leur folie.

Le vieux sonneur, sentant venir soi agonie, Sonne sa propre mort, dans ses cloches finies.

La tour !

Un décisif fracas,

Gris de poussière et de plâtras,

La casse en deux, de haut en bas.

Gomme un grand cri tué, cesse la rage,

Soudainement, du glas.

Le vieux clocher

Tout à coup noir semble pencher ;

Et l'on entend, étage par étage,

Avec des heurts dans leur descente,

Les cloches bondissantes

Jusqu'à terre plonger.

Le vieux sonneur n'a pas bougé.

Et la cloche qui défonça le terrain mou Fut son cercueil et fit son trou.

LIS VILLAGES ILLDSOIRKS 5j

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