RENTRÉE DES MOINES
On dirait que le site entier sous un lissoir Se lustre et dans les lacs voisins se réverbère; C'est l'heure où la clarté du jour d'ombres s'obère, Où le soleil descend les escaliers du soir.
Une étoile d'arg-ent lointainement tremblante, Lumière d'or, dont on aperçoit le flambeau, Se reflète mobile et fixe au fond de l'eau Où le courant la lave avec une onde lente.
A travers les champs verts sVn va se déroulant La route dont l'averse a lamé les ornières; Elle long-e les noirs massifs des sapinières Et monte au carrefour couper le pavé blanc.
Au loin scintille encore une lucarne ronde Qui s'ouvre ainsi qu'un œil dans un pig-non rongé. Là, le dernier reflet du couchant s'est plongé. Comme, en un trou profond et ténébreux, la sonde.
LKS MOINES 17
Et rien ne s'entend plus dans ce mystique adieu, Rien — le site vêtu d'une paix métallique Semble enfermer en lui, comme une basilique, La présence muette et nocturne de Dieu.
Alors les moines blancs rentrent aux monastères,
Après secours portés aux malades des bourgs,
Aux reraueurs cassés de sols et de labours,
Aux gueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,
A ceux qui crèvent seuls, mornes, sales, pouilleux Et que nul de regrets ni de pleurs n'accompagne Et qui pourriront nus dans un coin de campagne Sans qu'on lave leur corps ni qu'on ferme leurs yeux,
Aux mendiants mordus de misères avides, Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus Se béquiller là-bas vers les enclos feuillus Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.
Et tels les moines blancs traversent les champs noirs, Faisant songer aux temps des jeunesses bibliques Où l'on voyait errer des géants angéliques, En longs manteaux de lin, dans l'or pâli des soirs.
Brusques, sonnent au loin des tintements de cloche, Qui cassent du silence à coups de battant clair Par-dessus les hameaux, jetant à travers l'air Un long appel, qui long, parmi l'écho, ricoche.
l8 CHOIX DE POiMBS
Ils redisent que c'est le moment justicier
Où les moines s'en vont au chœur chanter Ténèbres
Et promener sur leurs consciences funèbres
La froide cruauté de leurs reg-ards d'acier.
Et les voici priant : tous ceux dont la journée S'est consumée au long- hersage en pleins terreaux, Ceux dont l'esprit sur les textes préceptoraux S'épand, comme un reflet de lumière inclinée,
Ceux dont la solitude âpre et pâle a rendu L'âme voyante et dont la peau blême et collante Jette vers Dieu la voix de sa maigreur sanglante, Ceux dont les tourments noirs ont fait le corps tordu.
Kt les moines qui sont rentrés aux monastères,
Après visite faite aux malheureux des bourgs,
Aux remueurs cassés de sols et de labours,
Aux g"ueux chrétiens qui vont mourir, aux grabataires,
A leurs frères pieux disent, à lente voix,
Qu'au dehors, quelque part, dans un coin de bruyère,
II est un moribond qui s'en va sans prière
Et qu'il faut supplier, au chœur, le Christ en croix.
Pour qu'il soit pitoyable aux mendiants avides Qui, le ventre troué de faim, ne peuvent plus Se béquiller au loin vers les enclos feuillus Et qui se noient, la nuit, dans les étangs livides.
Et tous alors, tous les moines, très lentement, Envoient vers Dieu le chant des lentes litanies; Et les anges qui sont gardiens des agonies Ferment les yeux des morts, silencieusement.
LBS MOINES ig