LA JOIE
Oh ces larges beaux jours dont les matins flamboient !
La terre ardente et fière est plus superbe encor
Et la vie éveillée est d'un parfum si fort
Que tout l'être s'en grise et bondit vers la joie.
LA HULTIPLK SPLENDEUR 167
Soyez remerciés, mes yeux,
D'être restés si clairs, sous mon front déjà vieux,
Pour voir au loin boug-er et vibrer la lumière;
Et vous, mes mains, de tressaillir dans le soleil ;
Et vous, mes doig-ts, de vous dorer aux fruits vermeils
Pendus au long- du mur, près des roses trémières.
Soyez remercié, mon corps,
D'être ferme, rapide, et frémissant encor
Au toucher des vents prompts ou des brises profondes;
Et vous, mon torse droit et mes larges poumons,
De respirer, au long- des mers ou sur les monts,
L'air radieux et vif qui baigne et mord les mondes.
Oh ces matins de fête et de calme beauté !
Roses dont la rosée orne les purs visages.
Oiseaux venus vers nous, comme de blancs présages,
Jardins d'ombre massive ou de frêle clarté !
A l'heure où l'ample été tiédit les avenues. Je vous aime, chemins, par où s'en est venue Celle qui recelait, entre ses mains, mon sort; Je vous aime, lointains marais et bois austères, Et sous mes pieds, jusqu'au tréfonds, j'aime la terre Où reposent mes morts.
J'existe en tout ce qui m'entoure et me pénètre. Gazons épais, sentiers perdus, massifs de hêtres, Eau lucide que nulle ombre ne vient ternir. Vous devenez moi-même étant mon souvenir.
Ma vie, infiniment, en vous tous se prolonge, Je forme et je deviens tout ce qui fut mon songe; Dans le vaste horizon dont s'éblouit mon œil, Arbres frissonnants d'or, vous êtes mon orgueil; Ma volonté, pareille aux nœuds, dans votre écorce. Aux jours de travail ferme et sain, durcit ma force.
l68 CHOIX DE POÈMES
Quand vous frôlez mon front, roses des jardins clairs, De vrais baisers de flamme illuminent ma chair; Tout m'est caresse, ardeur, beauté, frisson, folie, Je suis ivre du monde et je me multiplie Si fort en tout ce qui rayonne et m'éblouit Que mon cœur en défaille et se délivre en cris.
Oh ces bonds de ferveur, profonds, puissants et tendres
Comme si quelque aile immense te soulevait,
Si tu les as sentis vers l'infini te tendre,
Homme, ne te plains pas, même en des temps mauvais;
Quel que soit le malheur qui te prenne pour proie,
Dis-toi, qu'un jour, en un suprême instant,
Tu as goûté quand même, à cœur ballant,
La douce et formidable joie.
Et que ton âme, hallucinant tes yeux
Jusqu'à mêler ton être aux forces unanimes.
Pendant ce jour unique et cette heure sublime,
T'a fait semblable aux Dieux.