LA CHANGE
En tes rêves, en tes pensées.
En ta main souple, en ton bras fort,
En chaque élan tenace où s'exerce ton corps
La chance active est ramassée.
Dis, la sens-tu, prête à bondir
Jusques au bout de ton désir?
La sens-tu qui t'attend, et te guette et s'entête
A éprouver quand même, et toujours, et encor
Pour ton courage et pour ton réconfort
Le sort?
Ceux qui confient aux flots et leurs biens et leurs vies
N'ignorent pas qu'elle dévie
De tout chemin trop régulier;
Ils se gardent de la lier
Avec des liens trop durs au mât de leur fortune ;
Ils savent tous que, pareille à la lune,
Elle s'éclaire et s'obscurcit à tout moment
Et qu'il faut en aimer la joie et le touïœent.
En tes rêves, en tes pensées,
En ta main souple, en ton bras fort,
En chaque élan tenace où s'exerce ton corps
La chance active est ramassée.
LES FLAMMES HAUTES 21 9
Et tu l'aimes d'autant qu'elle est risque et danger,
Que balançant l'espoir comme un levier léger
Elle va, vient et court au long d'un fil qui danse.
Il n'importe que le calcul et la prudence
Te soient chemins plus sûrs pour approcher du but.
Fu veux l'effort ardent qui ne biffe et n'exclut
Aucune affre crédule au seuil de la victoire
Et tu nourris ainsi comme malgré toi
Ce qui demeure encor de ton ancienne foi
En ton vieux cœur contradictoire.
La chance est comme un bond qui s'ajoute à l'élan
Et soudain le redresse au moment qu'il s'affaisse.
Elle règne au delà de la stricte sagesse
Et de l'ordre précis, minutieux et lent.
Elle est force légère et sa présence allie
Ou ne sait quelle intense et subtile folie
Au travail ponctuel et chercheur des cerveaux.
Elle indique d'un coup le miracle nouveau.
Les hommes que la gloire aux clairs destins convie
Ont tous, grâce à son aide, incendié leur vie
De la flamme volante et rouge des exploits.
Ils ont crié que la fortune était leur droit
Et l'ont crié si fort qu'ils ont fini par croire
Qu'ils tenaient l'aile immense et blanche des victoires
Sous les poings rabattus de leur ténacité.
Oh ! dis, que n'auraient-ils réussi ou tenté
En notre âge d'orgueil, de force et de vertige
Où le monde travaille à son propre prodige ?
En ta main souple, en ton bras fort,
En chaque élan tenace où s'exerce ton corps,
En tes rêves, en tes pensées,
La chance active est ramassée.
CHOIX DE POBHES
MOxN AMI, LE PAYSAGE
J'ai pour voisin et compagnon Un vaste et puissant paysage Qui chang-e et luit comme un visag-e Devant le seuil de ma maison.
Je vis chez moi de sa lumière Et de son ciel dont les grands vents Agenouillent ses bois mouvants Avec leur ombre sur la terre.
Il est gardé par onze tours Qui regardent du bout des plaines De larges mains semer les graines Sur l'aire immense des labours.
Un chêne y détient l'étendue Sous sa rugueuse autorité, Mais les cent doigts de la clarté Jouent dans ses feuilles suspendues.
Un bruit s'entend : c'est un ruisseau Qui abaisse de pente en pente Le geste bleu de son eau lente J[usqu'à la crique d'un hameau,
Tandis qu'au loin sur les éteules Tassant le blé sous le soleil Semble tenir dûment conseil Le peuple d'or des grandes meules.
J'ai pour voisin et compagnon Un vaste et puissant paysage Qui change et luit comme un visage Devant le seuil de ma maison.
LKS FLAMUES HAUTES
Sous l'azur froid qui le diapré L'hiver, il accueille mes pas Pour aig^uiser à ses frimas Ma volonté rug-ueuse et âpre.
Lorsqu'en Mai brillent les taillis, Tout mon être tremble et chatoie De l'immense frisson de joie Dont son feuillage a tressailli.
En Aodt quand les moissons proclament
Les triomphes de la clarté,
Je fais régner le bel clé
Avec son calme dans mon âme.
Et si Novembre avide et noir Arrache aux bois toute couronne, C'est aux flammes d'un peu d'automne Que je réchauffe mon espoir.
Ainsi le long- des jours qui s'arment D'ample lumière ou de grand vent J'éprouve en mon cerveau vivant L'ardeur diverse de leurs charmes.
J'ai pour voisin et compagnon Un vaste et puissant paysage Qui change et luit comme un visage Devant le seuil de ma maison.
• Même la nuit je le visite Quand les astres semblent les yeux De héros clairs et merveilleux Que les splendeurs du ciel abritent.
A haute voix, à cœur ardent, Je dis ton nom, brusque Persée; Et l'ombre immense et angoissée Tressaille encore en l'entendant.
Je te nomme à ton tour, Hercule, Et toi, PoUux, et toi, Castor, Et toi, Vénus, dont le feu d'or Préside au deuil des crépuscules.
Je mêle aux légendes des Dieux Ta légende de sang jaspée.
Belle et pâle Cassiopée, Oui luis sereine au Nord des cieux ,
Si bien que grâce à votre gloire Mon cœur se dresse et s'attermit Et qu'il s'exalte et crie au bruit Que font vos noms en ma mémoire.
J'ai pour voisin et compagnon Un vaste et puissant paysage Qui change et luit comme un visage Devant le seuil de ma maison.
Je connajs bien les humbles sentes Qui vont d'un clos à d'autres clos Ou descendent le long de l'eau Vers les grottes retentissantes.
Quand l'air est sec et refroidi Et que tout bruit semble plus proche, Je reconnais au son des cloches Quel angélus tinte à midi.
LES FLAMMES FAUTES 223
Je sais le dessin de chaque ombre Dans le soleil, sur les hauts murs; Et j'ai compté les brug^nons mûrs Qui ploient la branche sous leur nombre.
Ces deux tilleuls qui montent là, Je sens la main aujourd'hui morte Qui les planta devant la porte Pour que la foudre n'y tombât.
Chaque bête qui vag-ue ou broute M'est familière et le sait bien ; D'après l'aboi que fait son chien J'entends qui passe sur la route.
J'ai pour voisin et compagnon Un vaste et puissant paysag-e Qui change et luit comme un visage Devant le seuil de ma maison.
Et je lui dis des choses tendres Et profondes avec mon cœur Les soirs quand la clarté se meurt Et que seul il me peut entendre.
Je lui parle des jours passés Quand, le corps lourd de déchéances, Je vins chercher dans sa jouvence Un air allègre et condensé,
Quand je sentis en moi renaître, Jour après jour, l'ancien désir D'aimer le monde et l'avenir Et d'être fort et d'être maître ;
224 CHOIX DK POÈMES
Quand j'étais si vraiment heureux De mes marches de roche en roche Que j'embrassais les arbres proches Avec des pleurs au fond des yeux
Et que les thyms sous la rosée
Et que les trèfles dans le vent
Me semblaient moins frais et vivants
Que mes espoirs et mes pensées.
J'ai pour voisin et compagnon Un vaste et puissant paysage Qui change et luit comme un visage Devant le seuil de ma maison.
Dites, vous ai-je aimés, retraites, Coteaux feuillus, sources des bois, Antres où résonnait ma voix Avec sa force enfin refaite !
Plus rien de vous n'est étranger Au cœur ému de ma mémoire, On ne sait quoi de péremptoire Entre nous tous s'est échangé.
Aussi quand ma vie accomplie.
Ployant sous le poing noir du sort.
Ira se perdre dans la mort.
Doux ciel ami, je te supplie
D'être présent à mes regards Avec ta plus ample lumière, Afin que soit belle la terre A mon départ.
LKS FLAUMES hautes 325