LE TOMBEAU
DE MARGUERITE DE FRANGE ET DE FRANÇOIS Ier.
Ah! que je suis marri que la Muse françoise Ne peut dire ces mots, comme fait la grégeoise , Ocymore r, dispotme », oligochronien 3 : Certes je les dirais du sang valésien 4, .Qui de beauté, de grâce et de lustre ressemble Au lis qui natt, fleurit et languit tout ensemble 5.
; Ce monarque français, François premier du nom, Nourrisson de Phébus, des Muses le mignon, Qui dessous sa royale et auguste figure Cachait avec Pithon 6, les Grâces et Mercure,
1 'ÛxujXOpO-, de (bxu;, rapide , et XP^v°î> temps ; de coorte dwée. jiopoç, destin; qui meartpromptement. * V alésien : des Valois.
' Au<ncoT(JLO;, de Su;, mal,et 7iOT- & En même temps. (I.OC, destinée; d'un sort malheureux. «Pithon : la Perssaùoi, 3 'OXtyoXpôvtoÇi de ôXtyo;, peti t, et qaence.
lût-
ÉP1TAPHES. 461
Qui savait les secrets de la terre et des cieux, vit, ainsi que Priam, devant ses propres yeux, (Eh ! qui pourrait du ciel corrompre l'influence ! ) * Enterrer ses enfants, en leur première enfance.
II vit (car il était dans le ciel ordonné) Trépasser à Tournon son premier fils aîné, Qui de nom et de fait ressemblait à son père; A qui jà la fortune heureusement prospère Souriait d*un bon œil. et jà dedans son sein Gomme son cher enfant l'appâtait de sa main.
A peine un blond duvet commençait à s'étendre Sur son jeune menton, que la mort le vint prendre, Ordonnant pour son père un camp où tout les nerfs De la Gaule tiraient : les champs étaient couverts D'hommes et de chevaux : bref, où la France armée Toute dedans un ost l se voyait enfermée.
Il eut pour son sépulcre un millier d'étendards. De harnois, de boucliers, de piques, de soldars ; Le Rhône le pleura et la Saône endormie : Même de l'Kpagnol l'arrogance ennemie Pleura ce jeune prince : et le père, outrageux * Contre sa propre tête, arracha ses cheveux ; Il arracha sa barbe, et de telle dépouille Couvrit son cher enfant. Ah ! fatale quenouille 1 Parque, tu montres bien que ta cruelle main Ne se donne souci .du pauvre genre humain !
Ainsi jeune et vaillant, au printemps de ta vie,. Tu mourus, Germaniq' ! quand ta mère Livie
1 Ost : urinée, camp. Et n'ai pas entreprit^.
* Eipreuion analogue à celle db l4j*ri**s ami, de «oulager ta peine
injurUux dans les .tance» de Malherbe Avecque ,on m*pr,s* à lia reprier :
En lieu de recevoir un triomphe nouveau,
( O cruauté du ciel ! ) ne reçut qu'un tombeau1.
Trois jours devant sa fin je vins à son service : Mon malheur me permit qu'au lit mort je le visse, Non comme un homme mort, mais comme un endormi, Ou comme un beau bouton qui se penche à demi, Languissant en avril, alors que la tempête, Jalouse de son teint, lui aggrave la tête, Et lui chargeant le col le fanit contre bas, Ensemble prenant vie avecques le trépas.
Je vis son corps ouvrir, osant mes yeux repaître Des poumons, et du coeur, et du foie à mon maître : Tel sembloit Adonis sur la place étendu, Après que tout son sang du corps fut répandu.
Jà trois mois se passaient, lorsque la renommée ( Qui de François avait toute Europe semée, Sa vertu, sa justice, et son divin savoir ) Poussa le roi d'Ecosse en France pour le voir : Gomme jadis Saba *, qui de terres lointaines Visita Salomon sur les rives jourdaines.
Ce roi d'Ecosse était en la fleur de ses ans : Ses cheveux non tondus comme fin or luisants, Cordonnés et crêpés, flottant dessus sa face, Et sur son col de lait lui donnaient bonne grâce.
Son port était royal, son regard vigoureux, De vertus et d'honneurs et de guerre amoureux : La douceur et la force illustraient son visage, Si que Vénus et Mars en avaient fait partage.
Ce grand prince François, admirant l'étranger,
1 Voir Tacite, Annales, II et 111. 3 La reine de Sftba*
Qui roi chez un grand roi s'était venu loger, Son sceptre abandonnant, sa couronne et son île , Pour le récompenser lui accorda sa fille , La belle Madeleine , honneur de chasteté, Une Grâce en beauté, Junon en majesté.
Déjà ces deux grands rois, l'un en robe française , Et l'autre revêtu d'une mante écossaise, Tous deux la messe ouie, et repus du saint pain, Les yeux levés au ciel, et la main en la main, S'étaient confédérés : les fleurs tombaient menues, La publique allégresse errait parmi les rues ; Les nefs, les gallions, les carracons x pendaient A l'ancre dans le havre, et flottant attendaient Ce prince et son épouse, afin de les conduire.
A peine elle sautait en terre du navire, Pour toucher son Ecosse, et saluer le bord, Quand en lieu d'un royaume elle y trouva la mort.
Ni larmes du mari, ni beauté , ni jeunesse, Ni vœu, ni oraison, ne fléchit la rudesse De la Parque, qu'on dit la fille de la nuit, Que cette belle reine, avant que porter fruit, Ne mourût en sa fleur : le poumon qui est hôte De l'air qu'on va soufflant lui tenait à la côte.
Elle mourut sans peine aux bras de son mari, Et parmi ses baisers : lui; tristement marri, Ayant l'âme de deuil et de regret frappée, Voulut cent fois vêtir de son corps son épée : La raison le retint, et tout ce fait je vi , Qui jeune l'avais page en sa terre suivi , Trop plus que mon mérite 'honoré d'un tel prince,
1 Sorte de navires* * Par delà mon mérite.
464 ÉPiTAPHES.
Sa bonté ni'arrêtantdeux ans en sa province.
Retourné , je fus page au grand duc d'Orléans, Le tiers ' fils de François, qui en fleur de ses ans, Jeune, adroit et gaillard, et de haute entreprise, Presque le monde entier était sa convoitise.
De Charles empereur le gendre il se vantait 2 : Déjà la bonne Paix la terre fréquentait, Mars s'enfuyait en Thrace, et ce duc pensait être Déjà de la Bourgogne et de Milan le maître ; Ministre de la paix superbe se bravait ; La faveur de son père et du peuple il avait, Nourrisson de Fortune : et jà les rois étranges Honoraient son génie, et chantaient ses louanges.
En magnifique pompe en Flandre il visita Par deux fois l'empereur, qui bénin le traita : Il lui promit sa fille, et, chargé d'espérance, De jeunesse et d'amour, fit son retour en France.
Ah! folle ambition, tu ne dures qu'un jour ! Il fut victorieux des murs de Luxembourg ; Comme un dieu le suivait une presse importune : 11 voulait commander à la même fortune, Maître, ce lui semblait, du destin et du temps, Il entrait à grand' peine aux mois de son printemps, Quand la mort qui avait sur sa jeunesse envie, Lui trancha tout d'un coup l'espérance et la vie. Ce prince à Fremontier de la peste mourut : Sceptre ni sang royal Charles ne secourut ; ( Charles était son nom) que la fière Euménide D'une torche fumeuse au bord Achérontide Ne dit son byménée, et pour un lit nocier
* Le tiers : le troisième. ' Il se flattait d'être*. •
RPITAPHBS. 4G5
Se lui «liât r les yeux d'un long somme d'acier : tyant pour une femme une tombe funeste.
O dure cruauté d'influence céleste !
3 malheureux appas de grandeurs et d'honneurs ' Malheureux qui se fie aux humaines faveurs, Et au monde qui semble une tempête émue!
Seulement le destin nous en montra la vue % Puis la redéroba : ainsi le vent détruit L'ente 3 quaud elle est prête à porter un bon fruit.
Jamais le dur ciseau de la Parque cruelle Se trancha de nos rois une trame si belle ; famais le mois d'avril ne vit si belle fleur, Si POrient joyau de si belle couleur.
Il semblait un Paris en beauté de visage, Il semblait au Dieu Mars en grandeur de courage, Gracieux, débonnaire, éloquent et subtil , D'inventions de guerre un magasin fertiL
Il avait dans le corps l'âme si généreuse, Qu'il n'eût jamais trouvé sur la plaine poudreuse L'ennemi qu'à ses pieds il n'eût bouleversé, Bataille tant fût grande ou mur qu'il n'eût forcé *.
Son père qui chargeait tous les cieux de prière, En mourant 5 lui ferma l'une et l'autre paupière : Se pâma dessus lui, de larmes le baigna, Et presque demi-mort le mort accompagna. Les roses et les lys en tous temps puissent naître . Sur ce Charles qui fut près de cinq ans mon maître !
1 Sillût : fermât ; da latin, sigillan. * Imitation sensible de» vers conm-
» Oitendant terris hune uutim fat», Crés à Marcellus. Voir Virgile, Énéid.,
Eue nen [ neque uftra V|, 879 et suiv.
""""(" V». ,Knêide, VI, 87o.| & En curant : lorsqu'il mourut •
* Ente : branche entée, greffe. Be rapporte au 01s.
466 ÉPITÀPHBS.
Des deux frères à peine était clos le tombeau, Que voici deuil sur deuil, pleur dessus pleur nouveau, Trépas dessus trépas, misère sur misère : Après les enfants morts, voici la mort du père, Du grand prince François, à qui toutes les sœurs, Hôtesses d'Hélicon, avaient de leurs douceurs Abreuvé l'estomac, à qui l'eau Castalide, Les antres Cyrrhéens, la grotte Piéride S'ouvraient en sa faveur : grand roi qui tout savait, Qui sur le haut du front cent majestés avait, De qui la vertu même honorait la couronne, Mourut comme il entrait au cours de son automne.
II fut en sa jeunesse un prince aventureux, Tantôt heureux en guerre, et tantôt malheureux.
Comme il plaît au destin et à celle qui mène, Tantôt bas, tantôt haut, toute entreprise humaine.
Bien qu'il fût des grands rois le sommet et l'honneur, Et de tant de cités et de peuples seigneur, Qu'en son sein Amalthée épandit l'abondance ; Bien qu'il fût opulent d'hommes et de puissance, Qu'il eût bâti châteaux et palais à foison, Si est-ce qu'il mourut en étrange maison r, Laissant l'Anglois eu France, et la paix mal jurée Avecques l'empereur, de petite durée.
Henri, son second fils et son seul héritier. Vint après^ qui suivant des armes le métier, Se fit aimer des siens, et redouter par force En Ecosse, Angleterre, en Toscane et en Corse : Il fut un second Mars, et le ciel l'avait fait Pour se montrer en guerre un monarque parfait.
1 François l** mon rut dan» une des tours du ckâteaa de RanbowlW-
EP1TAPHES. 467
Nul ne piquait si bien, le long de la campagne, 1 le coursier de Naple, ou le genêt d'Espagne : 1 Castor en chevaux, un Pollux il était î métier de l'escrime, il sautait, il luttait,
nul ne devançait ses pieds à la carrière,
nul ne combattait si bien à la barrière , it qu'il fût en pourpoint ou vêtu du barnais.
[1 reconquit Calais, il serra les Anglais i leur rempart de mer; il campa sur la rive i Rhin, et délivra l'Allemagne captive ; força Tbionville, et gagna Luxembourg, mtmédi, Damvilliers, et les forts d'alentour : consuma sa vie aux travaux de la guerre, nvoitant cette terre, et tantôt cette terre : semblait à Pyrrhus, hasardeux à la main, i toujours enfilait dessein dessus dessein ; is la face de Mars n'est pas toujours certaine : r bien qu'il fût en guerre un parfait capitaine, 'il eût la force au bras et le courage au cœur, ut tantôt vaincu, et tantôt fut vainqueur.
foulant avitailler la picarde muraille faible Saint-Quentin, il perdit la bataille, tout le sang Français fut presque répandu * ; une paix contrainte, après avoir rendu un jour le Piémont (ô chances ma) tournées! ) tout ce que conquit son père en trente années, labeur et le sang de tant d'hommes guerriers ».
fà l'olivier tenait la place des lauriers,
x poteaux attaché : au croc pendaient les armes,
Près de 10,000 hommes restèrent règne de Henri II ont été développés le chr»mp de bataille. par Ronsard an second livre des
ïoos ces événements relatifs au Poèmes, V, tom,II, pag. 338.
468 BPITÀPHES.
Et la France essuyait ses plaintes et ses larmes ; Jà le palais était pour la noce ordonné, Le Louvre de lierre et de buis couronné ; Déjà sa fille au temple épouse était menée ; On n'oyoit retentir que la voix d*Hyménée, Hymen! hymen! sonnait par tous les carrefours ; Partout on ne voyait que Grâces et qu'Amours : Mars banni s'enfuyait aux régions barbares.
Quand entre les clairons, trompettes et fanfares, Au milieu des tournois, au chef il fut blessé, Ayant l'œil gauche à mort d'une lance percé (*) : Spectacle pitoyable! exemple que la vie De cent maux imprévus, fragile, est poursuivie, Puisqu'un roi si puissant d'empire et de hauteur. En jouant est tué par un sien serviteur *.
Ainsi mourut Henri (car toute chose passe ) Qui de bonté, beauté, prouesse et bonne grâce Surmontait tous les rois \ mais le ciel endurci Non plus que de bouviers des princes n'a souci.
Il sentit pour le moins ce plaisir en son âme. Qu'il mourut dans le sein de sa pudique femme, Et qu'il vit en son lit presque pâmés d'ennui * Tous ses petits enfants larmoyer près de lui. Je le servis seize ans, domestique à ses gages, Non ingrat, lui sacrant3 mes plus gentils ouvrages \ Je n'ai pu prolonger sa vie, mais j'ai su Allonger son renom, autant que je l'ai pu.
François son premier fils, à qui la barbe tendre Ne commençait encor au menton qu'à s'étendre ,
< Gabriel de Montgomery. Corneille, passim.
* Ennui : douleur, sens fréquent av. 3 Sacrant : consacrant, seizième et dix-septième siècles. T.
(*) Henri II fut tué par accident dans on des tournois qui les (êtes du double mariage stipulé à la paix de Câteau-Cfcmbffésis, ("■
BPITAPHES. 469
'int le sceptre après lui, prince mal fortuné, >ui se vit presque mort sitôt qu'il se vit né : L fut dix-huit mois gouverneur de l'empire; *e peuple outrecuidé K, qui tous les jours empire, impesté d'hérésie et de nouvelle loi, Irma sa faction contre ce jeune roi.
Assemblant ses États pour corriger le vice Des nobles, des prélats, du peuple et de justice, Et punir les mutins qui s'osaient émouvoir, Et contenir la France en son juste devoir. O cruauté du ciel ! ô étrange merveille ! Voici ce prince mort d'un catarrhe d'oreille, Laissant jeunesse et vie, et son peuple troublé, Et le sceptre écossais au français assemblé a, Et sa jeune épousée en plainte douloureuse. O Dieu ! que cette vie est courte et malheureuse ! Elisabeth , sa sœur, que d'une étroite foi Son père avait conjointe au magnanime roi Qui du peuple espagnol les brides lâche et serre, A vingt ans se couvrit d'un sépulcre de terre , Dans un même bateau passant à l'autre bord Sa beauté , sa jeunesse , et sa vie et sa mort. Conforte toi , grand roi, la sentence est donnée Que la Parque est la fin de toute essence née.
Charles, son second frère, après lui succéda ,
Qui en dure saison le sceptre posséda :
En pleurant il vêtit sa dignité royale, , Comme présagiant sa fortune fatale :
Car sitôt qu'il fut roi ( il le fut à dix ans)
La peste des méchants, séducteurs, médisants, , La licence du peuple et la fureur des villes
1 1 Outrecuidé : orgueilleux. 2 Assemblé : réuni,
470 ÉPITAPHBS.
Troublèrent son État de cent guerres civiles.
Comme un terrible orage élevé par le vent,
Qui trouble en boorsoufiflant, tournoyant et mouvant
La mer, vague sur vague* en tortis retraînée,
Ou comme une Mégère aux enfers déchaînée,
Tout se rua sur lui. Le soleil de dépit,
Abominant la terre, en vêtit noir habit :
Il se rouilla la face *, et la lune argentée
De taches eut longtemps sa corne ensanglantée;
La Seine outre ses bords sa rage délia,
La nourrice Gérés son blé nous dénia,
Le bon père a ses vins, et Paies son herbage,
Et le sel si commun nous nia son usage :
La famine et la guerre et la peste ont montré
Que Dieu avait son peuple en fureur rencontré.
Ce roi presques enfant vit sa France allumée,
Et ville contre ville en factions armée,
D'hommes et de conseil, et de tout indigent ,
Il vit manger son peuple et voler son argent :
11 vit sa Majesté servir d'une risée ;
Il vit de cent brocards sa mère méprisée ;
11 se vit déchassé de ses propres maisons ;
11 vit les temples saints, le lieu des oraisons,
Autels et sacrements n'être qu'une voirie,
La raison renversée, et régner la furie.
Par quatre grands combats vainquit son ennemi. Mais un feu de rancune allait si bien parmi Le peuple forcené, que morte une querelle, Une autre d'autre part sourdait toute nouvelle : Ainsi un feu d'émorche 3 à l'autre feu se prend, Que plus on pense éteindre, et plus il se répand.
1 Cnm capnt obscura nitidum ferrngine 2 Lé bon père .* Baccbo».
[texit. 3 Êmorche : étoupc (Vmo., Ctcrg., V. 467)
ÉPITAPHES. fi 1
Je me trouvai deux fois à sa royale suite, Lorsque ses ennemis lui donnèrent la fuite ; Quand il se pensa voir par trahison surpris. Avant qu'il pût gagner sa cité de Paris : Méchante nation; indigne, indigne d'être Du sang hectoréen * , d'ainsi trahir ton maître ! Peuple vraiment scythîque , ennemi de repos , Et bien digne d'avoir pour ancêtres les Gotlis.
Jà de ce jeune roi la dure destinée S'étaifen sa faveur plus douce retournée ; Jà son siècle en vertu se faisait tout nouveau, Quand d'un rhume pantois, fontaine du cerveau, Qui d'un flot catharreux s'était entresuivie, Lui pourrit les poumons, soufflets de notre vie, Dépouillant le manteau de son humanité, A l'heure qu'il entrait en sa félicité. Ainsi le marinier, créancier de Neptune, Prêt à payer les vœux qu'il devait à Fortune, Jà saluant de l'œil sa maison et le bord, Se perd et son navire, entrant dedans le port.
11 fut quatorze ans roi, et .en l'an de son âge Vingt et quatre il paya de Charon le naulage a.
Jamais esprit 3 si beau ni si bon que le sien IN 'alla sous les lauriers du champ Elysien : Jamais âme si sainte et en tout si parfaite, Compagne des héros là bas ne se fût faite, S'il eût eu le loisir de montrer aux humains La force qu'il avoit et au cœur et aux mains.
U fut prince bien né, courtois et débonnaire,
1 Allusion an poëme de la Fran- 2 Le naulage : le prix du passage; ciade qui «appose nos rois descendus do latin, naulum^ nolis, fret, de Francus , fils d'Hector. 3 Esprit : âme.
472 ÉPiTÀPHES.
D'un esprit prompt et vif, entre doux et colère : 11 aima la justice, éloquent et discret, Saturnien au reste à cacher son secret : Contre les importuns il se servait de ruses, Et surtout amateur des lettres et des Muses.
Quatorze ans ce bon prince alègre je suivis : Car autant qu'il fut roi, autant je le servis. Il souloit pour plaisir mes ouvrages relire, Et suivant sa grandeur daignait bien me récrire. Et je lui répondais , m'estimant bien heureux De me voir accueilli d'un roi si généreux. Ainsi Charles mourut, des Muses la défense, L'honneur du genre humain, délices de la France.
François , duc d'AIençon, son frère, meurt après , Qui la France couvrit des funestes cyprès : Car la guerre, qui fut bien loin de notre porte Entra dans la maison , et la troubla de sorte Que mille factions secrètes se couvaient, Et postes et paquets détroussés se trouvaient.
O Dieu ! dont la grandeur dedans le ciel habite, Garde d'un œil soigneux la belle Marguerite , Qui tient des Navarrais le sceptre en sa vigueur. Ah ! Mort, tu n'as point d'yeux, ni de sang ni de cœur, Et sourde tu te ris de notre race humaine!
La fille de Henri, duchesse de Lorraine, Après ses frères morts survivre n'a voulu : En lieu de cette terre, elle a le ciel élu, Des astres la compagne et des âmes plus saintes, Laissant son jeune époux en larmes et en plaintes.
Il ne restait plus rien du germe tout divin
ÉPITÀPHES. 473
u premier roi François : car déjà le destin t la cruelle Parque en avaient fait leur proie ; >ue Marguerite seule, honneur de la Savoie, éleste fleur de lis, quand le sort envieux, our appauvrir le monde, en enrichit les deux.
Que n'ai-je le savoir de l'école romaine, )u la muse des Grecs ? comme un cygne qui mène ton deuil dessus Méandre, en pleurant , je dirais La belle Marguerite, et ses faits j'écrirais.
Je dirais que Pallas naquit de la cervelle Du père Jupiter; qu'elle , Pallas nouvelle, Sortit hors du cerveau de son père François, L« père des vertus, des armes et des lois.
Je dirais qu'elle avait l'écu de la Gorgone, Que l'homme qui sa vie aux vices abandonne N'eût osé regarder ni de près approcher, Qu'il n'eût senti son corps se changer en rocher.
Je dirais ( tout ainsi que la mère Éleusine Sema les champs de blés) qu'elle toute divine, Nourrice d'Hélicon, sema de toutes parts La France de métiers, de sciences et d'arts;
Qu'elle portait une âme hôtelière des Muses, Que les bonnes vertus étaient toutes infuses En son corps héroïque, et quand elle naquit, Les astres plus malins plus forte elle vainquit,
Et que le ciel la fit si parfaite et si belle, Que pour n'en faire plus en rompit le modèle, Ne laissant pour exemple aux princesses, sinon
Le désir d'imiter le vol de son renom.
Qu'on grave sur sa tombe un blanc portrait d'un cygne,
Afin que d'âge eo âge aux peuples H soit signe Que la mère elle était des Muses, et aussi Des hommes qui avaient les Muses en souci.
Se plante à son tombeau ta vive Renommée , Ayant la trompe en bouche et l'échiné emplumée, Cent oreilles, cent yeux, cent langues et cent voix. Pour chanter tous les jours, tous les ans, tous les mois, De sa mort au passant la gloire et le mérite, En criant : Si tu lis la belle Marguerite, En qui tout le ciel mit sa plus divine part, Tant de fois rechantée aux oeuvres de Ronsard, Qui fut en son vivant si précieuse chose, Sache que sous ce marbre en paix elle repose ; Sa cendre gît ici : et pource, viateur « , Sois de son épitaphe en larmes le lecteur ; Baise sa tombe sainte, et sans soupirs ne passe Des neuf Muses la Muse, et des Grâces la Grâce.
Pour marquer sa grandeur, puissent à l'avenir Les rochers de Savoie en sucre devenir, En canelle les bois, les torrents en rosée, Et que sa tombe en soit en tous temps arrosée, Et que pour signaler de son corps la valeur, Renaisse de son nom et la perle et la fleur a.
Je veux, pour n'être ingrat, à sa fête ordonnée (Qui reviendra nouvelle au retour de Tannée) Comme un antique Orphée, en long surpelis blanc, Retroussé d'une boucle et d'un nœud sur le flanc, Chanter à haute voix d'une bouche immortelle L'honneur et la faveur qu'humble j'ai reçu d'elle.
1 Viateur : voyageur; du latin. * Allusion au sens du mot lalii via for. maryarita, perJc
ÉPITAPHES. 47f>
Comme elle eut soin de moi, pour l'honneur que j'avois De servir ses neveux, mes maîtres et mes rois.
Je dirai que le ciel me porte trop d'envie De me faire traîner une si longue vie, Et de me réserver en chef demi-fleuri *, 1 Pour dresser a les tombeaux des rois qui m'ont nourri;
Je dirai que des grands la vie est incertaine ; Que fol est qui se fie en la faveur mondaine, Un jouet de fortune, une fleur du printemps, Puisqu'on voit tant de rois durer si peu de temps.
1 Fleuri de cheveux blanes. Exprès- Eleel., V, 43. •ion grecque : rjvQiarpiévoç. Soph., * Dresser : élever.