‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 18 sur 135 · AU SIEUR DE LA ROUVÈRE · texte numérisé non relu

AU SIEUR DE LA ROUVÈRE

Si

C'était au point du jour, quand les plumes du somme Ne couvent qu'à demi les yeux lassés de l'homme, Quand tout ensemble on veille et tout ensemble on dort, D'un œil entre-surpris du frère de la mort * , Lorsque, ravi d'esprit, comme une idole vaine Qui, sans corps, sur le bord d'Achéron se promène ,

1 Le sommeil, frère de la mort, Et ronsanguineus leti «opor. t selon l'expression de Virgile : [&iuU.. VI, v. a7g.)

(*) Gentilhomme du duc de Savoie et de Marguerite sa femme; c'était quelque bel esprit de son temps. (Marc.)

Je me vis transporté sur le haut d'un rocher. Duquel on ne saurait sans ailes approcher, Ou bien sans un esprit qui vaut mieux que les ailes , Quand, gaillard, il se pousse aux choses immortelles.

Au plus haut du sommet de ce rocher pointu , Est un temple d'airain qu'a bâti la Vertu ; D'airain en est la porte , et par grand artifice D'airain plus clair que verre est parfait l'édifice.

Là, de tous les côtés de ce grand univers , Les peuples sont assis en des sièges divers : • L'un bas et l'autre haut en son rang y habite , Et chacun a son lieu selon qu'il le mérite.

Auprès d'elle est assise à son dextre côté L'Étude, la Sueur, le Labeur indompté, L'Honneur, la Prud'hommie , et ont pour leur voisine Andronique * et Phronèse a, et leur sœur Sophrosine 3 : Ce peuple à l'environ de la Nymphe épandu , De corps, d'esprit et d'âme en elle est éperdu, Qui ne se peut soûler de la voir, et l'appelle Son cœur, ses yeux, son sang, sa maîtresse et sa belle, Lui offre corps et biens, et tâche à desservir Sa grâce pour l'aimer et pour la bien servir.

La déesse n'est pas de corps efféminée, Comme celle qui est des flots de la mer née* : Son œil est doux et fier, son sourcil un peu bas, Son regard est semblable à celui de Pallas Quand sa main est paisible, et l'horrible Bellone Contre les fiers Géants n'irrite sa Gorgone.

Tant plus elle est aimée , et tant plus elle prend Plaisir à contre-aimer, et jamais ne se rend

1 Le Courage. s La Sagesse, la Vertu.

* La Science» * Venue Aphrodite.

QuOypar honnêteté, douceur et courtoisie , N'ait de ses poursuivants gagné la fantaisie, Et ne leur ait par signe et par preuve montré Qu'en la quête d'amour ils ont bien rencontré. Aucunefois sur l'un son regard elle jette, Sur l'autre aucunefois : car elle est tant sujette Aux passions d'amour, que son cœur ne pourrait Vivre à son aise un jour s'il ne s'etiamourait.

Quand elle aime quelqu'un, comme maîtresse douce, Le soulève aux "honneurs, aux magistrats » le pousse, Lui (Jonne entre les rois un honorable lieu , Et le fait du vulgaire admirer comme un dieu ; Mais à ceux qu'elle hait, comme fière ennemie, Leur promet déshonneur, prison et infamie.

Courtoise, elle fallait doucement regardant,

Mon, très-docte Rouyère, et comme amour la touche,

Tout ainsi que le cœur elle t'ouvrit la bouche,

Te flattant de ces mots :

« Au bas de ce rocher, au milieu d'une prée , Demeure une déesse en drap d'or accoutrée ; Ses bras sont Ghargés d'or, et son col d'un carcan », Labeur ingénieux des feuvres 3 de Vulcan : Son front est attrayant , sa peau tendre et douillette , Son œil traître et lascif, sa face vermeillette , Et ses cheveux ondes, annelés et tressés, Sont de feuilles de myrte et de rose enlacés : Sa main est molle et grasse, et son œil n'abandonne Le sommeil paresseux que midi ne rayonne :

1 Aux magistrats : aux charges, aux ? Carcan : coffier. «■jJloia ; do latin magirtratus. ' Ftuvres : forgerons ; du latin, /a tri.

Au reste , elle est en danse , en festins et déduit , Et rien fors le plaisir, indiscrète , ne suit ; Pompeuse, superflue, et, pour être apparente », Elle a déjà vendu le meilleur de sa rente.

« Toujours aux grands chemins en cent mille façons Elle ourdit des filets, et tend des hameçons De délice apâtés , qu'elle en diverse sorte Aux gestes, à la voix et aux yeux elle porte Pour prendre les passans , si bien que le plus fin ( Sans l'aide de raison ) s'y empêtre à la fin : Tant elle prend souvent ma coiffure, et transforme Son masque et sa feintise en ma naïve forme.

« On dit qu'un jotir Vénus sans père la conçut , Monstre fier et cruel, du deuil qu'elle reçut Qu'Hébé, jeune déesse, épousait en lieu d'elle Hercule dépouillé de sa robe mortelle : Et avorta du part 2 , eu opprobre et dédain Qu'Hercule dessus elle avait mise la main , Et lui avait laissé au front la cicatrice Qui découvre à chacun son nom et sa malice.

« Or cette Volupté ( ainsi se fait nommer Celle qui veut sa vie en plaisirs consommer) Arrête les passans, et tant elle est mignarde, Qu'enivrés de plaisirs de tels mots les retarde :

« 0 pauvres abusés, que le nom de Vertu « A faussement séduits ! pauvre peuple vêtu « D'une robe de boue, à laquelte Nature, « Trop chiche, n'a donné sinon la pourriture : « Vous pensez- vous, mortels, faire de nouveaux dieux, « Et de terre chargés voler jusques aux cieux?

' Pour être apparente : pour paraître, 2 Parti fruit jda latin par tut, pyour briller.

« Laissez-moi ces desseins qui ne sont que mensonges , « Que chimères en l'air, que fables et que songes , « Et, mortels, n'espérez sinon que le trépas « Qui est votre héritage , et vous suit pas à pas.

« Qu'acquit jadis S ocra te, Aristote et Platon,

« Pythagore , Thaïes , Théophraste et Criton

« Pour aimer la vertu, fors une renommée,

" Qui sera par les ans , comme ils sont, consumée?

« De quoi sert le renom au mort qui ne sent rien?

« Malheureux est celui, cependant qu'il est sien,

« Qu'il sent, qu'il voit, qu'il vit, qui ne fait bonne chère,

« Sans consumer sa vie en pénible misère,

« Après je ne sais quoi qu'on ne peut acquérir

« Que par longue tristesse, en danger d'en mourir !

« Que verrez-vous là-haut que ronces et qu'orties? « Ici vous ne verrez que fleurettes sorties « Du sein du renouveau : ici le beau printemps, « La jeunesse et l'amour habitent en tout temps : « Ici l'homme vieillit en plaisir délectable , « Et s'en va soûl de vie ainsi que d'une table '. »

« De tels mots Volupté arrête les passants , Qui, malsains du cerveau, ne sont assez puissants. Ainsi que tu as fait, de se boucher l'oreille Pour jouir du plaisir qu'ici je t'appareille a.

« Pource, mon cher ami, dès enfance conuu, Tu sois en mon palais le plus que bien-venu ! il faut que je t'embrasse, et que je te caresse, Puisque tu as dompté l'odieuse Paresse, Et, sans avoir ouï la voix de Volupté,

1 Cur non, ut plenus vifaeconviva, reredis ? 2 Je t'appareille : Je te prépato. ( LucaàcB, III, g&i.)

DU BOCAGE BOYAL. 69

Par travail et sueur tu es ici monté.

« Pour me faire l'amour, il ne faut qu'on se farde, Qu'au miroir paresseux la face on se regarde , Qu'on soit bien parfumé , ou qu'on soit bien vêtu D'un drap d'or par rayons à la soie battu , Qu'on fasse des tournois , qu'on sorte en la campagne , Qu'en armes on galope un beau genêt d'Espagne, Qu'on soit bien gaudronné : je ne veux point cela ; Mon amour seulement se donne à celui-là Qui m'aime plus que lui , qui me suit à la trace , Et de rien n'est soigneux que de ma bonne grâce.

« Tel amant est heureux, admirable et parfait 11 ne pense jamais, ni ne dit, ni ne fait Rien dont il se repente, et, en soi-même ferme, Il est son but , sa fin, sa limite et son terme, Son parfait' et son tout : quand le ciel tomberait, L'éclat, sans l'effrayer, sa tête frapperait ».

« Tous humains accidents il dédaigne et méprise , Il dédaigne la flamme en sa maison éprise3, Prison , terre et argent, trahisons de valets , Perte d'habillements, de bien et de palais, De femmes et d'enfants , et constant il se joue De l'aveugle Fortune, et des tours de sa roue; Il n'a jamais souci du change des saisons : Car, tout enveloppé d'immobiles raisons, S'enferme d'un rempart clos de philosophie , Puis méprise le temps, et fortune défie.

« Il est riche sans bien , il vit heureusement, Et en sa suffisance il a contentement :

* SI fraclm illabatur orbis, * Detrimen ta, fugas wrvonim, incendia rîdet,

Impavidum ferient ruina. ( Hoa.( £>., II, I, lai.)

(Hoa.,0<f.,lll, 3, 7.J

70 SECONDS PABTIE DU B0CA6E BOYAL.

Il tait tout , il volt tout , et la lourde ignorance Dedans son estomac « ne fait point demeurance : Il se connaît soi-même, et ne doute de rien : Sans ailleurs s'égarer il demeure tout sien , Et nulle passion, soit d'ire ou soit d'envie , De douleur ou de peur, ne tourmente sa vie. Tel fut le mien * Socrate, et ceux qui ont gravi Sur mon tertre épineux, où contente je vis : Tel tu es , mon Rouvère, et pource je t'apprête , Une triple couronne à poser sur ta tête. Or sus , embrassez-moi, tant pour avoir cet heur Que d'être d'un grand-duc 3 fidèle serviteur , Grand-duc, le cher époux de notre Marguerite : Et pour autant aussi que ta foi le mérite , Qui ne pourra jamais se séparer de moi : Car un bon amoureux jamais ne rompt sa foi. »

Ainsi te dit Vertu de sa bouche vermeille : A tant 4 le jour fut grand, et sur ce je m'éveille (*).

1 Eitomae : poitrine, coeur. s Le Duc de Savoie.

* Le mien : mon ami, * A tant : en ce moment.

(*) Tout ce songe est imité de Xénophon : Mémoire* de Socrate, n , SI. Discours de la Voiaptt et de la Vertu à Hercule.

riN DE LA SECOND* PABTIE DU BOCAGE ROYAL.

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