‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 25 sur 135 · MONOLOGUE OU CHANT PASTORAL · texte numérisé non relu

MONOLOGUE OU CHANT PASTORAL

A TRÈS-ILLUSTRE ET VERTUEUSE PRINCESSE MADAME MARCUERIT1 DE FRANCE, DUCHESSE DE SAVOIE.

Je me fâchais de la pompe des rois , Et pour ' la cour j'errais entre les bois , Seul, à part moi , sauvage et solitaire , Loin des seigneurs , des rois et du vulgaire : Plus me plaisait un rocher bien pointu , Un antre creux de mousse revêtu , Un long détour d'une seule vallée , Un vif sourgeon » d'une onde reculée ,

* Pour : au lieu de. 2 Sourgeon : source».

Un bel émail qui bigarre les fleurs, Voir un beau pré tapissé de couleurs, Ouïr jaser un ruisseau qui murmure , Et m'endormir sur la douce verdure , Qu'être à la cour, et mendier en vain Un faux espoir qui coule de la main.

Au mois de mai, que l'aube retournée Avait éclose une belle journée , Et que les voix d'un million d'oiseaux, Comme à l'envi du murmure des eaux , Qui haut, qui bas, contaient leurs amourettes , A la rosée , aux vents et aux fleurettes , Lorsque le ciel au printemps se sourit, Quand toute plante en jeunesse fleurit , Quand tout sent bon , et quand la mère terre Ses riches biens de son ventre desserre , Toute joyeuse en son enfantement.

. Errant tout seul , tout solitairement , J'entre en un pré , du pré en un bocage , Et du bocage en un désert sauvage , Et là, j'avise un pasteur qui portait Dessus le dos un habit, qui était De la couleur des plumes d'une grue ; Sa panetière , à son côté pendue , Était d'un loup , et l'effroyable peau D'un ours pelu lui servait de chapeau.

Lui, appuyant un pied sur sa houlette v De son bissac aveint x une musette , La mit en bouche, et ses lèvres enfla ; Puis coup sur coup en haletant souffla, Et resouffla d'une forte halénée,

r Jvéint : tire ; de aveindre, encore en usage dan» quelques province».

Par les poumons reprise et redonnée.

Ouvrant les yeux, et dressant le sourci : Mais quand partout le ventre fut grossi De la chevrette, et qu'elle fut égale A la rondeur d'une moyenne balle , A coups de coude en repoussa la voix ; Puis çà , puis là, faisant saillir ses doigts Sur les pertuis de la musette pleine , Comme saisi d'un angoisseuse peine, Pâle et pensif, avec le triste son De sa lourette », ourdit telle chanson : Petits agneaux, qui paissez sous ma garde , Plus que devant il vous faut prendre garde De votre peau , pour la crainte des loups , Et de bonne heure, au soir, retirez-vous : Plus ne verrez sauter parmi les prées , Ni les Sylvains , ni les muses sacrées : Car nos pâtis ne sont plus habités, Comme ils soûlaient *, des saintes déités.

Plus ne paîtrez poliot , ni lavande , Le dur chardon sera votre viande 3 :

Et si verrez, en toutes Us saisons , La ronce aiguë écarder 4 vos toisons.

Et toi, Harpaut 5 , qui te soûlais défendre Contre les loups , maintenant faut apprendre D'être humble et doux, et ne plus aboyer : Il faut apprendre à fléchir et ployer, Et te couchant (puis qu'il n'y a plus d'ordre), Flatter les loups , quand ils te voudront mordre.

< Lourette : flûte champêtre ; diffii- 4 Écarder : peigner, déchirer; an*

natif de loure. jourd'hni carder,

2 Soûlaient : avaient coutume, * Harpaut : nom de chien , souvent

a Viande ; nourriture. u«tté dans ces églogucs.

LES EGLOÛUES.

Et toi , musette, à qui presque j'avois , Par sept conduits, donné la même voix Qu'à son flageol avait donné Tityre, Plus tu n'auras ce plaisir d'ouïr dire , La belle nymphe a fait cas de tes chants : Car sa grandeur abandonne nos champs.

Plus ne voudra cette nymphe divine, A son grand Pan qui la France domine , Comme autrefois tes chansons célébrer.

Un jour d'été qu'encores le soleil

N'a ses chevaux dévalés * au sommeil ,

Et qu'il se montre encor plus haut qu'une aune ,

Dedans le ciel tout bigarré de jaune ,

De pers * , de bleu : je vis , près d'un rocher,

Un grand troupeau de nymphes s'approcher,

Toutes ayant en leurs fraîches mains blanches

Un beau coffin3, tissu de jeunes branches.

% En cependant que l'une se baignait, L'autre sautait, et l'autre se peignait , Je vis venir une belle Charité * , Que les humains appelaient Marguerite > Des immortels Pasithée avait nom , Toute divine en faits et en renom.

Elle marchant à tresses décoiffées , Apparaissait la princesse des Fées :

Un beau surcot 5 de lin bien replié , Frangé, houppe, lui pendait jusqu'au pié; Et ses talons qui foulaient la verdure , Deux beaux patins avaient pour couverture : Un carcan 6 d'or son col environnait ,

1 Dévalés : laisêés aller à val.

5 Pers : ?ert.

*C4fM* coffre.

4 Charité : Grâce ; en grée Xdtpr;.

* Surtot : tonique.

• Carean : cailler. *

106 LES ÉOLOGUE».

Et son beau sein sans branler se tenait. Pressé bien haut d'une boucle azurée , Ainsi qu'on peint la belle Cythérée.

Elle, cent fois , d'un seul trait de ses yeux Avait fléchi les hommes et les dieux , Sans se fléchir : car la flèche poussée De l'arc d'Amour ne l'avait point blessée , Et sienne, et franche, avait toujours été, Parmi les fleurs, en toute liberté.

A peine avait dans les ondes voisines . Lavé ses bras et ses jambes marbrines , Que tout soudain ( ou soit qu'il vînt des cieux, Ou soit qu'il fût un Faune de ces lieux) , - Je vis venir, par étrange aventure , Un dieu caché sous mortelle figure , Qui ressemblait le pasteur Délien ' , Gardeur de bœufs au bord Amphrysien, Où le Troyenydont l'ardente jeunesse a Donna la pomme à Vénus la Déesse.

Srs beaux cheveux, sous un zéphyre moly En petits flots, ondoyaient à son col : Ses yeux ,. son front , son allure et son geste Étaient pareils à Junon la céleste.

Comme un pasteur, portait dedans sa main Une houlette à petits doux d'airain , Où, sur fe bout , dessus Fécoree dure , De deux béliers fut peinte la figure, Qui se choquaient : et auprès d'eux était Un gros mâtin , qur les loups aguettait.

Sitôt qu'il vit cette belle Dryade , Blessé d'amour, en devint tout malade.

Or, comme un feu qui aux buissons se prend

' Apollon , né à Délos. a Paris.

LES EG LOGEES. 107

Puis souffleté par les vents se répand

De tous côtés, trouvant pâture prête ,

Et des forêts vient embraser la tête :

Ainsi l'amour tellement Fembrasa ,

Que cette nymphe à la Cn il osa

Ravir au dos, l'enlevant en Savoie ,

Comme un lion le doux suc d'une proie.

Seulement , faible on entendit la voix ,

Évanouie au milieu de ces bois ,

Qui parvenait aux oreilles à peine ,

Comme le plaint ' de quelque nymphe en peine.

O demi-dieux, ô gracieux esprits, Qui de pitié le cœur avez épris!

O monts, ô bois, ô forêts chevelues, O rouges fleurs , jaunes , pâles et blues 2 ! O terre , ô ciel , ô fontaines et vents, Faunes , Sylvains, et Satyres, et Pans , Et toi Clio , qui fus jadis ma Muse , En cent morceaux casse ma cornemuse , Puisqu'aussi bien, sans faveur et sans los 3 , Pendrait en vain une charge à mon dos.

Pasteurs français, n'enflez plus les musettes : Pour son départ elles seront muettes ; En l'air venteux leur chant évanoui , Comme il soûlait, ne sera plus ouï.

Si m'en croyez, allons en Arcadie, Et fléchissons de notre mélodie Rochers et bois, tigres , lions et loups , Puis que la France est ingrate vers nous ; Puis que la Nymphe, en qui fut l'espérance Des bons sonneurs ■*, s'absente de la France,

1 Le plaint : la plainte. 3 Los : louange, gloira.

3 Blues : bleues. * Sonneurs : poètes musiciens.

108 LES ÉGLOGUKS.

Allons-nous en, sans demeurer ici , .

Pour y languir en peine et en souci.

Qui fera plus ' d'un annuel office, Parmi les bois , aux Muses sacrifice?

Qui plus de fleurs les ruisseaux sèmera ? Qui plus le nom de Paies nommera, Parmi les champs ? et qui plus aura cure * De nos troupeaux, pour leur donner pâture? Qui plus à Pan daignera présenter Les pastoureaux , pour les faire chanter? Qui de leur flûte apaisera les noises?

Qui jugera de leurs chansons françoises? Qui donnera le prix aux mieux disants , Et sauvera leurs vers des médisants.

Adieu , troupeau qui près moi soûlais vivre , Adieu , Vendôme , adieu : je la veux suivre Par les rochers, les antres et les bois, Savoisien, en lieu de Vendomois.

Or, sus, paissez, paissez, pauvres brebis, Allez par l'herbe , emplissez-vous le pis , Broutez, rongez cette douce verdure, Pour emporter aux agneaux nourriture , Qui , en bêlant dans le toit , ont désir De vous sucer le lait tout à loisir.

Et quoi troupeau ! tu es insatiable ; La nuit arrive , il faut gagner retable ; Voici les loups , qui ont accoutumé De brigander quand le jour est fermé , Us font le guet , et plus de rien n'ont crainte : Car la bonté par les champs est éteinte.

* Pbu : désormais. - Vur* : soin.

A tant, le jour peu à peu s'embrunit . Et le pasteur, comme le jour, finit Son chant rural , désenfla sa musette , Pedans sa main empoigna sa houlette Chassant devant le troupelet menu , Harpaut son chien, et son bélier cornu.

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