‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 27 sur 135 · LES PASTEURS CARLIN, XANDRIN, LAN SAC · texte numérisé non relu

LES PASTEURS CARLIN, XANDRIN, LAN SAC

Deux frères pastoureaux, qui avaient pris naissance De Pan (*), qui commandait naguères à la France, Tous deux d'âge pareil , se rencontrant un jour, Apprirent aux forêts à parler de l'amour : Tous deux avaient appris d'enfler les cornemuses, L'un dessous Amyot (**), grand ministre des Muses, Et l'autre dessous Selvef(***), à qui Phébus donna Sa lyre et son laurier, quand il le couronna.

Tous deux étaient savants, bien appris à semondre ', Bien appris à chanter, bien appris à répondre : Tous deux apparaissaient miracle de leur temps , Faisant naître des fleurs plus tôt que le printemps. Comme Carlin, un jour, retournait de la chasse (L'un avait nom Carlin*, l'autre Xandrin3), il passe Auprès d'une fontaine , où son frère Xandrin Paissait ses gras agneaux de vert trèfle et de thym : Aussitôt que Carlin l'aperçut, il s'écrie :

Xandrin, gentil pasteur, chantons, je te supplie :

1 A semondre : à attaquer; du latin 3 Henri III, qu'on nommait Alezansubmonere, avertir. dre dans sa jeunesse.

» Charles IX.

(*) Le roi Henri IL Ronsard lui donne fréquemment ce nom dans ses Églogues.

(**) Amyot, grand aumônier de France et précepteur du roi Charles IX, traducteur de Plutarque.

, (***) Salve , premier président à Milan sous François Ier et précepteur Oe Henri III.

Tous les bergers de France ont estime de toi ,

Que tu es plus savant à bien chanter que moi :

Je viens pour t'essayer, et te faire connaître,

Qu'en l'art de bien chanter, je ne trouve mon maître,

XANDBTN.

Carlin , gentil berger, je suis prêt de chanter : Mais avant le combat il ne faut te vanter. Approche , je suis prêt : je te ferai connaître, Qu'en Fart de bien chanter, je ne trouve mon maître. Mais que veux-tu gager?

CARLIN

Tout ce que tu voudras.

Je gage deux agneaux, gage deux chevreaux gras.

XANDB1N.

En lieu de tes agneaux, je veux mettre une tasse {*) Qui quatre fois le prix de ton gage surpasse ; Nouvellement tournée encores elle sent La cire et le burin : une vigne descend Tout à l'entour des bords, qui, de raisins chargée, Est de quatre ou de cinq pucelles vendangée : L'une tient un panier, l'autre tient un couteau ; Et l'autre, à pieds déchaux1, gâche2 le vin nouveau Qui semble s'écouler en la tasse profonde.

A l'ombre de la vigne est une Nymphe blonde, A cheveux déliés , qui se couvre le flanc, Les cheveux et le sein d'un petit linge blanc : Deux Satyres cornus sont auprès de la belle , Qui ont les yeux enflés de trop veiller pour elle ,

» Déchaux : déchaussés, nus. 3 Cache : foule, mélange.

(*) Toute celte description de la coupe est imitée de Théocrite Idyll. I, vers 28 et suiv.

LES EGLOGUES- f|5

Blessés de son amour : mais peu se chaillant « d'eux, Quel <|uef ois de sur l'un, quelquefois sur les deux Mignotte son regard , et se prend à sourire Leur donnant le martel , et ne s'en fait que rire.

Un pécheur est assis au bord du gobelet , Qui, courbé , fait semblant de jeter un filet En la mer, déployant les plis de son entorse *, Puis de mains et de nerfs et de veine s'efforce Le retirer sur l'eau : ses muscles grands et gros S'enflent depuis son chef jusqu'au bas de son dos : Tout le front lui dégoutte , et bien qu'il soit vieil homme , I^e labeur toutefois ses membres ne consomme , Tant il est cru 3 vieillard, et diriez à le voir Qu'il sue, et qu'il ahanne*, et ne le peut ravoir; Ma lèvre au gobelet n'a touché pour y boire : Tu l'auras toutefois si tu as la victoire.

c AU LIN.

Je gage une musette au lieu de ton vaisseau &, Qui me coûte eu argent la valeur d'un taureau , Que d'un ligneul 6 ciré au genou j'ai fait coudre : Son ventre est peau de cerf, ses anches sont de coudre , Son bourdon est de buis , son pipeau de prunier, C'est un chef d'oeuvre grand : Selvin, ce bon ouvrier, En ces bois, l'autre jour, me la vendit bien chère : Je la voulais donner à Margot 7, la bergère, Margot, qui par les bois garde ici comme nous Les troupeaux de Catin 8 , et fait la guerre aux loups.

» Se chaillant : se souciant; on dit * Qu'il ahanne : qu'il est hors d'ua*

encore dans le style familier : peu leine.

m'en chaut. s r aisseau ; vase.

'£nfor*e; torse. , , . ^

3 Cru : vert, vigoureux.

c . . n . . .. . ' Margot : Marguerite de Navarre»

Srtl n-uda Dco vrndicque «rnecttis. v D

XANDRIN.

Qui sera notre juge, et voudra, sans faveur, Donner au mieux disant la victoire et l'honneur ? Appelons oe pasteur qui est docte en musique, Qui de tels différends entend bien la pratique : C'est celui que mon chien aboie : vois-tu pas Comme gaillard il vient devers nous le grand pas ? A voir sa panetière et sa grise jaquette, Son chapeau fait de jonc , sa fronde et sa houlette, C'est le pasteur Lansac « , des Muses le souci , Dont le renom s'honore en autre part qu'ici ; Le Tibre l'a connu , et les eaux argentines De la Touvre » qui court toute blanche de cygnesu

carlin.

Juge-nous sans faveur, donne à celui le prix Qui sera de nous deux à chanter mieux appris : Nos chants ne sont combats , riotes 3 ni finesses : C'est pour guérir l'amour de nos jeunes maîtresses. Tous deux ne sommes qu'un : bien souvent l'amitié , Par un joyeux combat, renforce de moitié.

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