‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 44 sur 135 · AU ROI HENRI III · texte numérisé non relu

AU ROI HENRI III

Je ressemble , non prince, au prêtre d'Apollon , Qui n'est jamais atteint du poignant aiguillon. Ou soit de prophétie, ou soit de poésie , S'il ne sent de son Dieu son âme être saisie.

Mais alors que Phébus , qui fait à son côté Sonner l'arc et le luth, quitte le ciel voûté, Et vient voir ses autels , ses fêtes et son temple, Son ministre soudain, qui le voit et contemple Et le reçoit en sot, effarouché d'horreur, Se trouble tout le sang d'une ardente fureur, Et prophète devient sous le dieu qui le presse '; Puis son dieu le laissant, sa fureur le délaisse : Montrant par tel accès que notre humanité N'est sinon le jouet de la divinité , Tantôt plein, tantôt vide, autant que veut la grâce Du ciel qui courte en nous ou large en nous s'amasse. Pour ce, trois fois heureux ceux auxquels est permis De voir les dieux de près, et se les rendre amis !

Ainsi quand par fortune * , ou quand par maladie Je m'absente de vous , ma muse est refroidie ; Parnasse et ses deux fronts 3 me semblent des déserts, Et pour moi se tarit la fontaine des vers. Je me sens transformé, comme si le breuvage

1 Rapprocher ce pneatige dee vers de 3 Fortune ; hasard. Virgile, Énéid., Vl, 46. * Les deux sommets do P»m»J*

De Circc 1 avait charmé ma voix et mon courage : Tant ma langue s'arrête à mon palais tout court.

Mais lorsque je retourne au temple de la cour, Et que je vois Henri, l'Apollon qui m'inspire , Soudain je me décharme et ma langue veut dire Les honneurs d'un tel prince, et me sens renchanter D'un nouvel enthousiasme , afin de mieux chanter Votre vertu qui règne au monde sans égale , Et toujours vous chantant mourir votre cigale ».

C'est pourquoi je retourne à baiser vos genoux, Pour réchauffer mon sang en m'approchant de vous ; Et aussi, mon grand roi , pour oser satisfaire A vos commandements, s'il vous plaît de m'en foire. Ne vous arrêtez point à la vieille prison Qui enferme mon corps, ni à mon poil grison , A mon menton fleuri3 : mon corps n'est que l'écorce ; Servez- vous de l'esprit : mon esprit est ma force. Le corps doit bientôt rendre en un tombeau poudreux Aux premiers éléments cela qu'il a pris d'eux : L'esprit vivra toujours qui vous doit faire vivre , Au moins tant que vivront les plumes et le livre. Quand j'aurai cet honneur, soit de vous rencontrer Sortant de votre chambre, ou soit pour y entrer, Je vous suppli' de dire (et aussi je l'espère) : « Celui fut élevé par les mains de mon père, Par mes frères nourri (*) et de moi bien aimé ; Il fut l'un des premiers qui, de gloire allumé, Fit passer mon langage aux nations étranges,

' Cirée : Cire*. f', l&L

' Comparaison homérique, lliad., -> Doat la barbe e*t blanche.

(•) Henri H, François II et Charles IX avaient encouragé Ronsard de Leurs éloges et de leurs bienfaits.

Ornant ma race et moi d'honneurs et de louanges ,

Et montra le chemin encore non battu

A mes nobles Français de suivre la vertu. »

Ne faites point vers moi ainsi qu'un mauvais maître

Fait envers son cheval , ne lui donnant que paître

( Encor qu'il ait gagné des batailles sous lui) ,

Lorsque la maladie , ou le commun ennui

D'un chacun , la vieillesse , accident sans ressource,

Refroidit ses jarrets et empêche sa course.

Mais suivez Scipion, qui bâtit son tombeau Sur Carthage , et qui onc ne fit rien de si beau Qu'enterrer près de soi, pour honorer sa gloire, Le bon père Ennius, chantre de sa victoire : Afin que vif et mort il eût à son coté La muse, qui avait à sa race apporté Plus de lauriers sacrés que n'avait son épée Au sang des ennemis tant de fois retrempée. Car vaincre Hannibal ', et pouvoir par ses mains Détourner le bonheur de Carthage aux Romains , C'était un œuvre grand dépendant de Fortune , Qui se montre à chacun également commune : Mais allonger son nom, et le rendre aimantin1 Contre la faulx du Temps, dépendait du destin : Comme le vôtre, Sire, ayant ce privilège D'être aimé d'Apollon et de tout son collège.

1 Hannibal. L'H ici est aspirée ; Des leçons d'Hannibal ou de celles de Rm» elle perd cette aspiration dans Cor- ( Nioobbm.)

neille : 3 Jimantin : da latin adamattiw

...Qui fait mieux un brave homme dur comme l'acier.

A PHILIPPE DESPOIITES, ( HARTRAIN (*Jp^

Nous devons à la mort et nous et nos ouvrages ' ; Vous mourons les premiers ; le long repli des âges En roulant engloutit nos œuvres à la fin : Ainsi le veut nature et le puissant destin.

Dieu seul est éternel : de l'homme élémentaire Ne reste après la mort ni veine ni artère : Qui pis est , il ne sent , il ne raisonne plus , y

Locatif » décharné d'un vieil tombeau reclus.

C'est un extrême abus , une extrême folie ^

De croire que la mort soit cause de la vie : Ce sont points opposés autant que l'Occident S'oppose à rorient, l'Ourse au Midi ardent.

L'une est sans mouvement, et l'autre nous remue, Qui la forme de l'âme en vigueur continue, Nous fait ouïr et voir, juger , imaginer , Discourir du présent , du futur deviner.

Les morts ne sont heureux , d'autant que l'âme vive, Du mouvement principe en eux , n'est plus active. L'heur vient de la vertu, la vertu d'action : Le mort privé du faire est sans perfection. L'heur de l'âme est de Dieu contempler la lumière : La contemplation de la cause première Est sa seule action : contemplant elle agit : Mais au contemplement l'heur de l'homme ne gît.

i Debemor morti nos oostraque... J Locatif : habitant.

(Ho»., Ep. ad PU., 63.)

(*) Philippe Desportes, né à Chartres, oncle de Mathurin Régnier, poète distingué , ami et élève de Ronsard.

182 LES ÉLEGIKS

11 gît à l'œuvre seul , impossible à la cendre De ceux que la mort fait sous les ombres descendre ; C'est pourquoi de Pluton les champs déshabités N'ont polices, ni lois , ni villes, ni cités.

Or, l'ouvrage et l'ouvrier font un même voyage : Leur chemin est la mort. Athènes et Carthage , Et Rome qui tenait la hauteur des hauteurs , Sont poudre maintenant comme leurs fondateurs. Pour ce les Grecs ont dit que glout z de faim extrême Saturne dévorait ses propres enfants même. Le général est ferme , et ne fait place au temps : Le particulier meurt presque au bout de cent ans. ,

Chacun de son labeur doit en ce monde attendre v/ L'usufruit seulement , que présent il doit prendre, Sans se paître d'attente,et d'une éternité Qui n'est rien que fumée et pure vanité.

Homère , qui servit aux neuf Muses de guide , S'il voyait aujourd'hui son vaillant Éacide % Ne le connaîtrait plus , ni le docte Maron Son Phrygien Énée. Ainsi le froid giron De la tombe assoupit tous les sens de nature , Qui sont dus à la terre et à la pourriture.

Nous semblons aux taureaux, qui, de coutres3 tranchans, A col morne et fumeux vont labourant les champs , Sillonnant par rayons une germeuse plaine , Et toutefois pour eux inutile est leur peine : Ils ne mangent le blé qu'ils ont ensemencé , Mais quelque vieille paille , ou du foin en ronce.

Le bélier, colonel de sa laineuse troupe,

1 Gtout : glouton , avide. J Contre : fer tranchant de la chv

3 Achille, rue ; de cutter, couteau.

L'échine de toison pour les autres se houppe ; Car le drap , bien que sien, ne rhabille pourtant l *. L'homme, ingrat envers lui, au dos le va portant , Sans lui en savoir gré. Ainsi notre écriture Ne nous profite rien : c'est la race future Qui seule en jouit toute, et qui juge à loisir Les ouvrages d' autrui , et s'en donne plaisir, Rendant comme il lui platt notre peine estimée. Quant à moi , j'aime mieux trente ans de renommée , Jouissant du soleil, que mille ans de renom Lorsque la fosse creuse enfouira mon nom , Et lorsque notre forme en une autre se change. L'homme qui ne sent plus , n'a besoin de louange. 11 est vrai que l'honneur est le plus grand de tous; Les biens extérieurs qui sont propres à nous , Qui vivons et sentons, les morts n'en ont que faire ; Toutefois le bien faire est chose nécessaire , Qui profite aux vivants , et plaît aux héritiers.

Les fils, de leurs aïeux racontent volontiers Les magnanimes faits : la louange illustrée D'un acte vertueux ne fut jamais frustrée De son digne loyer , soit futur ou présent.

Le ciel ne donne à l'homme un plus riche présent Que l'ardeur des vertus, les aimer et les suivre . Un renom excellent, bien mourir, et bien vivre.

Desportes, qu'Aristote amuse tout le jour, Qui honores ta Eure 3, et les champs qu'à l'entour Chartres voit de son mont, et penché les regarde; Je te donne ces vers, afin de prendre garde De ne tuer ton corps, désireux d'acquérir Un renom journalier3 qui doit bientôt mourir :

1 Cet ver» rappellent le sic vos non * Eure, rivière. vebis.„. attribué à Virgile. 3 Journalier .qui nedarc qa'uo jaar.

Mais happe le présent d'un cœur plein d'allégresse, Cependant que le prince, amour et la jeunesse Ten donnent le loisir, sans croire au lendemain r Le futur est douteux , le présent est certain. ^/

Hier, quand bouche à bouche, assis auprès de vous, Je contemplais vos yeux si cruels et si doux , Dont amour fit le coup qui me rend fantastique , Vous demandiez pourquoi j'étais mélancolique , Et que toutes les fois que me verriez ainsi , Vouliez savoir le mal qui causait mon souci.

Or, afin qu'une fois pour toutes je vous die La seule occasion de telle maladie , Lisez ces vers ,ma dame , et vous verrez comment , Et pourquoi je me deuls » d'amour incessamment.

Quand je suis près de vous , en vous voyant si belle, Et vos cheveux frisés d'une crêpe cautelle *, Qui vous servent d'un rets , où vous pourriez lier Seulement d'un filet un Scythe le plus fier, Et voyant votre front et votre œil qui ressemble Le ciel, quand ses beaux feux reluisent tous ensemble, Et voyant votre teint où les plus belles fleurs Perdraient le plus naïf3 de leurs vives couleurs, Et voyant votre ris, et votre belle bouche Qu'Amour baise tout seul , car autre ne la touche : Bref, voyant votre port, votre grâce et beauté , Votre fière douceur, votre humble cruauté, Et voyant d'autre part que je .ne puis atteindre A vos perfections , j'ai cause de me plaindre,

1 Je me deul$ i Je me plains. latin cautus,

2 Cautelle ; ruse, artifice; du 3 Naïf : naturel , vrai.

'être mélancolique, et de porter au front

es maux que vos beaux yeux si doucement me font.

J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface ; 3 doute qu'un plus grand ne gagne votre grâce ; ai peur que quelque dieu ne vous emporte aux cieux : 3 suis jaloux de moi , de mon cœur , de mes yeux, >e mon corps, de mon ombre , et mon âme est éprise >e frayeur si quelqu'un avecque vous devise.

Je ressemble aux serpents qui gardent les vergers )ù sont les pommes d'or : si quelques passagers approchent du jardin, ces serpents les bannissent, lien que d'un si beau fruit eux-mêmes ne jouissent.

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