A HURAULT, SIEUR DE LA PITARDIÈRE
Voici le temps, Hurault, qui joyeux nous convie Par l'amour, par le vin, d'ébattre notre vie.
DE P. DE BONSARD. 205
L'an reprend sa jeunesse , et nous montre comment 1 faut ainsi que lui rajeunir doucement. *e vois-tu pas, Hurault, ces jeunes arondelles » , 2es pigeons trémoussant et du bec et des ailes, jS ye baiser goulûment, et de nuit et de jour <
Sur le haut d'une tour se soulager d'amour ?
Ne vois-tu pas comment ces vignes enlacées Serrent des grands ormeaux les branches embrassées? Regarde ce bocage, et vois d'une autre part Les bras longs et tortus du lierre grimpart , En serpent se virer à l'entour de l'écorce De ce chêne aux longs bras, et le baiser à force ? N'ois- tu le rossignol, chantre Cécropien , Qui se plaint toute nuit du forfait ancien Du malheureux Térée , et d'une langue habile Gringoter a par les bois la mort de son Ityle (*) ? 11 reprend, il retient, il recoupe le son , Tantôt haut, tantôt bas, de sa longue chanson , Apprise sans nul maître, et d'une forte haleine Raconte de sa sœur les larmes et la peine.
Ne vois-tu d'autre part les nymphes en ces prés ^ Émaillés, peinturés, verdures, diaprés, D'un pouce délicat moissonner les fleurettes Qui devaient être proie aux gentilles avettes 3, Lesquelles en volant de sillons en sillons , De jardins en jardins avec les papillons, A petits branles d'aile 4 amassent , ménagères, Des printanières fleurs les odeurs passagères ?
1 Arondelles : hir ondellet. 3 Avettes : abeilles.
a Gringoter : murmurer. * £a agitant doucement leort alla».
(*) Allusion à la fable de Philoraèle. Ovide, Met., VI, 412.
Cela nous admonète » en ces mois si plaisaos De ne frauder en rien l'usufruit de nos ans ; Voici la mort qui vient, la vieille rechignée, D'une suite de maux toujours accompagnée. Il faut en dépit d'elle empoigner le plaisir, Non en ce mois de mai , où l'âge et le loisir Réveillent notre sang qui jeunement bouillonne , Et aux plaisirs mignards tous nos sens aiguillonne ; __;
Mais lorsque soixante ans nous viendront renfermer, ^ CI faut le triquetrac et les cartes aimer. Sans se laisser dompter à la rigueur de l'âge, Qui nous fera là-bas faire un si long voyage , D'où plus on ne revient, au moins comme Ton dit : Si Catulle a menti, ma faute est à crédit2.
Tu prends, je le sais bien , le conseil pour toi-même Que tu m'as ordonné : tu n'as point le teint blême , Ni le front renfrogné : et pense qu'à te voir Tu es un gaillard homme et prompt à t'émouvoir, Quand tu as près de toi quelque gentille dame, Dont la jeune beauté te fait réjouir l'âme : Puis tu sers Apollon qui t'échauffe le sein , Et le père Bacchus ne te vient à dédain.
Je t'en ressemble mieux : car en ma fantaisie N'entra jamais ni dol, ni fard, n'hypocrisie. Je courtise Bacchus, Érycine 3, Apollon : Les trois piquent mon cœur d'un poignant aiguillon. Je les prends sobrement : si je faux * d'aventure , La faute n'est pas mienne, elle vient de nature.
1 Admonète .-avertit ;du latin admo- 3 Érycine : Vénua, adorée ur k nere, mont Éryx en Sicile.
* On ne m'en doit pas accuser. 4 Si je faux : si je me trompe.
O Dieux! j'aimerais mieux, si j'étais roi d'Asie, Jue la guerre m'ôtât mon sceptre que m'amie x. 1/homme vit aisément en ce mortel séjour >ans avoir un royaume, et non pas sans amour : Vmour qui est la vie et des dieux et des hommes. 2ue sert d'amonceler les trésors à grand 'sommes , Être prince, être roi, sans prendre le doux fruit D'une jeune maîtresse en ses bras toute nuit? \h ! le jour et la nuit viennent pleins de tristesse Al celui, fût-il dieu , qui languit sans maltresse. Las ! si quelque voleur ou pirate de mer, Faisant en ce pays ses galères ramer, M'avait ôté la mienne , ou quelque étrange » prince, Patience forcée il faudrait que je prinse, EX ne me chaudrait point 3 de pleurer sur le bord, Faisant malgré moi place à la rigueur du sort : Voyant flotter la nef, j'accuserais fortune, Qui me serait peut-être avec mille commune : Mais un parent me l'ôte, ô fîère cruauté ! Jamais entre parents n'habita loyauté !
Mon Dieu! que sert d'aimer à la cour ces princesses? Jamais telle grandeur n'apporte que tristesses , Que noises , que débats : il faut aller de nuit , Cl faut craindre un mari , toute chose leur nuit ; Puis pour leur récompense ils ne reçoivent d'elles
» roy. Molière, Misanthrope, act. I, Et qu'il me fallut quitter
__ o . L'amour de ma mie.....
Si le roi m'avait donné : Etrange : étranger.
Paris, sa Krand'ville , 3 Je ne me ferais point faute.
Que le même plaisir des simples damoiselles. Us n'ont pas le tetin ni l'embonpoint meilleur, Ni les cheveux plus beaux, ni plus belle couleur, Ni quand on vient au point, les grâces plus friandes.
Il n'est, ce disent-ils , que d'aimer choses grandes, Que d'ainler en grand lieu. Périsse la grandeur Qui toujours s'accompagne et de crainte et de peur ï j[ Le jeune Dorillas en donne expérience , JjT
Qui pour aimer trop haut n'eut jamais patience , Malheureux de son heur. Périsse la grandeur Qui toujours s'accompagne et de crainte et de peur!
Tu diras au contraire : Une riche princesse Est pleine de faveurs , d'honneurs et de richesse , De pages, d'estafiers. Ah ! quand on vient au bien Du plaisir amoureux, la suite ne vaut rien : II se faut cacher d'elle : en cela l'abondance De trop de serviteurs porte grande nuisance. Ou, quand on aime bas, jamais on n'est épris, Comme étant seule à seul, de crainte d'être pris, Ou bien s'on est surpris, ce n'est que moquerie , Qui n'apporte à l'amant querelle ni furie.
Quant à moi, bassement je veux toujours aimer/
Et ne veux champion pour les dames nVarmer,
Sans grande occasion : toute amour outragée .
Hôtesse d'un bon cœur, désire être vengée.
Avant qu'être amoureux, louer je ne pouvois ,
Comme simple au métier, la guerre de deux rois,
Paris et Ménélas, qui troublèrent l'Asie
Et l'Europe en faveur d'une si belle amie.
Or, Ménélas fit bien de la redemander
Par armes , et Paris par armes la garder :
Car le tendre butin d'une si chère proie
DE P. DE RONSÀBD. 209
Valait bien un combat de dix ans devant Troie. Je les absous du fait; je serais bien content La demander dix ans , et la garder autant.
Achille, ne déplaise à ton poëte Homère, Il t'a fait un grand tort ! car après ta colère Jeunement irritée encontre Agamemnon, 11 t'a fait appointer * pour ton mort compagnon. Tu ne devais superbe entrer en telle rage , Ou tu devais garder plus longtemps ton courage. O le brave amoureux ! des chevaux vites-pieds , Des femmes, des talents, des cités , des trépieds, Te firent oublier ton ire généreuse , Qu'à bon droit tu conçus pour ta belle amoureuse l Tu devais, courroucé , sans te fléchir après , Brûler ou voir brûler les navires des Grecs.
Mais qui aurait , dis-moi , de te louer envie ,
Quand tu as plus aimé ton ami que t'amie?
As-tu daigné , cocu, embrasser Briséis ,
Après qu' Agamemnon tes plaisirs a trahis ,
Honnissant tes amours? et quoi qu'il jurât d'elle ,
Tu ne devois penser qu'il la rendît pucelle ,
Elle jeune et lui jeune, après avoir été
Couchés en même lit la longueur d'un été.
Ah ! tes gestes sont beaux : mais ton amour légère * Déshonore tes faits, et le roman d'Homère.
Quant à moi , ni talents , ni femme , ni cité, Ne sauraient apaiser mon courroux dépité, Que je ne porte au cœur une haineuse flamme Contre ce faux parent qui m'a ravi mon âme.. v
* ApfoinXtr : accorder. 2 Hbnntsaant : déshonorant.