REGRET
A LA MÊME. '
Gomme un beau pré dépouillé de ses fleurs, Gomme un tableau privé de ses couleurs, Comme le ciel, s'il perdait ses étoiles, La mer ses eaux, le navire ses voiles, Un bois sa feuille, un antre son effroi , Un grand palais la pompe de son roi, Et un anneau sa perle précieuse, Ainsi perdra la France soucieuse Ses ornements, perdant la royauté * Qui fut sa fleur, sa couleur, sa beauté.
Dure Fortune , indomptable, et félonne,^- Tu es vraiment fille d'une lionne^ Tu vas passant les tigres en rigueur ; Tu n'eus jamais en l'estomac* de cœur,
* La royauté : la personne royale. Je vato lui présenter mon ntoaurir*' 2 Estomac : poitrine : ( Co»w., u Cid, ▼, i, fe
LES POËMBS. 289
D'ainsi traiter une reine si belle !
Premièrement, tu Tas, dès la mamelle, Assujettie à porter le malheur, Lorsque sa mère atteinte de douleur, Dans son giron, craignant l'armée anglaise, L'allait cachant par la terre écossaise. A peine était sortie hors du berceau.
Que tu Tas mise en nier sur un vaisseau, Abandonnant le lieu de sa naissance, Sceptre et parents, pour demeurer en France.
Lors, en changeant de courage malin, La regardas d'un visage bénin, Et d'orpheline ensemble et d'étrangère {Ah! que tu es inconstante et légère!) La marias au fils de notre roi, Qui depuis tint la France dessous soi.
Puis en l'ayant, ô Fortune insensée!
Jusqu'au sommet des grands honneurs poussée, Tu as occis à seize ans son mari :
Ni plus ni moins qu'eft un jardin fleuri Meurt un beau lis, quand la pluie pesante Aggrave en bas sa tête languissante s Ou comme au soir la rose perd couleur, Et meurt séchée, alors que la chaleur Boit son humeur qui la tenait en vie , Et feuille à feuille à bas tombe fanie.
Sa belle épouse , atteinte de souci, Après sa mort est demeurée ainsi Qu'on voit au bois la veuve tourterelle,
Purpura us vrtatl mm flot nreisas aratro LangtifMit moriens ; laasove papavera rollo Drnisere caput , plot la cam forte grarantar.
(Viiotik, Enéide, IX, *3&.)
590 LE PBBMIÊB LIVRE
Ayant perdu sa compagne fidèle :
Jamais un autre elle ne veut choisir, Car par la mort est mort tout son désir : Ni pré ni bois son regret ne console, Et d'arbre en arbre au point du jour ne vole, Ains se cachant dedans les lieux secrets, Seulette aux vents raconte ses regrets, Se paît de sable, et sans ami se branche », En soupirant, sur une sèche branche.
Fortune, hélas! ne suffisait-il pas De l'offenser d'un si piteux trépas?
Sans lui remplir diversement sa terre D'opinions, de. sectes et de guerre, Bander son peuple aux armes tant prisé , Avant qu'il fût par sectes divisé !
Si la fureur de tes mains tant cruelles Ont tel pouvoir sur des choses si belles, Si l'équité, la bonté, la pitié, Porter au vice extrême inimitié, Si la vertu, la chasteté de vie, N'ont pu fléchir ni ton sort ni l'envie, Qu'espérons-nous de nos humanités * ?
Le ciel d'airain , logis des déités, N'est assuré, ses dieux ni ses déesses, Puisqu'ici bas nos divines princesses, Qui te devraient aux larmes inviter, Contre l'ennui 3 ne peuvent résister.
Tu n'es encore, ô Fortune, contente :
Ta cruauté notre douleur augmente,
1 Se branche : se pcrehe. 4 Ennui : chagrin, peine • stu tre-
2 De nos humanités : de notre sim- fort au seizième et an dii-aepli<* fie puissance humaine. siècle ; voyez Corneille passim.
DES PQËUBS. 291
En nous voulant priver de ses beaux yeux, - ■ •> "Yeux qui font honte aux étoiles des deux : Nous dérobant cette beauté divine, Pour la donner aux flots de la marine.
Puisse la mer la terre devenir, Puisse la nef comme un rocher tenir , Au bord de l'eau, de peur qu'elle n'emporte Un corps si beau qui notre âge conforte, Cette beauté, honneur de notre temps, Qui rend les rois et les peuples contents.
Ah ! je voudrais, Ecosse, que tu pusses Errer ainsi que Dèle l ! et que tu n'eusses Les pieds formés au profond de la mer !
Ah ! je voudrais que tu pusses ramer, >s Ainsi que vole une barque poussée Pe mainte rame à ses flancs élancée, Pour t'enfuïr longue espace devant Le tard a vaisseau qui t'irait poursuivant, Sans voir jamais surgir à ton rivage La belle reine à qui tu dois hommage.
Puis elle adonc, qui te suivrait en vain, Retournerait en France tout soudain, Pour habiter son duché de Touraine :
Lors de chansons j'aurais la bouche pleine, Et en mes ver» si fort je la louerais, Que comme un cygne en chantant je mourrais : Pour mon objet j'aurais la beauté d'elle, Pour mon sujet sa constance immortelle : Où maintenant la voyant absenter, Rien que douleur je ne saurais chanter.
Dèle : Délos. 2 Tard: tardif, lent.
792 , LB PBBMDEB L1YBB
Sus, mon soupir, plainte de noir Têtue* Monte au plus haut d'une roche pointue ; Cherche les bois des hommes séparés ; Fuis-t'en aux lieux qui sont plus égarés; Et en pleurant à l'entôur des rivières, Raconte aux vents que je perdis naguères Une maîtresse, une perle de prix, Et une fleur, la fleur des bons esprits , Une divine et rare Marguerite,' Qui pour la France en la Savoie habite, Et maintenant une reine je perds, Qui fut l'honneur de France et de mes vers.
LES ABMES (*)
4 nui tarnoH.
Quiconque a le premier des enfers déterré Le fer, était, Brinon, lui-même bien ferré : Lui-même avait, ce crois-je, occis son propre père, Tué sa propre sœur, tué sa propre mère ; Lui-même avait au soir à son hôte étranger Dessus la table offert ses enfants à manger, Et ne croyait qu'au ciel les dieux eussent puissance (Car il n'en croyait point) de punir son offense.
Que les siècles dorés à bon droit sont loués Sur les siècles de fer, quand les glands secoués Des chênes nourriciers, quand la triangle faîne *
1 La triangle fat** : la faîne, fruit du hêtre, a une forme triaBplaift
(*) Le ateur de Brinon , conseiller en Parlement, avait fait pne* quelque arme à Ronsard, comme l'Indiquent les derniers yen de te!*
DBS POEMES. 293
aîSsait le peuple oisif par les forêts sans peine ; t quand, dans les ruisseaux jusqu'à la rive pleins, es hommes tiraient l'eau dans le creux de leurs mains !
Alors on n'attachait (pour les rendre plus sûres) »es portes aux maisons, aux portes des serrures ; t lors on n'avait point ce mot de tien ni mien : bus vivaient en commun, car tous n'avaient qu'un bien : »e ce que l'un voulait, l'autre en avait envie, .t tous d'accord passaient heureusement la vie.
Mais sitôt que le fer par malheur fut trouvé, Hi'au fond de ses rognons ' Pluton avait couvé , >ar tant d'espaces d'ans, là-bas dessous la terre, lu jour, avecque lui, la discorde et la guerre Lt le meurtre sortit, et sortirent dehors :es mots de tue, assomme, et mille horribles morts. je monde adonc fut plein de crime et de diffame ' : L,e mari machina le poison à sa femme, Le fils tua son père, et le frère sa sœur, £t l'hôte ne fut pas de son hôte bien seur.
Les peuples, effrayés de l'horreur des batailles, Flanquèrent leurs cités de fosse et de murailles : >r le peuple aux forêts sans police épandu, \ux villes par troupeaux s'était déjà rendu, Jui, pour se maintenir, au dos vêtit les armes. Lors le monde changé n'oyait que les alarmes < ronner de tous côtés, et le volage Mars rout sanglant forcener3 au milieu dessoldars.
De quel genre de mort était digne cet homme, Qui premier inventa le fer qui nous consomme?
» Dans les entrailles de la terre. * Forcener : exercer sa f oreu r, comme
3 Diffame : déshonneur. en latin baechari,
Qui premier artisan le canon pertuisa « ,
Et sortir de sa gorge un tel foudre avisa ?
Et qui vit sans pleurer rouer * en tant de sortes,
Parmi l'air tant de bras, et tant de têtes mortes ?
Ni la soif de Tantal', ni la rou' d'ixion
Ne suffiraient là bas à sa punition,
Ni le vautour beccu3, dont la griffe cruelle
Pince de Prométhé la poitrine immortelle.
Par lui comme jadis on ne voit plus d'Hectors, S D'Achilles, ni d'Ajax : car les hommes plus forts Sont aujourd'hui tués d'un poltron, en cachette, A coups de harquebuse, ou à coups de mousquette. Au temps qu'on bataillait sans fraude, main à main, On connaissait au fait celui qui était plein De peur ou d'assurance, et ne voulait-on croire Que Thersite au combat méritât tant de gloire Qu'Achille en méritait; mais Thersite aujourd'hui Tue Achille de loin, et triomphe de lui.
Pourquoi, chétifs humains, avez vous tant d'envie, A grands coups de canon, d'accourcir votre vie? Vous mourez assez tôt : si vous pensez là bas Avoir autant qu'ici de plaisirs et d'ébats, Ah! vous êtes trompés : bien que l'unique fille De Cerès en soit reine : en nul temps la faucille N'y coupe la moisson, ni aux coteaux voisins Jamais Bacchus n'y fait verdeler ses raisins. Hélas ! mais à l'entour la mort pâle y demeure, Toujours un peuple grêle autour d'un lac y pleure, Ayant la peau brûlée et les cheveux cendreux,
Le visage plombé, les yeux mornes et creux. O fortuné celui qui bien loin de la guerre
1 Pertuisa : creusa, perfora. tare.
9 Rouer : tournoyer ; du latin, ro- 3 Beccu : au bec crochu.
Cultive en longue paix l'usure de sa terre,
Et qui jamais au lit ne se vit étonner
D'ouir au point du jour la trompette sonner ' !
Qui ne sait quel mot c'est que Cargue 2 . Camisade1
Sentinelle, Diane *, Escarmouche, Embuscade :
Mais qui, plein de repos, en la grise saison 5,
Attend au coin du feu la mort en sa maison,
Afin qu'il ait l'œil clos par les mains de sa fille,
Et qu'il soit mis en terre auprès de sa famille,
Non auprès d'une haie ou au fond d'un fossé,
Ayant d'un coup de plomb le corps outre-percé. ^
Toutefois je plains tant du commun le dommage , Que je voudrais , crois-moi , que celui qui l'usage Trouva premier du fer, n'eût jamais été né, Et n'avoir eu tes dons : car Dieu n'eût détourné Son visage de nous, et la paix, violée, N'eût point abandonné la terre désolée, Pour s'envoler là-haut, laissant le monde ici S'entre-pilier, navrer 6 et tuer sans merci.
> Imité de Claudien. Eplgr, Le vieil- de guerre sous une ehemfseT' lard de Vérone. * Diane : batterie de tambour a.
' Cargue : on dit aujourd'hui charge, l'aube ; de dit s, jour.
* CamUade : surprise, attaque inv. i En la vieillesse, quand Ici rhevmx
prèTae à la faveur des ténèbres par grisonnent. dea soldats qui déguisent leurs habits « Navrer ; blesser.
A JEAN DE LA PERUSE (*) , POETE. v
Encore Dieu par sa grâce n'a pas A nous mortels, qui vivons ici-bas,
(*) Auteur d'une tragédie de Médée et d'un recueil d'Ode» plndariquta.
996 LS PBBM1BB LTVRB
Tout à la fois les choses révélées :
Son sein beaucoup en cache de celées, S
Et toutefois ce qu'il tient de celé, t*
Par sa bonté nous sera révélé,
Quand il voudra, par sa bénigne grâce,
Des journaliers < favoriser la race.
Et cependant, par soins et par labeurs, Et par travaux, il aiguise nos cœurs Diversement, de peur que notre vie Ne s'accagnarde en paresse engourdie. ^ De sa faveur en France il réveilla ^y Mon jeune esprit, qui premier travailla De marier les odes à la lyre, Et de savoir sur ses cordes élire Quelle chanson y peut bien accorder , Et quel fredon ne s'y peut encorder.
Non sans labeur j'entrepris telle chose, Mais le destin, qui tout en tous dispose, M'y avait tant aîns que naître adonné, Qu'en peu de jours je me vis façonné, Par deux chemins suivant la vieille trace Des premiers pas de Pindare et d'Horace.
Presque d'un temps le même esprit divin Désommeilla du Bellay l'angevin, Qui doucement sur la lyre d'ivoire, Acquit en France une éternelle gloire : Fait amoureux, d'un pouce tremblotant Poussa le luth, à voix douce chantant Les passions que sa gentille dame Lui engravait au plus profond de l'âme.
1 Des journaliers : des hommes, qui ne vif ent qu'an jour.
Longtemps devant, d'un ton plus haut que lui , Tyard chanta son amoureux ennui , ^ Qui jusqu'à l'os consumait sa moelle ^ Pour les beaux yeux de sa dame cruelle.
Comme ces deux, de même flèche atteint, ( Tant peut amour) hélas! je fus contraint Dessus le luth autres chansons apprendre ? Pensant fléchir l'orgueil de ma Cassandre, Mais pour néant : car mes chansons n'ont peu Ni l'enflammer, ni englacer mon feu.
Après, Baïf , d'une flèche plus douce %s Espoint au cœur, mignarda de son pouce Des jouissants les baisers savoureux , Et de la nuit les combats amoureux , Et les plaisirs dont une douce amante Entre ses bras son damoiseau contente.
Puis, des Autels % au contraire touché, D'un beau trait d'oeil autrement décoché , Chanta les maux qu'un patient endure Dans les prisons d'une maîtresse dure.
Après, Amour la France abandonna , Et lors Jodelle heureusement sonna, D'une voix humble et d'une voie hardie, La comédie avec la tragédie , Et d'un ton double, ore bas, ore haut, Remplit premier le français échafaud *.
Tu vins après, encothurné3 Peruse,
1 Dès Autels, poëte bourguignon, 3 Encothurné: chaussé du cothurne imi de Ronsard . tragique*
3 Éeha/aud : théâtre.
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Epoinçonné de la tragique muse ,* Muse vraiment qui fa donné pouvoir D'enfler tes vers, et grave concevoir Les tristes cris des misérables princes , A l'imprévu chassés de leurs provinces, Et d'irriter de changements soudains Le roi Créon et les frères Thébains , Ah cruauté ! et de faire homicide De ses enfants la sorcière Colchide l .
Peut-être après que Dieu nous donnera Un cœur hardi , qui brave sonnera De longue haleine un poème héroïque :
Quelque autre après la chanson bucolique ; L'un la satire , et l'autre plus gaillard Nous salera lVpigramme rail lard.
Car il nous aime , et si aime la France , Et tirera notre langue d'enfance :
Je dis pourvu que sa race , les rois, Veuillent de grâce œillader 2 quelquefois Leurs pauvres Sœurs, les filles que Mémoire Lui enfanta pour célébrer sa gloire.
Car pour néant le poète sacré Chante ses vers , s'ils ne viennent à gré Aux rois sceptres, en qui gît la tutelle Des doctes Sœurs et toute leur séquelle 3.
Pource à bon droit nos vieux prédécesseurs Logeaient Hercule au temple des neuf Sœurs , Pour désigner que leur puissance est morte,
• Médée. s séquelle : suite i avjewfkù »
» Œillader: regarder. YiaJ.
Si quelqu'héros ' ne leur tient la main forte ; Et que les vers demeurent déprisés , Si d'un grand roi ne sont favorisés.
Aussi le roi quelque chose qu'il fasse , Meurt sans honneur, s'il n'achète la grâce », Far maints présents, d'un poète savant Qui du tombeau le déterre vivant , Et fait toujours d'une plume animée Voler partout sa vive renommée.
I/H sans aspiration. 3 La grâce : la faveur.
^ii