REPONSE AUX VEBS PRECEDENTS
Je vous passe, mon roi, de vingt et deux années : Mais les vôtres seront si soudain retournées, Qu'au prix du long séjour que fait l'éternité , Qui les siècles dévore en son infinité , Vingt, trente, quarante ans, voire cent mille semblent Un grain près d'un monceau où tant de grains s'assemblent : Et qui meurt ce jourd'hui, soit riche ou souffreteux, Quant à l'éternité , meurt à l'égal de ceux Qu'engloutit le déluge en l'eau démesurée. Tout terme qui finit n'a pas longue durée; Et soit tôt ou soit tard , il faut voir le trépas , Et descendre au parquet des juges de là-bas. Heureux, trois fois heureux, si vous aviez mon âge! Vous seriez délivré de l'importune rage Des chaudes passions, dont l'homme ne vit franc Quand son gaillard printemps lui échauffe le sang.
De là l'ambition , de là la convoitise , De là vient la chaleur que Vénus nous attise , Et l'ire qui abat le fort de la raison , Ennemis inconnus du bon père grison.
Vous verriez, mon grand prince, en barbe vénérable , Votre race royale autour de votre table , Comme jeunes lauriers; et, monarque puissant, Vous verriez dessous vous le peuple obéissant, Votre épargne fournie,, et vos villes françoises , Marchés, havres et ports, loin de civiles noises : Riche d'honneur, de paix , et de bien plantureux , Et, vieillard, vous seriez plus qu'en jeunesse heureux.
Il ne faut estimer que la mère Nature Les saisons des humains ordonne à l'aventure , Comme un méchant comique en son théâtre fait Le premier acte bon , le dernier imparfait : Elle compose tout d'une mûre sagesse :
8 BÉPONSE AUX VEBS PRÉCÉDENTS.
Si la jeunesse est bonne, aussi est la vieillesse (*)•
La jeunesse est gaillarde et discourt librement , Vieillesse a la raison , esprit et jugement : L'une a l'opinion et l'autre la prudence : L'une aime les oiseaux, chiens, amour, chevaux, danse : L'autre aime le bon vin , le bon lit, le bon feu . Ainsi toute saison diffère de bien peu , Et presque l'une à l'autre à l'égal se rapporte : Chacune a son plaisir, mais de diverse sorte.
Pourquoi , en vous moquant, me faites vous ce tort De m'appeler squelette et lame de la mort , Et de me peindre aux yeux une fin si prochaine , Quand de mon chaud été je ne sors qu'à grand'peine ? Je n'entre qu'en automne , et ne peux arriver De vingt ans pour le moins aux jours de mon hiver, Et vous puis (si le ciel à ma vie est propice) Faire encore longtemps agréable service : Et quand le corps serait de trop d'âge dompté , L'âge ne peut forcer * la bonne volonté.
De force et de vigueur malgré moi je vous cède : Vous possédez la fleur, l'écorce je possède : Et je vous cède encore en généreux esprit, Qui m'appelle au combat par un royal écrit.
Et bref, s'il vous plaisait un peu prendre la peine De courtiser la muse, et boire en la fontaine Qui baigne d'Hélieon les vergers et le mont, Tout seul vous porteriez les lauriers sur le front : Un second roi François » -, de là viendrait ma gloire : Être vaincu d'un roi , c'est gagner la victoire.
1 Forcer : détruire. 3 11 le compare à François l'r,
(*) Imité de Cicéron, De Scncdute, c. 5.
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