‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 90 sur 135 · LES PLAISIRS RUSTIQUES · texte numérisé non relu

LES PLAISIRS RUSTIQUES

En cependant que le pesteux l Automne, Tes citoyens l'un sur l'autre moissonne, Et que Charon a les bras tout lassés D'avoir déjà tant de mânes passés :

Ici fuyant la ville périlleuse, Je suis venu près de Marne Pileuse, Non guère loin d'où le cours de ses eaux D'un bras fourchu baigne les pieds de Meaux, Meaux, dont Bacchus soigneux a pris la garde, Et d'un bon œil ses collines regarde, Riches de vin, qui n'est point surmonté Du vin d'Aï en friande bonté.

Non- seulement Bacchus les favorise, Mais sa compagne 2, et le pasteur d'Amphryse 3 L'une y faisant les épis blondoyer, L'autre à foison les herbes verdoyer.

Dès le matin que l'Aube safranée* A du beau jour la clarté ramenée, Et dès midi jusqu'aux rayons couchants, Tout égaré je m'enfuis par les champs, A humer Fair, à voir les belles prées,

1 Ia pesteux : qui amène les mais- qui garda les troupeaux d'Adméte

dies; du latin, pestifer, près de l'Ampbryae, rivière de Tues*

3 Cérès. salie.

3 Le pasteur tfAmphryse : Apollon, 4 Safranée : couleur de safran, crooeau

A contempler les collines pamprées, A voir de loin la charge des pommiers. Presque rompus de leurs fruits automniers, A repousser sur l'herbe verdelette A tour de bras Féteuf x d'une palette, A voir couler sur Marne les bateaux, A me cacher dans le jonc des îlots :

Ore je suis quelque lièvre à la trace, Or' la perdrix je couvre à la tirace % Or' d'une ligne apâtant l'hameçon Loin hors de l'eau j'enlève le poisson , Or' dans les trous d'une île tortueuse Je vais cherchant l'écrevisse cancreuse, Or' je me baigne, ou couché sur les bords, Sans y penser, à l'envers je m'endors.

Puis réveillé ma guitare je touche, Et m'adossant contre une vieille souche, Je dis les vers que Tityre chantait3 Quand près d'Auguste encores il n'était, Et qu'il pleurait au mantouan rivage, Déjà barbu, son désert héritage.

Ainsi jadis Alexandre le blond, Le beau Paris, appuyé sur un tronc, Harpait, alors qu'il vit parmi les nues Venir à lui les trois déesses nues.

Devant les trois Mercure le premier Partissait * l'air de son pied talonnier, Ayant aux mains la pomme d'or saisie, Le commun mal d'Europe et de l'Asie (*).

' Éteuf : petite balle , dont on se oiseaux, sert pour jouer à la paume. 3 Voir Virgile , Égiog. , I.

* Tirace : filet pour prendre les * Partissait : partageait,

(*) La jalousie des déesses Judod et Pallas contre Vénus, & quifr* donna la pomme d'or, fut cause de la guerre de Troie.

GAIETES. 381

Mais d'autant plus que poète j'aime mieux Le bon Bacchus que tous les autres dieux, Sur tous plaisirs la vendange m'agrée, A voir tomber cette manne pourprée Qu'à pieds déchaux x un gâcheur fait couler Dedans la cuve,à force de fouler.

Sur les coteaux marche d'ordre une troupe ; L'un les raisins d'une serpette coupe ; L'autre les porte en sa hotte au pressouer, L'un tout autour du pivot fait rouer2 La vis qui geint, l'autre le marc asserre3 En un monceau, et d'ais pressés le serre, L'un met à l'anche un panier attaché, L'autre reçoit le pépin écaché*, L'un tient le muid 5 ; l'autre le vin entonne ; Un bruit se fait, le pressoir en résonne.

Voilà, La Porte, en quel plaisir je suis, Or' que ta ville épouvanté je fuis, Or' que l'Automne épanche son usure, Et que la Livre6 ajuste poids mesure La nuit égale avec les jours égaux, Et que les jours ne sont ni froids ni chauds.

Je te promets qu'aussitôt que la bise Hors des forêts aura la feuille mise, Faisant des prés la verte robe choir, Que d'un pied prompt je courrai pour revoir Mes compagnons, et mes livres que j'aime Plus mille fois que toi ni que moi-même.

1 Déchaux : déchaussés. écrasé.

* Rouer : tourner. * Muid ; fut pour recevoir le vin.

3 Atterre : rassemble. 6 La Livre : la Balance , signe du

4 Le pépin éeaehé : sorti du raisin Zodiaque ; du latin, Libra.

882 GAIETES.

l'alouette.

Eh Dieu ! que je porte d'envie Aux plaisirs de ta douce vie, Alouette, qui de l'amour Dégoises dès le point du jour, Secouant en l'air la rosée Dont ta plume est tout arrosée !

Devant que Phébiis soit levé, Tu enlèves ton corps lavé, Pour l'essuyer près de la nue ; Trémoussant d'une aile menue , Et te sourdant l à petits bonds, Tu dis en l'air de si doux sons Composés de ta tirelire, Qu'il n'est amant qui ne désire, T'oyant chanter au renouveau, Comme toi devenir oiseau.

Quand ton chant t'a bien amusée, De l'air tu tombes en fusée, Qu'une jeune pucelle au soir De sa quenouille laisse choir, Quand au foyer elle sommeille, Frappant son sein de son oreille : Ou bien, quand en filant, le jour, Voit celui qui lui fait l'amour Venir près d'elle à l'imprévue :

De honte elle abaisse la vue, Et son tors fuseau délié Loin de sa main roule à son pié .

Ainsi tu roules, alouette,

> Te sourdant : te soulevant.

Ma doucelette, mignonnette,

Qui plus qu'un rossignol me plais,

Qui chante en un bocage épais.

Tu vis sans offenser personne, Ton bec innocent ne moissonne Le froment, comme ces oiseaux Qui font aux hommes mille maux, Soit que le blé rongent en herbe, Ou soit qu'ils l'égrainent en gerbe ; Mais tu vis par les sillons verts, De petits fourmis et de vers, Ou d'une mouche, ou d'une achée»

Tu portes aux tiens la bêchée, A tes fils non encor ailés, D'un blond duvet emmantelés.

A grand tort les fables des poètes Vous accusent, vous, alouettes , D'avoir votre père haï (*) Jadis jusqu'à l'avoir trahi, Coupant de sa tête royale La blonde perruque fatale, En laquelle un poil il portait, En qui toute sa force était.

Mais quoi? vous n'êtes pas seulettes A qui la langue des poëtes A fait grand tort : dedans le bois Le rossignol, à haute voix, Caché dessous quelque verdure, Se plaint d'eux , et leur dit injure (**).

Achèe : nom vulgaire du lombric ou ver de terre.

[*) Voir Ovide , Métamorh. VIII. Scylla, fille de Nisos , fut changée en

mette et son père en épervier.

**) Allusion aux fables de Térée, de Philomèle, de Procné et d'ity».

Si fait bien l'hirondelle aussi Quand elle chante son cossi ' ; Ne laissez pas pourtant de dire Mieux que devant la tirelire a, Et faites crever par dépit Ces menteurs de ce qu'ils ont dit.

Ne laissez pour cela de vivre Joyeusement, et de poursuivre A chaque retour de printemps Vos accoutumés passetemps :

Ainsi jamais la main pillarde D'une pastourelle mignarde, Parmi les sillons épiant Votre nouveau nid pépiant, Quand vous chantez ne le dérobe, Ou dans sa cage ou sous sa robe.

Vivez, oiseaux, et vous haussez Toujours en l'air, et annoncez De votre chant et de votre aile Que le printemps se renouvelle.

8 Cossi : Imitation do chant de l'hi- ' Par onomatopée, 1« chut te' rondelle. seaux.

LE VOYAGE d'aRCUEIL.

Debout! j'entends la brigade ,

J'ois l'aubade De nos amis enjoués, Qui pour nous éveiller sonnent,

Et entonnent Leurs chalumeaux enroués.

J'entr'ois4 déjà la guiterrej

J'ois la terre Qui tressaute sous leurs pas :

J'entends la libre cadence

De leur danse, Qui trépigne sans compas a.

Corydon , ouvre la porte :

Qu'on leur porte , Dès la pointe du matin , Jambons , pâtés et saucisses ,

Sacrifices Qu'on doit immoler au vin.

Dieu gard' la savante trope :

Callioppe Honore votre renom , Bellay, Baïf, etencores

Toi qui dores La France en l'or de ton nom3.

Le long des ondes sacrées ,

Par les prées , Couronnés de saules verts, Au son des ondes jasardes*,

Trépillardes5, A l'envi ferez des vers.

Moi petit, dont la pensée

N'est haussée Du désir d'un vol si haut , Qui ne permet que mon âme

J'entr'ois : j'entends un peu ; du en latin Auratus, doré,

•be entr'ouir. * Jasardes : babillardes ; de jaser,

' Sans compas .-sans mesure. & Trépillardes : tremblotantes; du

' Le poète Joue sur la nom de baurat, latiu , trepidus. t

|ftO GAIETES.

Se renflamme De l'ardeur d'un feu si chaud ,

En lieu de telles merveilles ,

Deux bouteilles Je prendrai sur mes rognons , Et ce hanap à double anse ,

Dont la panse Sert d'oracle aux compagnons *.

Voyez Urvoy qui enserre

De lierre Son flacon plein de vin blanc; Et le portant sur l'épaule ,

D'une gaule, Lui pendille jusqu'au flanc !

A voir de celui la mine

Qui chemine Seul parlant à basse voix, Et à voir aussi la moue

De sa joue, C'est le comte d'Alsinois.

Je le vois comme il galope a,

Par la trope, Un grand âne sans licou :

Je le vois comme il le flatte ,

Et lui gratte Les oreilles et le cou.

Ainsi les pasteurs de Troie,

Par la voie 3 Guidaient Silène monté,

1 Allusion à l'oracle deladive boa- ' 11 monte en galopant. teille. (Rabelais.) i La voie : le chemin.

GAIETES. 387

Prêchant les lois de sa fête,

Et sa tête Qui lui penchait à côté.

Vigneau le suit à la trace,

Qui ramasse Ses flacons tombés à bas , Et les fleurs que son oreille

Qui sommeille Laisse choir à chaque pas ' .

Iô ! iô ! troupe chère ,

Quelle chère Ce jour amène pour nous !

Partons donc, or' que l'Aurore

Est encore Dans les bras de son époux :

Laissons au logis les dames :

Par les flammes, La Cyprienne a éviton :

Le chant, le vin, Cythérée ,

Font l'entrée Du grand portail de Pluton.

Gardons, amis, qu'on ne tombe

En la tombe , Séjour aveugle et reclus :

Depuis qu'une fois la vie

Est ravie, Les Sœurs 3 ne la filent plus.

Iô ! que je vois de roses Jà décloses,

• Scrta procul tantum capiti delapsa jace- 2 £a Cyprienne : Venu».

|bant. 3 fa sœvrs : les Parques. (Vno, Eftog.,\\, 16. )

388 GAIETES.

Par l'Orient flamboyant :

A voir des nues diverses

Les traverses , Voici le jour ondoyant

Voici l'Aube safranée,

Qui jà née , Couvre d'œillets et de fleurs Le ciel qui le jour desserre ,

Et la terre De rosées et de pleurs.

Iô ! je vois la vallée,

Avallée l , Entre deux tertres bossus ; Et le double arc qui emmure

Le murmure De deux ruisselets moussus.

C'est toi Hercueil * : qui encores

Portes ores D'Hercule l'antique nom, Qui consacra la mémoire

,De ta gloire Aux labeurs de son renom.

Je salue tes Dryades ,

Tes Naïades, Et leurs beaux antres connus.

Et de tes Satyres pères

Les repaires , Et des Faunes front-cornus.

i Avallée : enfoncée ( à val ). ' Hercueil : Arcaeil.

Chacun ait la main armée

De ramée ; Chacun d'une gaie voix Assourdisse les campagnes ,

Les montagnes ,- Les eaux, les prés et les bois.

Jà la cuisine allumée

Sa fumée Fait tressauter jusqu'aux cieux ; Et jà les tables dressées

Sont pressées * De repas délicieux.

Cela vraiment nous invite

D'aller vite, Pour apaiser un petit La furie véhémente

Qui tourmente Notre aboyant appétit.

Dessus nous pleuve une nue

D'eau menue Pleine de lis et de fleurs ; Qu'un lit de roses on fasse,

Par la place, Bigarré de cent couleurs.

Qu'on prodigue, qu'on répande

La viande a D'une libérale main :

Et les vins dont l'ancienne

Memphienne 3 Festoya le mol Romain \

i Pressées : chargée». * La Memphienne : Châtre,

7 u *»* : les mets. 4 Le mol Romain : Antoine.

Ores, amis, qu'on n'oublie

De l'amie Le nom qui vos cœurs lia :

Qu'on vide autant cette coupe ,

Chère troupe, Que de lettres il y a.

Neuf fois, au nom de Cassandre, Je vais prendre

Neuf fois du vin du flacon ,

Afin de neuf fois le boire, En mémoire

Des neuf lettres de son nom.

D'autre côté, n'oyez-vous De Daurat la voix sucrée ,

Qui récrée Tout le ciel d'un chant si doux?

Iô ! Iô ! qu'on s'avance :

Il commence Encore à former ses chants, Célébrant en voix romaine

La fontaine Et tous les dieux de ces champs.

Prêtons donc à ses merveilles

Nos oreilles :

L'enthousiasme limosin Ne lui permet rien de dire,

Sur sa lyre, Qui ne soit divin, divin!

Iô ! Iô ! quel doux style

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Se distille De ses nombres tous divers :

Nul miel tant ne me récrée

Que m'agrée Le doux nectar de ses vers.

Quand je ^entends , il me semble

Que Ton m'emble * Tout l'esprit ravi soudain; Et que loin du peuple j'erre ,

Sous la terre, Avec l'âme du Thébain a.

Avecque l'âme d'Horace :

Telle grâce Remplit sa bouche de miel , De miel sa Muse divine,

Vraiment dine 3 D'être Sereine 4 du ciel.

Ah! Vesper, brunette étoile ,

Dont le voile Noircit du ciel le coupeau, Ne veuilles sitôt paraître,

Menant paître Par les ombres ton troupeau.

Arrête, noire courrière ,

Ta lumière, Pour ouïr plus longuement La douceur de sa parole,

Qui m'affole D'un si gai chatouillement.

1 Que l'on m'emble : que l'on m'en- Tbèbea.

lève- 3 Din§ : digne.

2 Du Thébain : de Pindare, né à 4 Sereine : Sirène.

392 GAIETES.

Quoi ! des astres la bergère ,

Trop légère, Tu reviens faire ton tour?

Devant l'heure tu flamboies ,

Et envoies Sous les ondes notre jour?

Va, va, jalouse, chemine,

Tu n'es dine , Ni tes étoiles, d'ouïr Une chanson si parfaite,

Qui n'est faite Que pour l'homme réjouir.

Donque , puisque la nuit sombre,

Pleine d'ombre, Vient les montagnes saisir, Retournons, troupe gentille,

Dans la ville , Demi-soûlés de plaisir.

Jamais l'homme avant qu'il meure,

Ne demeure Bien heureux parfaitement :

Toujours avec la liesse ,

La tristesse Se mêle secrètement.

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