‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 92 sur 127 · DISGOU&S DES MIS^BES · texte numérisé non relu

DISGOU&S DES MIS^BES

U n*est pas seulement content de lui piller La bourse et le cheval : il le fait dépouiller. Le bat et le tourmente , et d^une dague essaie De lui chasser du corps Fâme par une plaie : Puis, en le voyant mort, se sourit de ses coups, Et le laisse manger aux mâtins et aux loups. Si est-ce que de Dieu la juste intelligence Court après le meurtrier, et en prend la vengeance ; Et dessus une roue, après mille travaux, Sert aux hommes d'exemple et de proie aux corbeaux. Mais ces nouveaux chrétiens qui la France ont pillée, Yolée, assassinée , à force dépouillée.

Et de cent mille coups tout Testomac battu, (Comme si brigandage était une vertu) Vivent sans châtiment, et à les ouïr dire , Cest Dieu qui les conduit, et ne s'en font que rire.

Ils ont le cœur si haut , si superbe et si fier, Qu'ils osent au combat leur maître défier ; Ils se diseift de Dieu les mignons; et au reste Qu'ils sont les héritiers du royaume céleste; Les pauvres insensés! qui ne connaissent pas Que Dieu, père conomun des hommes d*ici-bas, Veut sauver un chacun, et qu'à ses créatures De son grand Paradis il ouvre les clôtures. Certes beaucoup de vide, et beaucoup de vains lieux Et de sièges seraient sans âmes dans les deux, •Et Paradis serait une plaine déserte.

Si pour eux seulement la porte était ouverte.

Or, ces braves vanteurs, controuvés fils de Dieu, En.la dextre ont le glaive, et en l'autre le feu. Et comme furieux qui frappent et enragent. Volent les temples saints , et les villes saccagent.

Et quoi ! Brâler maisons, piller et brigander, Tuer, assassiner, par force commander, n'obéir plus aux rois, amasser des armées, appelez-vous cela Églises réformées ?

Jésus que seulement vous confessez ici De bouche et non de cœur, ne faisait pas ainsi : £t saint Paul, en prêchant, n'avait pour toutes armes Sinon Thumilité, les jeûnes et les larmes ; i

Et les Pères martyrs, aux plus dures saisons Des tyrans, ne s'armaient sinon que d'oraisons : Bien qu'un ange du ciel, à leur moindre prière, En soufQant eût rué f les tyrans en arrière.

Par force on ne saurait Paradis violer : Jésus nous a montré le chemin d'y aller; Armés de patience il faut suivre sa voie. Non amasser un camp , et s'enrichir de proie.

Voulez-vous ressembler à ces fols Albigeois, Qui plantèrent leur secte avecque le harnois? Ou à ces Ariens, qui par leur frénésie Firent perdre aux Chrétiens les villes de l'Asie ? Ou à Zuingle qui fut en guerre déconût , Chef de ceux que le duc de Lorraine déût?

Vous êtes , Prédicans *, en possession d'être

Toujours battus, tués : notre Roi, votre maître,

Bientôt à votre dam le vous fera sentir.

Et lors vous sentirez que peut le repentir.

Tandis vous exercez vos malices cruelles, Et de l'Apocalypse êtes les sauterelles ^ , Lesquelles aussitôt que le puits fut ouvert

> Rué : reoTersé. la religion réformée.

' Prédiecms : nom des ministres de '* Voir JpocotlypUf c. ix.

406 DISCOUBS DES MISÈAES

D*enfer, par qui le ciel de nues fut couvert ,

Avecque la fumée eula terre sortirent ,

Et des Gers ' scorpions la puissance vêtirent.

£ir avaient face d'homme , et portaient de grandes deuts,

Tout ainsi que lions affamés et mordants ;

Leur manière d'aller, en marchant sur la terre.

Semblait chevaux armés qui courent à la guerre ,

Ainsi qu'ardenteinent vous courez aux combats,

Et villes et châteaux renversez contre- bas.

Eir avaient de Gn or les couronnes aux têtes , Ce sont les morions reluisants par les crêtes : Eir avaient tout le corps de plastrons enfermés , Les vôtres sont toujours de corselets armés : Comme d'un scorpion meurtrière était leur queue, IMeurtriers vos pistolets, vos mains et votre veue : Perdant*était leur maître, et le vôtre a perdu Le sceptre que nos rois avaient tant défendu. Vous ressemblez encore à ces jeunes vipères, Qui ouvrent en naissant le ventre de leurs mères. Ainsi en avortant vous avez fait mourir La France votre mère , en lieu de la nourrir.

De Bèze (*) , je te prie , écoute ma parole Que tu estimeras d'une personne folle : S'il te plaît toutefois de juger sainement , Après m'avoîr ouï , tu diras autrement.

La terre qu'aujourd'hui tu remplis toute d'armes , Et de nouveaux chrétiens déguisés en gendarmes , (O traître piété) qui du pillage ardents

' 'Flen : croeU. ' Perdant : uu des noms de Satan.

(*) Ministre protestadt , disciple de CalviD , qui portait la parole pour les Réformés aa colloque de Poissy en I55i. , U mourut en I6i6>âgé de quatre-viogt-six-aDâ.

Naissent dessous ta voix , tout ainsi que des dents Du grand serpent thébain les hommes qui muèrent < Le limon en couteaux, desquels s'entretuèrent, £t nés et demi-nés se firent tous périr, Si qu'un même soleil les vit naître et mourir ^

Ce n'est pas une terre allemande ou gothique , Ni une région tartare ni scythique ; C'est celle où tu naquis, qui douce te reçut, Alors qu'à Vézelay ^ la mère te conçut : Celle qui t'a nourri, et qui t'a fait apprendre La science et les arts dès ta jeunesse tendre , Pour lui faire service, et pour en bien user. Et non, comme tu fais, afin d'en abuser.

Si tu es envers elle enfant de bon courage , Ores que tu le peux, rends^lui son nourrissage *, Ketire tes soldats , et au lac genevois (Comme chose exécrable) enfonce leurs hamois.

Ne prêche pas en France une doctrine armée. Un Christ empistolé, tout noirci de fumée. Qui, comme un Méhémet ^ , va portant en la main Un large coutelas rouge de sang humain. Cela déplaît à Dieu, cela déplaît au Prince : Cela n'est qu'un appât qui tire la province A la sédition, laquelle dessous toi , Pour avoir liberté , ne voudra plus de roi.

Certes il vaudrait mieux à Lauzanne relire Du grand fils de Thétis les promesses et l'ire. Faire combattre Ajax , faire parler Nestor,

> Muèrent : changèrent. département de l'Yonne.

> AUasion à la fable de Cadmas et * Rends lui ce qu'elle a fait ponr toi do dragon. en te nourrissant.

3 Véiélay, chef-lieu de canton du •> Méhémet : Mahomet.

40S DISCOURS DES MISÈHES

Ou reblesser Vénus, ou retuer Hector (*), Que reprendre l'Église , ou pour être dit sage Raccoutrer en Saint Paul je ne sais quel passage. De Bèze, ou je me trompe, ou cela ne vaut pas Que France en ta faveur fasse tant de combats, Pii qu'un prince royal pour ta cause s'empêche (**).

Un jour, en te voyant aller faire ton prêche. Ayant dessous un reltre ' une épée au coté. Mou Dieu, ce dis-je lors, quelle sainte bonté! G parole de Dieu d'un faux masque trompée^ Puisque les prédicants prêchent à coups d'épée ; Bientôt avec le fer nous serons consumés , Puisqu'on voit de couteaux les ministres armés.

Et lors deux surveillants qui parler m'enlj^ndirent. Avec un haussebec * ainsi me répondirent :

« Quoi? parles-tu de lui, qui seul est envoyé Du ciel pour renseigner le peuple dévoyé ^ ? Ou tu es un athée, ou quelque bénéfice Te fait ainsi vomir ta rage et ta malice, Puisque , si arrogant, tu ne fais point d'honneur A ce prophète saint envoyé du seigneur. »

A donc je répondis : « Appelez-vous athée Celui qui dès enfance onc du cœur n*a ôtée La foi de ses aïeux ? qui ne trouble les lois De son pays natal, les peuples ni les rois? Appelez-vous athée un homme qui méprise

I Un rettre : an manteaa comme en * Haussebec : hochement de tête, portaient les reitres. ^ Dévoyé : hors de sa Toie, égaré.

(*) Théodore de Bèze avait mérité au seizième siècle le suroom de prince des poètes latins.-

(**) Allusion à Louis de Bourbon , prince de Ck>ndé, qui soutenait la cause de la Réforme.

DÉ CB TEMPS. 4(n>

Vos songes contrefaits, les monstres de TËglise? Qui croit en un seul Dieu, qui croit au Saint-Esprit, Qui croit de tout son cœur au sauveur Jésus-Gluist? Appelez-vous athée un homme qui déteste Et vous et vos erreurs comme infernale peste? Et vos beaux prédicants,qui , subtils oiseleurs, Pipent le simple peuple, ainsi que bateleurs, Lesquels enfarinés, au milieu d'une place. Vont jouant finement leurs tours de passe-passe : Et, afin qu'on ne voie en plein jour leur abus, SoufQent dedans les yeux leur poudre d'oribus '.

« Votre poudre est crier bien haut contre le pape , Déchirant maintenant sa tiare et sa chape. Maintenant ses pardons,^ ses bulles et son bien, Et plus haut vous criez, plus êtes gens de bien.

« Vous ressemblez à ceux que les fièvres insensent ', Qui cuident être vrais tous les songes qu'ils pensent : Toutefois la plupart de vos rhétoriqueurs Vont préchant autrement qu'ils n'ont dedans les cœurs. L'un monte sur la chaire, ayant l'âme surprise D'arrogance et d'orgueil, l'autre de convoitise. Et l'autre qui n'a rien voudrait bien en avoir ; L'autre brûle d'ardeur de monter en pouvoir ; L'autre a l'esprit aigu , qui par mainte traverse Sous ombre des abus la vérité renverse.

a Vous ne ressemblez pas à nos premiers docteurs , Qui sans craindre la mort ni les persécuteurs, De leur bon gré s'offraient eux-mêmes aux supplices, Sans envoyer pour eux je ne sais quels novices.

I Oribvu : mot de fantaisie ponr charlatans, déaigner les iUaaions que donnent les > Insensent : rendent insensés.

410 DISCOURS DES MTSEBES

« Que vit tant » à Genève un Calvin déjà vieux, Qu'il ne se fait en France un martyr glorieux , Souffrant pour sa parole? O âmes peu hardies ! Vous ressemblez à ceux qui font les tragédies, Lesquels,sans les jouer,demeurent tout craintifs, Et en donnent la charge aux nouveaux apprentifs. Pour n'être point moqués ni siffles, si l'issue De la fable n'est pas du peuple bien reçue.

c Le peuple qui vous suit est tout empoisonné : Il a tant le cerveau de sectes étonné. Que toute la rhubarbe et toute l'Anticyre » Ne lui sauraient guérir sa verve ' qui empire : Car tant s'en faut, hélas ! qu'on la puisse guérir, Que son mal le contente, et lui plaît d'en mourir.

« Il faut , ce dites-vous, que ce peuple fidèle Soit guidé par un chef qui prenne sa querelle, Ainsi que Gédéon, qui seul élu de Dieu, Contre les Madians conduit le peuple Hébreu.

« Si Gédéon avait commis vos brigandages. Vos meurtres, vos larcins, vos gothiques pillages, Il serait exécrable : et s'il avait forfait Contre le droit commun, il aurait très mal fait. De votre élection faites-nous voir la bulle, Et nous montrez de Dieu te seing et la cédule : Si vous ne la montrez, il faut que vous croyiez Que je ne croirai pas que soyez envoyés.

« Ce n'est plus aujourd'hui qu'on croit en tels oracles; Faites à tout le moins quelques petits miracles. Comme les Pères saints, qui jadis guérissaient

' Poarqaoi vit-il si longtemps?... produit rellébore.

* Jnticyre : ville de l'hocide qifi ' rerve : hamear, f»lie.

Ceux qui de maladie aux chemins languissaient, Et desquels seulement l'ombre était salutaire.

« Il n'est plus question, ce dites vous, d'en faire, La foi est approuvée : allez aux régions Qui n'ont ouï parler de nos religions.

Au Pérou, Canada, Calîcut, Cannibales :

Là, montrez par effet vos vertus calvinales ^

« Sitôt que cette gent grossière vous verra Faire un petit miracle , en vous elle croira, Et changera sa vie où toute erreur abonde : iVinsi vous sauverez la plus grand part du monde.

« Les apôtres jadis prêchaient tous d'un accord : Entre.vous aujourd'hui ne règne que discord : Les uns sont Zuingliens, les autres Luthéristes , Les autres puritains, Quintins (*), anabaptistes. Les autres de Calvin vont adorant les pas. L'un est prédestiné, et l'autre ne l'est pas, Et l'autre enrage après l'erreur Muncérienne, Et bientôt s'ouvrira l'école Bézienne:

Si bien que ce Luther lequel était premier, Cassé par les nouveaux^ est presque le dernier, Et sa secte, qui fut de tant d'hommes garnie. Est la moindre de neuf qui sont en Germanie.

« Vous devriez pour le moins, pour nous faire trembler, Etre ensemble d'accord , sans vous désassembler : Car Christ n'est pas un Dieu de noise ni discorde : Christ n'est que charité , qu'amour et que concorde. Et montrez clairement par la division Que Dieu n'est point auteur de votre opinion.

' Calviniales, adjectif forgé da nom de Calvin et parodie da mot cardinales.

(*) Ainsi nommés du nom de lear chef , un certain Quintus, qui fut, dit-on, d'abord ami de Ronsard.

4l2 DISCOURS DES MISÈBES

« Mais montrez-moi quelqu'un qui ait changé de vie, Après avoir suivi votre belle folie :

J*en vois qui ont changé de couleur et de teint, Hideux, en barbe longue et en visage feint. Qui sont plus que devant, tristes, mornes et pâles. Comme Oreste agité des fureurs infernales.

« Mais je n'en ai point vu qui soient d'audacieux. Plus humbles devenus, plus doux ni gracieux ; De paillards, continens; de menteurs, véritables; D'efi&ontés, vergogneux; de cruels, charitables; De larrons, aumôniers ; et pas un n'a changé Le vice dont il fut auparavant chargé.

« Je connais quelques-uns de ces fous qui vous suivent, Je sais bien que les Turcs et les Tartares vivent Plus modestement qu'eux, et suis tout effrayé Que mille fois le jour leur chef n*est foudroyé.

« J'ai peur que tout ainsi qu'Anus fit l'entrée Au Turc qui surmonta Tasienne contrée , Que par votre moyen il ne se veuille armer, £t que pour nous dompter il ne p3sse la mer, Et que vous les premiers n'en supportiez la peine, En pensant vous venger de l'Église romaine. Ainsi celui qui tend le piège décevant. En voulant prendre autrui se prend le plus souvent.

« La tourbe qui vous suit est si vaine et si sotte. Qu'étant affriandée aux douceurs de la lotte ' J'entends affriandée à cette liberté Que vous prêchez partout, tient le pas arrêté Sur le bord étranger, et plus n'a souvenance De vouloir retourner au lieu de sa naissance.

■ La Mie : le lotas, froit merrcU- ccax qai en «Talent one Ibif bwC^* leax qui (hisait oublier la patrie à ( Homère, Odyssée. )

DE CE TEMPS. 4f3

« Hélas ! si vous aviez quelque peu de raison, Vous connaîtriez bientôt qu'on vous tient en prison. Pipés, ensorcelés, comme par sa malice Circé traait charmés les compagnons d'Ulysse.

« O Seigneur tout-puissant, ne mets point en oubli D'envoyer un Mercure avecque le moly « Vers ce prince royal >, afin qu'U i'admonète, Et lui fasse rentrer la raison en la tête, Lui décharme les sens, lui dessille les yeux. Lui montre clairement quels furent ses aïeux, Grands rois et gouverneurs des grandes républiques. Tant craints et redoutés pour être catholiques!

« Si la saine raison le regagne une fois, Lui qui est si gaillard, si doux et si courtois, Il connaîtra l'état auquel on le fait vivre : Et comme pour de l'or on lui donne du cuivre. Et pour un grand chemin un sentier égaré, Et pour un diamant un verre bigarré.

« Ah ! que je suis marri que cil qui fut mon maître. Dépêtré du filet ne se peut reconnaître! Je n'aime son erreur, mais haïr je ne puis Un si digne prélat ^ dont serviteur je suis. Qui bénin m'a servi (quand fortune prospère Le tenait près des rois) de seigneur et de père. Dieu préserve son chef de malheur et d'ennui, Et le bonheur du ciel puisse tomber sur lui. »

Achevant ces propos, je me retire et laisse Ces surveillants confus au milieu de la presse. Qui disoient que Satan le cœur m'avait couvé, Et me grinçant les dents m'appelaient réprouvé.

> Le moly : herbe d'Areadie pais- * Le prince de Condé. santé contre les encbantemenis. ( Ho* > Odet de CbàtlUon , frère de Comère, Odyssée, K*. } Ugni.

414 BISCOUBS DES HISEBES

L'autre jour, en pensant .que cette pauvre terre S'en allait (ô malheur !) la proie d'Angleterre, £t que ses propres ûls amenaient l'étranger Qui boit les eaux du Rhin, afin de l'outrager : M'apparut tristement l'Idole de la France : Non telle qu'elle était lors que la brave lance De Henri la gardait, mais faible, sans confort. Comme une pauvre femme atteinte de la mort. Son sceptre lui pendait, et sa robe^ semée De fleurs de lis, était en cent lieux entamée : Son poil était hideux, son œil hâve et profond. Et nulle majesté ne lui haussait le front.

£n la voyant ainsi, je lui dis : « ô Princesse , Qui presque de l'Europe as été la maîtresse. Mère de tant de rois, conte moi ton malheur, Et dis-moi, jeté prie, d'où te vient ta douleur? » Elle adonc en tirant sa parole contrainte. Soupirant aigrement, me fit telle complainte :

« Une ville est assise aux champs savoisiens ' , Qui par fraude a chassé ses seigneurs anciens , Misérable séjour de toute apostasie, D'opiniâtreté, d'orgueil et d'hérésie.

Laquelle (en cependant que les rois augmentaient Mes bornes, et bien loin pour l'honneur combattaient), Appelant les bannis en sa secte damnable, M'a fait comme tu vois chétive et misérable.

« Or mes rois, connaissant qu'une telle cité S'efforcerait de rompre un jour feur dignité. Délibéraient assez de la ruer par terre ; Mais contre elle jamais n'ont entrepris la guerre :

* Geiiove.

DE CE TEMPS. 4l.>

Ou soit par négligence, ou soit par le destin, Entière ils Font laissée, et de la vient ma fin.

« Comme ces laboureurs, dont les mains inutiles Laissent pendre l'hiver un touffeau « de chenilles, Dans une feuille sèche, au faîte d'un pommier : Sitôt que le soleil de son rayon premier A la feuille échauffée, et qu'elle est arrosée, Par deux ou par trois fois d'une tendre rosée, Le venin qui semblait par Fhiver consumé. En chenilles soudain apparaît animé.

Qui tombent de la feuille, et rampent à grand' peine. D'un dos entre-cassé au milieu de la plaine : L'une monte en un chêne, et l'autre en un ormeau. Et toujours en mangeant se traînent au coupeau * ; Puis descendent à terre, et tellement se paissent Qu'une seule verdure en la terre ne laissent.

« A-lors le laboureur, voyant son champ gâté, Lamente pour néant qu'il ne s'était hâté D'étouffer de bonne heure une telle semence : Il voit que c'est sa faute, et s'en donne l'offense.

« Ainsi lors que mes rois aux guerres s'efforçaient. Toutes en un monceau ces chenilles croissaient : Si qu'en moins de trois mois telle tourbe enragée Sur moi s'est épandue, et m'a toute mangée.

« Or mes peuples mutins, arrogants et menteurs. M'ont cassé le bras droit, chassant mes sénateurs : Car de peur que la loi ne corrigeât leur vice, De mes palais royaux ont banni la justice : Ils ont rompu ma robe, en rompant mes cités, Rendant mes citoyens contre moi dépités ;

^ Un touffeau : ane touffe, un nid. ' Coupeau : sommet.

41€ DISGOUBS ]>ES MISÈRES

Ont pillé mes cheveox en pillant mes églises, Mes églises hélas ! que par force ils ont prises, En poudre foudroyant images et autels.

Vénérable séjour de nos saints immortels : Contre eux puisse tourner si malheureuse chose,

Et Yor saint dérobé leur soit Tor de Tholose (*)!

« Ils n'ont pas seulement, sacrilèges nouveaux. Fait de mes temples saints étables à chevaux ; Mais, comme tourmentés des fureurs stygiales. Ont violé rbonneur des ombres sépulcrales. Afin que par tel acte inique et malheureux Les vivants et les morts conspirassent contre eux. Busire fut plus doux, et celui qui promène Une roche aux enfers ' eut Tâme plus humaine : Bref, ils m'ont délaissée en extrême langueur. Toutefois, en mon mal, je n'ai perdu le cœur. Pour avoir une reine à propos rencontrée. Qui douce et gracieuse envers moi s'est montrée, Klle,par sa vertu (quand le cruel effort De ces nouveaux mutins me traînait à la mort) Lamentait ma fortune, et comme reine sage. Réconfortait mon cœur, et me donnait courage.

« Elle, abaissant pyur moi sa haute majesté. Préposant m(m salut à son autorité.

Mêmes étant malade, est maintefois allée Pour m'appointer* à ceux qui m'ont ainsi volée.

« Mais Dieu, qui des malins n'a pitié ni merci, (Gomme au roi Pharaon) a leur cœur endurci,

* Sisyphe.

' M'oppointer : me làire entrer en accord «tcCm

(*) AUasioD aa sacrilège de Cépion, qui pUla le temple de Toulouse, 107 avant J.-C. Il fat ensuite batta par les CiinbRs, dcsUtné, iDcaroéfé et exilé à Smyrne.

Afin que tout d'un coup sa main puissante et haute Les corrige en fureur, et punisse leur faute. Puis quand je vois mon Roi, qui déjà devient grand, Qui courageusement me soutient et défend, Je suis toute guérie, et la seule apparence D'un prince si bien né me nourrit d'espérance.

<i Avant qu*ii soit longtemps, ce magnanime roi Domptera les mutins qui s'arment contre moi , Et ces faux devineurs qui, d'une bouche ouverte, De son sceptre royal ont prédite la perte.

« Cependant, prends la plume, et, d'un style endurci Contre le trait des ans, engrave tout ceci^ Afin que nos neveux puissent un jour connaître Que l'homme est malheureux qui se prend à son maître. »

Ainsi par vision la France à moi paria : Puis s^évanouissant, de mes yeux s'envola^ Comme une poudre au vent, ou comme une fumée Qui soudain dans la nue est en rien consumée.

INSTITUTION DE L'ADOLESŒNCE

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