LE TROISIÈME LIVRE
DE LA FRANCIADE
Lliumide nuit, qui de son voile enferme L'œil et le soin de Thomme qu'elle cherme ', Par les liens du sommeil oublieux , Bouchait partout Touverture des yeux , Mais non des sœurs, toute nuit éveillées, De trop d'amour eu Tâme travaillées.
Adonc Hyante à sa sœur parle ainsi :
« D^où vient, ma sœur, que je suis en souci, Que ma raison a perdu sa puissance , Que mon penser d'un autre prend naissance, Que je m'oublie et qu'un nouvel émoi Me trouble toute et m'envole de moi?
Sans s'arrêter mon esprit est volage :
De ce Troyen toujours le beau visage, Ravie en lui, pensive me retient :
Toujours au cœur me recourt et revient De son combat la prouesse guerrière.
Qui l'accompagne en sa barbe première.
« Père des dieux , quelle aimable vertu ! Quel port il a ! comme il s'est combattu Pour le secours de notre frère unique ! Il est vraiment de la race héroïque !
Sa main , sa taille et son cœur généreux Montrent assez qu'il est du sang des preux.
« Si j'étais mienne , et si j'avais fiance
t Cherme : charme.
4t6 LE TfiOISIÈME LIVBE
Aux étrangers, je ferais alliance.
Par mariage, à ce vaillant Troyen.
« Plutôt réclat du foudre Jovien ', Tombé menu, la tête me foudroie; Plutôt la terre en se crevant m'envoie Sous les enfers ma demeure choisir, Que mon honneur soit trompé d'un plaisir, Que volontaire ainsi je me marie , Sans le congé de ceux qui m'ont nourrie ! »
( Clymèoe, sœar d'Hyante, cherche à la détourner de son amoar. )
A- tant du jour la lumière sacrée Dedans la chambre était partout entrée.
Quand les deux sœurs, ainçois deux beaux printemps, Sortent du lit : ils demeurent longtemps A se peigner, s'attifer et à faire Par le mûroûr^ un visage pour plaire : En cent façons retordent leurs cheveux Ondes , crêpés , contre-frisés de nœuds , £t d'un long art mille beautés s'attachent ; Puis tout le chef d'un guimple * elles se cachent, Qui bien plissé jusqu'aux pieds leur glissait. Et l'air voisin de-parfum remplissait.
Ces jeunes sœurs en ce pomt habillées D'un pas superbe au temple sont allées. Pour consulter à l'oracle des Dieux Sur la santé de leur mal ennuyeux ; Ou s'ils voulaient d'une main favorable Guérir leur plaie aux hommes incurable^ Ou s'ils voulaient mépriser sans secours Leurs passions diverses en amours , Et sans espoir entretenir leurs flammes.
I /Ovien i de Japiter > Guimple ': gaimpe.
DE LA FBANCIADE. 417
De toutes parts une suite de dames Leâ entourait : elles marchaient d'un train , Tel qu'Artémis', déesse au large sein, A qui la trousse et le bel arc ensemble ^ Chargent le dos , lors que sa fête assemble Un grand monceau de nymphes en un rond; Elle en dansant, d*épaules et de front Paraît plus haute, ait milieu de sa troupe, Menant le bal sur la pineuse * croupe Du mont Taygète , où sur Témail d'un pré Du fleuve £urote à son frère ^ sacré.
Or' ces deux sœurs y malades et peu sages, Dedans le temple, au devant des images Des puissants Dieux, tristes se promenaient : ' Ores les yeux fichés elles tenaient Sur la victime, et courbes et béantes.
Prenaient conseil des entrailles tremblantes ; Or' les gosiers découpés regardaient, £t l'avenir aux devins demandaient.
Ah ! pauvres sœurs , pauvres sœurs insensées ! Ni pleurs , ni vœux ^ ni offrandes laissées , Ni tournoyer des autels à l'entour.
Ne guérit point le mal que fbit Amour !
La belle Ilyante avait en sa main blanche Un vase d'or plein de vin, qu'elle épanche Droit au milieu des cornes et du front De la victime : et Clymène, qui tond Le poil sacré de la bête , le jette Dedans le feu -. Comme ce poil craquette, Ce disait-elle , et brûle tout en soi , Ainsi Francus puisse brûler de moi !
I j^rtemU: nom Grec de Diane. s Apollon, frère de Diane.
' PineUBe : concerte de pina.
418 LB TAOISIBME I4VRE
Mais pour néant ces deux sœurs amusées Priaient au temple, en leurs vœux abusées : Des Dieux malins leurs soupirs n^écoutaient , Ains sans eiïet les vents les emportaient.
( Désespoir de Francos devant son vaisseau écboaé ; il invoque la morL — Les dieax vienoeot à son aide et dégagent son navire. )
La navire poussée
Ayant la proue et la poupe firoissée, Allait méhaigue ', ainsi que le serpent Qui sur le ventre à peine va rampant, Quand un passant du coup d'une houssine Lui entrerompt les ressorts de Tédiine ; Plis dessus plis, en cent ondes retors Retraîne, tire et retourne son corps :
Il sifiQe aigu , Técume enfle sa joue , Et, comme il peut, se reprend et renoue, Biais pouniéant, car son dos est perclus. - Ainsi rampait la barque de Franeus.
Hors du troupeau bien loin s'est écartée Leucotboé, la fille de Protée, A qui Phébus, amoureux d'elle, avait Donné l'esprit qui le futur savait Ses longs cheveux erraient sur la marine : Haute à fleur d'onde éleva sa poitrine, Puis , regardant le Troyen tout transi , De lui s'approche et le console ainsi : « Enfant royal , qui dois donner naissance « A tant de rois , la seule patience « Rompt la fortune , et mal ne peut s'ofTrir « Qui ne soit doux, quand on le veut souffrir ; « Sois courageux : toute rude aventure <t Par trait de temps est douce s^ on l'enduré :
t Mihaigne : p«rclaM , mUade. ( Rons. )
DB LA FBANCIADE. 419
« Pour endurer *, Hercule se fit Dieu. « Tu planteras ta muraille au milieu « Des bras de Seine , où la Gaule fertile « Te doit donner une tle pour ta ville, « Gaule abondante en peuples redoutés , « Peuples guerriers, aux armes indomptés, « Que telle terre et plantureuse et belle, « Riche, nourrit d'une grasse mamelle.
« Or, puis qu'amour te veut favoriser, « Son beau secours tu ne 4ois mépriser; « Va courtiser la jouvencelle Ilyante, « Fille du roi , qu'Hécate la puissante « A fait prétresse en son temple sacré, tt Amour, qui fait toute chose à son gré, « La maîtrisant , a navré son courage « D'un poignant trait tiré de ton visage ; < Par sa magie elle peut attirer « La Lune en bas , le ciel faire virer « A reculons , et des fleuves les courses « Encontre mont rebrousser à leurs sources ; « Elle commande aux fantômes des morts , « £t aux esprits qui cherchent nouveaux corps.
« Étant au cœur de ton amour gagnée , « Te fera voir ta future lignée , « Et quelques rois qui sortiront de toi, « Forts à la guerre et prudents à la loi , « Qui, d'un long ordre, en extrême puissance, « Tiendronfun jour le beau sceptre de France.
( Leucotboé aFertit aussi Francas qa'uu de ses compagnons taé à la chasse réclame les honneurs de la sépulture. )
A-tant la nymphe en parlant dévala
> Pour endurer : en endurant
420 LE TAOISIÈHE LIVRE
Son ohef sous Feau ; Tonde qui çà qui là, Flot dessus flot en se ridant grommelle , D'un long tortis Teugloutit dessous elle.
Tandis Dicé que le soin tient ravi, De Francion le pas avait suivi ; Deux grands févriers, issus de bonne race • (Fidèle guet) le suivaient à la trace.
En l'abordant d'un visage adouci , Lui prit la dextre et le salue ainsi :
A Prince Troyen, dont la vertu première Du père tien efface la lumière , Quand mon pays en deux je partirais , Et d'une part honoré je t'aurais , L'autre moitié se dirait redevable A ta vertu, qui n'a point de semblable; Tu as sauvé mon enfant du danger.
Seul tu as pu du tyran me venger.
Monstre cruel , engeance de malice , Moqueur des Dieux, mépriseur de justice, Qui m'ahontant ' de toute indignité.
De son hamois étonnait ma cité.
« Je t'offrirais en lieu de ta prouesse Un grand amas de pompeuse richesse , Bagues, lingots, coupes d'or et vaisseaux * ; Mais tu ne veux, ô fleur des jouvenceaux ! Ta vertu vendre à si frêle dépense :
Le seul honneur te plaît pour récompense.
« Le seul honneur en l'antique saison Assit Thésée, Hercules et Jason Dedans le ciel, et je t'ose promettre
' M'ahontant : me déshonorant. ' raisseavx : TAiei.
DE LA FRANC! ADB. 421
Que ta prouesse encore te doit mettre, IVouTelle étoile, auprès de tes aïeux Que la Terta enrôle entre les Dieux.
« Pource, étranger, la richesse méprise , Ne rouille point ton cœur de convoitise , Et, comme prince aux armes bien appris , De tes labeurs louange soit le prix.
« Entre les biens que Fortune labile ■ M*a concédés , j 'ai une chère fille , Qui de beauté ne fait place à Vénus , Dont jà les ans accomplis sont venus Qu'elle doit être en fleur d'âge menée Dessous la loi du nocier Hyménée; Si son printemps ne te vient à dédain, Joins par serment ta main dedans sa main , Et de vous deux alliance se fasse ; De tel accord pourra naître une race.
Grande en honneurs, de cette terrre rois, D'où tes aïeux sont issus autrefois :
Car,' si on croit h notre vieille annale , Crète de Teucre est la terre natale. » Ainsi Dicée en le tenant lui dit , Quand Francion lui contre-répondit:
' « Prince Cretois, qui a bon droit te vantes D'être sorti de ces vieux Corybantes Qui par la loi , âme de la cité , Gardaient leur sceptre en tranquille unité : Puisqu'il t'a plu sagement me semondre ' , En peu de mots il me faut te répondre.
« Un souvenir vivra toujours en moi
• Labile : inconstante; da latin labi' > Semondre : interroger.* lis, fofitif, glissant.
422 LB TROISIÈME LIVBB
Pour tant de biens que j'ai reçus de toi , Qui pauvre et nu , le jouet du naufrage. Ne m'as permis seulement ton rivage , Mais assurant ma fortune et mon cours , M'as présenté ta fille et ton secours
« Or, si j'avois puissance sur ma vie , Si du destin elle n'était ravie.
Et si j'étais porté de mon plaisir, Je ne voudrais ton royaume choisir :
Mais au contraire, impatient de joie , J'irais chercher encor ma vieille Troie, Et me plairais entre les vieux tombeaux De mes aïeux bâtir des murs nouveaux.
Et r'habiter la cendre de mes pères :
Mais les destins , auteurs de mes misères Contre mon gré me traînent, et me font Enfoncer l'œil et abaisser le front , Et sans gronder, souffrir à bouche close Tous les malheurs que le ciel me propose. Donne sans plus à ce prince troyen Des charpentiers, du bois et le moyen De rebâtir une flotte nouvelle, Pour retenter la fortune cruelle , Par qui je suis malgré moi surmonté , Manque de force et non de volonté. »
( Orée érige an trophée des armes da géaot et offre aax Dieux aoe hécatombe. )
De la dté les dames honorables , Sortant dehors, en robes vénérables , Et serenant le ciel de leurs regards.
Les mains ensemble, à petits bonds gaillards, Menaient le bal : Terpin, qui les devance, Tout le premier mesurait la cadence,
0E LA FBANCIAD£. 423
Chantant cet hymne, et mariant sa voix Au luth poussé du trembler de ses doigts :
« Fille du ciel , invincible Victoire , Dont les habits sont pourfilés * de gloire , D'honneur, de pompe , et dont le front guerrier Est illustré de palme et de laurier ; Qui devant toi fais broncher les murailles , Qui pends douteuse au milieu des batailles , Qui tout le monde étonnes de ton bruit. Que la loi craint , que la justice fuit , Quand le renom des ailes emplumées Sème partout Teffroi de tes armées , Et quand chacun, en tressaillant de peur. Attend suspens * qui sera le vainqueur.
« Haine et discord à la robe rompue.
Et des soldats la règle corrompue , Et le mépris des grands Dieux imniortels ^ Suivent ton char, et néanmoins tu es Mère des rois, des sceptres et des villes ; Tu fais germer les campagnes fertiles.
Et foisonner les coteaui de raisins , Rempart des tiens, crainte de tes voisins.
' « Devant ton char, que la crainte environne, Marche Mavors, marche sa sœur Bellonne , Et la jeunesse, au sang bouillant et chaud , Et le péril, à qui le conseiH faut ^.
« Sans ton secours Mars ne saurait rien faire ; Des fiers Titans tu fus seule adversaire Lorsque ta mère ^ un hamois te donna :
I i'Ottf:^/é« .* parfilés. * Conseil : réflexion, prndeuce»
3 Suspens : en suspens ^ Faut : manque, fait défaut.
3 La riiiie exige que le son de la 6 La Victoire est fiUe de Pallai et lettre l «vit très-adouci. du Styx.
424 LE TROISIÈME LIVRB
Pource JupÎD d'honneur ia couronna , Et ne voulut^ par promesse assurée , Que désormais son eau fût parjurée.
Écoute-moi , vieille race des Dieux, Que Styx conçut à son bord odieux.
Horrible sœur des fureurs iounortelles y En la faveur de Francus romps tes ailes. Sois-lui compagne , et loin de tout méchef , Prends-le en ta garde et lui pends sur le chef. »
Il dit ainsi : la joyeuse assemblée A jusqu'au ciel la chanson redoublée ; Puis, reprenant la tasse tour à tour.
Remplirent Fair d'allégresse et d'amour.
( Vénus, soas la figure d'uoe prêtresse, apparaît à Hyante et enflamme son amour. ~ Francus rend les honneurs funèbres à son compagnon. )
Sur cette pile, au plus haut du sommet Plein de parfums, en larmoyant on met Le corps du mort, office charitable; Tout ce qu'il eut en sa vie agréable Y fut jeté, sa rame et son écu.
Outils de l'art dont il avait vécu.
Francus, qui tient une torche fumeuse, Boute le feu ; la flammèche gommeuse , D'impied tortu rampant à petit saut , En se suivant, s'envole jusqu'au haut : Le bois craquette, et la pile allumée Tomba sous elle en cendres consumée , Le vent soufQant du soir jusqu'au matin.
Incontinent le vieux pr^.tre Mystin , Qui du corps mort soigneux avait la garde , Lave la braise et la cendre buvarde , Choisit les os, et les enferme au sein
DE LÀ FBAIVCIADE. 42.$
( Sacré repos ! ) d'un vase fait d'airain : Puis arrosa, par grand' cérémonie, D'une sainte eau trois fois la compagnie : Les derniers mots de l'obsèque acheva , A-tant se tut , et le peu|ile s'çn va.
< Peinture énergique de l'amoar de Clymène. )
Elle songeait, pleine d'amour extrême Entre-dormant , que Francus de soi-même Avait pris bord en Crète, pour oser Prier son père, afin de l'épouser, Et que la dextre en la dextre ayant mise De l'étranger, la lui avait promise.
Que par courroux dédit il s'en était ; Que le Troyen pour elle combattait, A toute force, et que tout bouillant d'ire La traînant seule en sa creuse navire , Bien loin de Crète, en la profonde mer. Et que son père ardent faisait armer Mille vaisseaux, afin de la poursuivre, Et le larron ne laisser ainsi vivre :
Que le rivage était rempli de feux , D'armes , de naus', et de peuples émeus, Faisant grand bruit , et ce bruit la réveille.
Or, comme amour traitrement la conseille. Devant le jour, hors du lit se leva.
Et par sa chambre à tâtons elle va , Touchant les murs d'une main incertaine ,. Et ramassa son esprit à grand' peine , Que le sommeil du corps lui détacha ;, Puis derechef au lit se recoucha , D'amour, de peme et de rage frappée , Oii derechef le songe l'a trompée.
* JfatM ; DATires.
426 LE ÏBOISIÈKE LIV&E
Toujours au cœur Francus lui revenait , £t le maùitien qu'en parlant il tenait, Quel geste il eut, quel port et quelle face. Et quelle fut sa douceur et sa grâce , Quelle sa robe, et quel fut son parler. Ses doux regards , sa taille et son aller, Son menton crêpe <, et sa perruque blonde , Elle pensait qu'il n'y eut prince au monde Pareil à lui ; toujours sa douce voix , Ses doux propos et ses devis courtois , Comme pâmée et pleine de merveille , Coup dessus coup, lui refrappaient Toreille.
Aucunefois elle songeait errer Par les déserts, et seule s'égarer Entre rochers, rivièies et bocages.
Sans compagnie, entre bétes sauvages.
Et que Francus, amoureux étranger.
Le fer au poing la sauvait du danger.
Sautant du lit, elle s'est réveillée, Nu-pieds, sans robe, affreuse , échevelée : Puis, s'accoudant à la règle' d'un banc, Mille soupirs repoussa de son flanc.
« Pauvrette moi ! comme toute émoyée ' M'ont cette nuit les songes effrayée !
L'âme m'en tremble, et le cœur m'en débat t Crainte et amour me font un grand combat. Ainsi je suis tout autre devenue Que je n'étais : je crains que la venue De ce Troyeu ne m'apporte malheur Autant qu'il fait en songes de douleur ! Toujours j'y pense ! heureuse et plus qu'heureuse
' Crr'pe : garni de barbe crêpée, ' La règle : l'arête droite. frisée. 3 Emoyée : mise tù èniH>i«
DE LA FRANCIA.de. 437
Si forcenant je n'étais amoureuse^
Et si jamais, pour éviter la mort,
Le fils d'Hector n'eût touché notre bord. »
Gomme au printemps on voit une génisse , Qui n'a le col courbé sous le service , Les crins épars, courir parmi les champs, A qui le tao, aux aiguillons tranchants, Pique la peau et la pousse en furie : Ni les ruisseaux, hôtes de la prairie, Forêts ni fleurs, bocage ni rocher Ne la sauraient engarder de moucher > , De toutes parts vagabonde et courante : Ainsi Clymène , en son esprit errante Ck)urt et recourt, sans voir jamais ôté L'importun trait qui navre son côté.
« Que dois-je faire? où irai-je.î* dit-elle, Pour me guérir personne ne m'appelle !
Je meurs sans aide, et si je ne veux pas Que soeur m'irère entende mon trépas !
Faut-il qu'en pleurs je distille ma vie? Que de ma sœur ainsi je me défie , Qui seule fut mon conseil autrefois, Qui m'aimait seule , et que seule j'aimois? Hélas ! faut-il que mon mal je lui conte ! £h quoi ! Clymène , auras-tu point de honte De confesser qu'Amour soit ton vainqueur, Que tu voulais lui arracher le cœur, '
Quand l'autre jour, par un fin artifice, Tu lui prouvais que l'amour était vice ? Il ne m'en chaut, elle aura son retour, La parenté doit surmonter l'amour :
Et si elle est de Francus amoureuse ,
De moucher : d'être piqaée de la mouche.
428 LS TROISIE&IE LIVAB
Me fera liea me voyant langoureuse.
Pauvre abusée ! eh! ne sais-tu pas bien Que les parents dérobent notre bien ?
Et que pour eux entier ils le désirent , Joyeux au cœur quand les autres soupirent? Ce n'est qu'un sang de ma sœur et de moi : Elle prendra pitié de mon émoi !
Foi ni pitié ne régnent plus en terre. Et le parent au parent fait la guerre ! Las! que ferai-je?il vaut mieux la tenter : L'homme est guéri qui peut se lamenter. Il n'y a béte aux forêts tant soit fière , Qui ne soit douce aux pleurs d'une prière > Hélas ! on dit en proverbe souvent , Prière et pleurs se perdent comme vent 1 Vrai , si l'on prie une âme inexorable ; Mais ma sœur est et douce et pitoyable ; Au pis aller je ne saurais sentir, Eu l'essayant, que honte et repentir. <»
En la façon qu'elle était habillée.
Nu-pieds, sans robe, affreuse, échevelée. Délibéra, contre le mal d'amours, De voir sa sœur et demander secours.
Elle courut comme son pied la porte ; Se recula ; comme le pèlerin Qui, de fortune, a trouvé par chemin Un long serpent, dont la hideuse trace Donne frayeur à notre humaine race.
Et fait mourir les fleurs de son cracher : Il se recule, et n'ose en approcher.
( Incertitude de Clymène, )
Ce Dieu, qui bat d'une forte secousse Son cœur douteux , si bien la fourvoya,
DE LA. FBANCIADE. 429
Que dans la chambre enfin la convoya Pleurant en vain, comme une fiancée Qui dès longtemps a donné sa pensée A son amant , qui premier qu'apaiser Sa flamme, est mort avant que l'épouser ; £lle, de deuil et d'amour allumée, Lamente seule en sa chambre enfermée , D'un cri muet, à bouche close. Ainsi Pleurait Clymène, et cachait son souci.
( Désespoir et plaintes de Clymëne. )
Comme en son cœur elle pensait la sorte- Pendre son col au bout d'un soliveau , Ou se percer l'estomac d'un couteau , Ou s'étouffer du plus profond des ondes. Ou s'en aller par les forêts profondes, Par les déserts de rochers enfermés.
Servir de proie aux lions affamés :
Une poison lui sembla la meilleure Pour détacher sou âme tout à Fheure Loin de son corps , et du corps le souci. D'un pesant pas et d'un pesant sourcil. Mélancolique, en passions outrée , Elle est pleurante au cabinet entrée , Où tout le bien que plus cher elle avait, D'un soin de femme en garde réservait.
Sur ses genoux elle mit une caisse.
Puis mit la clef en la serrure épaisse , La clef tourna , la serrure s'^ouvrit.
Là, choisissant entre mille , elle prit Une poison qu'on dit que Prométhée A de son sang autrefois enfantée, Quand le vautour, tout hérissé de faim, A coups de bec lui déchirait le sein :
4»0 i.E TJiOlSIBME LIVEE
Boug0 est sa fleur, sa feuille un peu noirâtre, Que la sorcière et la fausse marâtre Savent cueillir de leurs ongles tranchants , Disant dessus des mots qui sont méchants ; Et n'est poison qui si prompte déliinre Loin de son âme un corps fâché de vivre.
( Les plainte» de Clymène sont entendues de sa noarriee. )
Or* de fortune à Thuis elle écoutait : Car la pucelle un peu devant s'était A sa nourrice en secret découverte.
Cette nourrice, en doute de sa perte.
Toujours en peur de sa fille vivait , £t pas à pas soigneuse la suivait.
D'un coup de pied la porte elle a poussée ; Puis, en voyant la pucelle pressée Des traits de mort, d'un parler redouté, Lui a Tespoir dans le cœur rebouté.
La conseillant : « O princesse bien née. En quel malheur ta vie as- tu tournée?
Suis la raison : le destin ne peut rien Sur l'homme auteur de son mal et son bien ; Je ne dis pas que le sort n'ait pufesance Sur tout cela qui çà-bas prend naissance ; Mais on le peut corriger par conseil , Et à la plaie apposer l'appareil.
Chacun y sert à soi-même de guide.
Amour ressemble au scorpion homicide Qui blesse, et puis à l'ulcère qu'il fait, Lui-même sert de remède parfait. »
( La noarriee console Ctyraène et rengage à faire i*aveu de son aaioor à Francus. )
De tels propos la fille elle admonète : Prompte au conseil la pucelle fut prête :
DE LA FBANCIADE. 431
Trois fois la plume elle prit en ses doigts, Et de la main lui tomba par trois fois ; Trois fois elle eut la bouche ouverte et elose, Puis, soupirant, cette lettre compose, Et la voulut de tels mots ordonner *.
« Salut à toi qui me le peux donner : L*aveugle archer m'a tellement,blessée De ton amour le cœur et la pensée , Que je mourrai si guérir tu ne veux D'un prompt secours le mal dont je me deulx < : Ce Dieu m'a fait en ce papier t'écrire Ge que l'honneur me défendait de dire, Et j'ai ma bouche ouverte mille fois , Mais la vergogne a resserré ma voix.
« A cet écrit veuilles donques permettre Ta blanche main : l'ennemi lit la lettre De l'ennemi ; la mienne vient d'aimer.
Qui de pitié te devrait enflammer.
Je ne vis plus, tant mon âme afToiée , Laissant mon corps, en la tienne est allée. Je suis perdue, et ne me puis trouver : J'ai beau les sorts des sorciers éprouver, Rien ne me sert, ni herbe ni racine : Tu es mou mal , tu es ma médecine , Tu es mon roi , de toi seul je dépens, Je meurs pour toi, et si ne m'en repens.
« Aye pitié d'une fille amoureuse :
lia volupté sur toutes doucereuse , C'est eu amour cueillir la prime fleur, Non un bouton qui n'a plus de couleur, Tu me diras que je suis indiscrète , Comme nourrie en cette tle de Crète ,
> Deulx,Aa Tcrbe st douloir^ souffrir, se plaindre } en latin, doUn,
^2 LE TBOISIÈME LITBE
OÙ Jupiter, de tant d'amours épris, Le premier lait de sa nourrice a pris. Certes ce n'est ma terre ni ma race Qui me contraint, c'est- seulement ta face , Et ta jeunesse et ton œil nompareil.
Malheureux est qui ne voit le soleil Quand il éclaire , et son œil tourne arrière Pour ne jouir de si belle lumière !
Je ne crains point, comme les dames font. De m'appeler femme d'un vagabond , Pauvre fuitif qui n'a maison ni Troie : Il ne m'en chaut, te suivant , que je soie. Pourvu qu'il plaise à ton cœur de m'aimer. Soit que tu veuilles épouse me nommer, Soit ton esclave, et dussé-je, amusée^ Tourner ton fil autour d'une fusée :
Labeurs présents et futurs je reçoi.
Pourvu, Troyen , que je puisse élre à toi. Je ne craindrai tes périlleux voyages , Terres ni mer, tempêtes ni orages :
Ou si j'ai peur, de toi seul j'aurai peur, Et non de moi de qui tu es le cœur.
Si je péris, au moins en ta présence Je périrai : ou ta cruelle absence ( Si tu ne veux pour tienne m'acquérir) Cent fois le jour me tuera sans mourir. »
De tels vers fut son épître achevée , Puis la scella d'une agate engravée, La mit au sein de la nourrice , et lors Une sueur ruissela de son corps !
Avec la lettre encor lui baille l'âme , Pour lui porter, et mi-morte se pâme,
Tandis Cybèle avait changé de peau,
BB LÀ FBiLNCIADE. 43S
Et transformé son vieux corps en un beau , Prenant la face et la voix et la taille De Turnien ( qui, depuis, la muraille Bâtit de Tours et la vitle fonda).
Lors de tels mots Franclon aborda.
« Jusques à quand, sans espoir de louange , Nous tiendras-tu dessus ce bord étrange, Acagnardés ' en paresseux séjour, A boire , à rire, à démener l'amour?
A perdre en vain nos jours par les bocages Suivant les cerfis et les botes sauvages? Que ne fais-tu ( sans le temps consommer ) Ce que t'a dit la Nymphe de la mer ? Courtise Hyante, aOn qu'elle te fasse Voir ces grands rois qui viendront de ta race : Puis donne voile , et sans plus fallécher, Va^t'en ailleurs ta' fortune chercher. »
Ce Turnien avait la face belle, Les yeux , le front , compagnon très-fidèle De Francion, qu'à part il écoutait, Et ses secrets en privé lui contait.
Il était fils de la Nymphe Aristine, Qu'Hector avait sous sa mâle poitrine Pressée au bord du fleuve Simoïs :
Ses chers parents en furent réjouis , Enorgueillis de voir leur fille pleine Du fruit issu d'un si grand capitaine.
Elle accoucha dessus le bord herbeux Du fleuve même, eu regardant ses bœufis, Qui , bien cornus paissaient sur le rivage : D'un prince tel il avait son lignage.
• Jeagnardès i acoq aines, captivés par la muÏHMe, pilr I«» plaiairi. KONSARD. — T. l. 37
434 LE TBOISIBME LIVBB
Cette déesseen s'envolant de là , Bien loin du ciel , à Técart s'en alla Voir la maison toute rance et moisie Où croupissait la vieille Jalousie.
C'était un antre, à Tentour tapissé D'un gros halUer d'épines hérissé ; Jamais clarté n'y flambait allumée ; Et toutefois ce n'était que fumée :
Elle était louche, et avait le regard Parlant à vous, tournant d'une autre part : Sa dent souillée, et son visage blême Montraient assez qu'elle mangeait soi-même. Rongeant son cœur de haine et de souci D'elle s'approche, et lui a dit ainsi :
« Vieille, debout! marche en Crète, et te hâte; Prends tes serpents^ et de Clymène gâte, Par ton poison, les veines et le cœur : Dans Festomac jette lui la rancueur. Le désespoir, la fureur et la rage Mêle son sang, et trouble son courage : Tu le peux faire , et je veux qu'il soit fait. • A-tant s'envole et laisse l'antre infait '.
Quand Jalousie eut la parole ouïe De la déesse , elle en fut réjouie ; Puis, en frisant de serpents ses cheveux , £t s'appqyant d'un bâton épineux, Alla trouver en Crète la pucelle.
Que le sommeil couvait dessous son aile, Et dont le cœur^ qui de deuil se fendait , Entre-dormant nouvelles attendait.
Incontinent cette vieille maliue
I !nfuH : iafcct.
DE LA FBANCfADE. 435
De la pucelle assiégea la poitrine ;
D*UD froid venin ses lèvres elle enfla
Et le poison, haletant^ lui souffla
Aux yeux, au cœur : et en Tâme renverse •
Un long serpent, qui, en glissant, lui perce
Foie et poumons : et lors en dénouant
Ses cheveux tors, prompte alla secouant
Mille lézards au sein de la pauvrette ,
Qui la suçaient d'une langue secrète,
A sourdes dents les membres lui mordaient <,
£t leur venin par ses os épandaient.
( La noarrioe portjB la lettre de Clymène à Francas, qui la refuse. )
« Vieille, déloge, ou par le fer tranchant Je te paîrai de ton port si méchant, Ou je ferai que le père Dicée Verra Técrit de sa fille insensée.
Je ne suis pas en cette tle venu Pour tromper ceux à qui je suis tenu.
Le beau Paris» pour Hélène ravie, De mille maux vit sa faute suivie, Tuer son père , Ilion embraser, Et jusqu'au fond ses murailles raser.
Je crains les Dieux, et la main qui n'est vide De Jupiter foudroyant qui me guide , ' Et qui défend un roi qui veut loger.
Sans le connaître, un errant étranger.
« Or, si j'avais le loisir et l'envie Sous Ilyménée assujettir ma vie, Crète habiter, et la Gaule oublier.
Et par promesse ici me marier, Chaud du plaisir où Vénus nous appelle, J'aimerais mieux sa sœur Hyante qu'elle : Elle est modeste , et rhonnête amoureux
436 LB T&OISiÈME LIYBE
Est plus des mœurs que des biens désireux. »
Furew de Clymène. — Ses plaintes. )
« Du beau Paris (dont tu mens la lignée)' La beauté fut d^amour accompagnée :
Hélèfne à lui de bon cœur se rendit, £t par combats dix ans la défendit, Plein de sueur, de guerres et de peines. Cœur généreux , qui valait cent Hélènes l Mais tu ne vaux, jeune brigand de mer. Qu'à bien ramer^ et non à bien aimer, Puisse avenir que ma sœur soit trompée Et sans espoir, en ses larmes trempée.
Soit délaissée au front de quelque bord , Et qu'elle pleure aux vagues sans confort.
« Quand ce banni, par honnête cautelle * , Aura tiré le plaisir qu'il veut d'elle , D'un cœur parjure oublîra sa beauté : Car l'œil sénestre en vain ne m'est sauté'.
« Si le destin les Gaules lui ordonne Qu'en ma faveur cent guerres il lui donne, Ains que bâtir les remparts de Paris : Yoye à ses yeux ses alliés péris ; Qu'il soit chassé , et que de terre en terre, En suppliant, secours il aille querre^; Puis» par les siens surpris en trahison, Soit, membre à membre, occis en sa maison. »
Disant ainsi , de son chef elle arrache Ses longs cheveux , qu'en pleurant elle attache Contre son lit, signe de chasteté ,
I Dont ta t« dift faussement parent, che payait oliea les anciens pour aa
> CautelU : ruse. présage.
> Le tressaillement dana l'œil gau- * çvttrre t quevir, cberehcr.