A LA MÉMOIRE DES ÉCRIVAINS FRANÇAIS MORTS POUR LA PATRIE
En ces jours de la Passion, je vous salue, Frères, enfants élus d'entre la race élue, Vous que le sceau d'un peuple avait marqués au front Et que l'esprit des temps faisait surgir de terre Pour accomplir demain la tâche héréditaire De parlera ceux qui naîtront.
Vous étiez les bergers du futur, les rois mages Qui, chargés du fardeau des divines images, S'en allaient de l'avant, les yeux levés au ciel. Autour de vous, la nuit s'emplissait de pensée ; Ivres d'apercevoir quelque étoile annoncée Vous marchiez en criant : « Noël! »
Vers le beau, vers le vrai, vers l'art ou la science, Vous couriez avec la joyeuse impatience Détre les précurseurs que l'univers attend. Noël ! Chacun de vous montait vers un Messie, Et, sûrs de rapporter la bonne prophétie, Vous étiez partis en chantant.
Un jour nouveau, promis aux chercheurs de hunière, Allait poindre : tendus vers sa blancheur première Vos regards adoraient cette apparition D'une aurore qui lave et d'un matin qui sauve ! Noël ! — Mais quand le jour se leva dans Tair mauve. C'était déjà la Passion.
C'était la Passion de la France, — et la vôtre ! Hélas ! il y avait un Christ en chaque apôtre, Et c'est avec du feu qu'on les a flagellés; Dans la boue, où les pieds et lésâmes s'enfoncent, Le beau front des penseurs s'est couronné de ronces Dans les fils de fer barbelés.
Cent mille fois, dans les ornières de la roule, Leur sang rouge a coulé par llols ou goutte à goutte ; Et quand il a fallu s'effondrer dans un coin. Ils n'ont pas vu se tendre, au bord delà tranchée, Les douces mains d'une Véronique penchée, Car 'Véronique était trop loin.
Ils étaient seuls : on est bien plus seul quand on pense ! L'ombre, devant les yeux du corps, se fait plus dense Quand les yeux de l'esprit ont vu trop et trop clair. Ils savaient; ils vivaient la mort quotidienne... — Ils meurent dans leur àme en attendant que vienne L'instant de mourir dans leur chair.
En cette oblation totale de soi-même, Leur constante agonie est un dernier poème, L'oraison du matin, la prière du soir, Un renouvellement sans terme de Tortrande, L'n vœu perpétuel au culte qui commande D'immoler l'orgueil et l'espoir.
Or, ils disnient :
« Avant l'heure qui m'était due Et sans même achever la page interrompue, Je vais rentrer dans les ténèbres, emportant Le secret de mon rêve inutile... Et pourtant, — Oh ! peut-être I — j'étais, peut-être, un tabernacle, L'autel où va monter le souffle de Toracle, La bouche d'où les mots qu'un Dieu nous promettait Vont sortir, et qui parle au monde qui se tait. .Jailli du sol, comme la source et le brin d'herbe, iN'étais-je point ta voix, o patrie, et le verbe Que ton àme voulait projeter dans le vent? Je portais l'héritage, et dans mon cœur fervent, Dans tous mes nerfs, et sous mon crâne, et dans mon torse. Je sentais s'agiter les forces de ta force, .l'étais ta volonté, ton génie et ta foi : Si jeune d'être moi, si riche d'être toi, J'allais être un moment de ta jeunesse immense. Et ce geste augurai de lancer la semence, Mon bras allait le faire, étant un de tes bras...
INEDITS
— Omère, fais de moi tout ce que tu voudras : La sève qui gonflait mes tempes, c'est la tienne. Je ne suis et je n'ai rien qui ne t'appartienne ; Tu m'as donné la chair et l'âme, je les rends. Prend-les. Je ne serai qu'un nombre dans les rangs ; Et s'il advient, — comme il adviendra, — qu'on me tue, Mon œuvre s'écrira d'un mot : « Je restitue. »
Ils passeront inaperçus;
Leurs noms ne seront jamais sus ;
Us ont la sublime folie
Dé consentir qu'on les oublie
Pour que ne soit pas abolie
La race dont ils sont issus.
Car c'était bien vraiment la chose décidée, Là-bas, de supprimer la France, et son Idée.
La France et ce qu'elle a pensé, Son avenir et son passé.
Ils sont morts à force d'y croire :
En se retranchant de l'histoire.
Ils font sa gloire avec la gloire De leur nom qu'ils ont effacé.
Mais toute œuvre sera désormais leur ouvrage ; Tous les âges seront un reflet de leur âge.
Dans la poussière de leur corps, Des génératious d'efforts Prendront racine : ils sont l'ancêtre Qui renaît en ce qui va naître; Tout ce qui fut ou qui doit être Subsiste parce qu'ils sont morts.
Et s'ils n'ont rien écrit qui doive leur survivre, Tous les livres qu'on écrira seront leur livre.
Ef, vous, les grands aïeux, vous aurez un aïeul :
Lui ! Le disciple a pris son maître pour filleul.
Et l'Immortel devient le fils de l'Éphémère.
Sans lui, voués au sort de Virgile et d'Homère,
Vous dormiriez au fond des siècles révolus,
Et la langue que vous parlez ne serait plus.
Dans l'ombre où l'on voulait vous forcer à descendre.
Vous seriez du Silence assis sur de la cendre.
Sans lui ! Votre présence est un don de l'absent,
Il a recopié votre œuvre avec son sang,
Et votre œuvre n'est plus de vous seul ; il la signe !
x\u bas de chaque page, au bout de chaque ligne,
Il appose une croix, — cette croix qu'il porta
Pendant qu'il gravissait, pour vous, son Golgotha.
Demain, sur le feuillet de garde d'un Montaigne
La France ajoutera ce paraphe qui saigne :
« Mort pour la France. » Et sur la Chanson de Roland,
INEDITS
D'une main plus tremblante, un surnom plus sanglant :
« Disparu. » Rabelais qui rit, Ronsard qui rime
Auront ce collaborateur : « Vn Anonyme. »
Sur le roc de Hugo, sur le bloc de Balzac,
Un nom : « Mort sans laisser de nom. » Au bord du lac,
Lamartine verra frémir l'étoile neuve :
« Croix de guerre ». Pascal debout au bord du fleuve,
Et Lafontaine assis sur le bord du ruisseau,
Molière, et Bossuet rapproché de Rousseau,
Descartes et Renan, Gerson près de Voltaire,
Pieusement, tendront leur plume au signataire :
((Inconnu. Mort au Champ d'honneur...» Racine en deuij,
A deux genoux devant un tertre sans cercueil,
Déchiffrera, sous l'asphodèle ou l'ancolie,
Le nom qu'il doit broder au manteau d'Âthalie;
Kt les petits-neveux des enfants de nos fils
Enlaceront, comme un rouge volubilis,
Après le Cid, après le dernier vers d'Horace,
Dans le nom de Corneille, un nom : « Mort pour larace ! /'
THEATHE
SHYLOGK
Cinq actes en vers. Adaptation d'après Shakespeare. Théâtre de l'Odéon, 4880. Gharpentieu-Fasquelle, éditeurs.