LE TRIOMPHATEUR
Quand vint le soir, le fils de Vénus et d'Hercule S'arrêta sur la cime au bord du crépuscule, Prit sa lyre, et cria sous le clair firmament :
— « Je suis né pour l'amour et le commandement !
H .]"ai mené le troupeau des femmes par la vie,
u Kt, choisissant au gré de ma royale envie,
« Moi, l'aède, je fus le pasteur des baisers !
« J'allais, chantant, et les désirs apprivoisés,
« Comme un bétail heureux qui rentre aux bergeries,
« Le long des grèves d'or ou des sentes fleuries
« Me suivaient en bêlant dans la poudre du soir.
« Moi, l'annonciateur du Rêve et du Pouvoir,
« Jai su récompenser les filles d'être belles,
« Kt l'aube d'infini qui vibrait autour d'elles,
« J'ai su l'épanouir comme un soleil clément !
" Je suis né pour lamour ol le coimnandement
« Et je ne crains ni Dieu, ni l'homme, ni la bête ;
« Je joue avec la mort, je nage en la tempête,
« Et j'enroule mes doigts dans les crins des lions;
« Je marche vers la lutte ou les rébellions,
« Sûr de vaincre, vêtu des armes éternelles :
« La révolte et l'insulte ont peur de mes prunelles,
« Et les yeux sont baissés devant l'ordre des miens.
(« J'ai couché sous mes pieds les foules et les chiens,
« Mais les humbles, tous ceux qui n'ont ni voix ni force,
« V^iennent se reposer à l'abri de mon torse,
u Car j'ai sii n'être fort que pour devenir bon. »
La nuit enveloppa d'un immense abandon Le poète orgueilleux qui s'assit sur la mousse ; Mais voilà qu'une phrase encor, plaintive et douce, La dernière, pleurait sinistrement en lui :
— « Ainsi j'étais, ainsi je fus, mais aujourd'hui
« L'ère du long triomphe esta jamais passée ;
« J'ai honte de mon corps et peur de ma pensée,
« Et mon courage antique est mort avec ma foi,
w Par l'œuvre d'une enfant qui n'a rien vu de moi... »