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LA LYRE

Dans l'ampleur de la salle aux cintres attristants, Un antique silence endormait la pénombre, Et lourds, mystérieux, sans couleur et sans nombre, Des livres s'étageaient sous la poudre des temps.

Du sol jusqu'à la voûte, et par masse pressée, Ils montaient, s'étalaient, escaladaient la nuit, Flancs à flancs, et faisaient comme un temple construit Avec des blors de rêve et des murs de pensée.

Au plein centre, une lyre attendait sur l'autel ;

l^n Monstre aux yeux d'amour la portait dans sa gueule,

Et la Lyre devait, s'éveillant toute seule.

Chanter, quand surgirait le chef-d'œuvre immortel.

Or tous étaient venus depuis l'aube des âges : Chœurs naïfs, et l'éveil des beaux peuples enfants. Et la fierté du verbe en ses rythmes savants, Et le stérile appel des voyants ou des sages ;

Tous, les cris de bataille après les cris d'amour, La mystique tendresse et les baisers scrviles, 1/arome clair des champs, Tûcre poison des villes, La faim, Torgueil, la gloire, et l'ennui, tour à tour !

Splendeur du bien, splendeur du mai, le vin, les roses. L'extase, et les dégoûts de croire, et les remords. Le râle des vivants sur le rire des morts. Le néant infini de l'idée et des choses !

C'était toute la voix d'un globe déjà vieux, Tout l'éternel sanglot du temps qui se consomme. C'était toute, la chair et tout le cœur de l'homme. C'était le sang du monde et l'àme de ses dieux !

Siècle par siècle, avec leur culte et leur délire, Chaque race envoyait ses bardes au grand front : — « Est-ce pour lui qu'enfin tes cordes parleront ? •■ Mais rien ne frissonnait aux cordes de la Lyre.

Encor ! L'être jetait son hymne douloureux Comme un damné qui hurle en mordant les ténèbres ; Les poèmes naissaient, révoltés ou funèbres, Mais la Lyre d'or pur ne vibrait pas pour eux.

L'humanité léchait le bourreau qui la fouette Ou souriait d'espoir à sonjoug adouci... Les aèdes disaient : « Sera-ce celui-ci ? » Mais la Lyre restait divinement muette.

— « Chante, nous sommes boaux 1 Chante, nous sommes saints ! « Prêtres de l'absolu, seuls vrais rois et seuls mages, « Nous avons fait les dieux et dressé leurs images, « Et le peu qu'on adore a germé dans nos seins !

■< C'est de nos seuls regards que s'éblouit la terre, « C'est notre seule voix qui courbe les genoux ! « Si la Lyre en sommeil n'a pas chanté pour nous, X Elle a menti, dix fois mille ans, et doit se taire ! »

Mais un jour, vers le seuil, la tenture tlotta, Et voici qu'un vivant parfum glisse et s'épanche... Ce n'était qu'une femme en sa jeunesse blanche : Elle vint, simple et nue, et la Lyre chanta.

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