‹ Choix de poésiesChapitre 80 sur 81 · A LA MEME · texte numérisé non relu

A LA MEME

« Ne me donnez pas, chère fée bienfaisante, le beau livre

que voua m'avez promis pour mes étrennes ; je les convoitais depiis bien longtemps, ces beaux volumes dorés sur tranche, cette édition unique. Mais ils coûteront très cher, et j'ai quelque chose de mieux <i vous proposer : une borme action. Je vous sens tressaillir de joie, vous dont le cœur est si chercheur 1

TROIS LKTTRKS 131

Eli bien ! voici, ma beJJe amie, de quoi l'occuper pendant toute une semaine ! Rue 8t-Jaeques, n" 7, au cinquième étage, croupissent dans une affreuse misère — une misère sans nom — le père, la mère, sept enfants, sans trava'l, sans feu, sans pain, sans lumière.

« Deux de ces enfants sont à moitié morts de faim Un de ces hasards qui me conduisent souvent m'a porté là hier. Je leur ai donné tout ce que je possédais : mon manteau et quarante centimes. O misère ! Puis, je leur ai dit qu'une grande dame, une fée, une reine de dix-sept ans, viendrait dans Je taudis avec tout plein de lùèces d'or, de couvertures, de pain pour les enfants. Ils m'ont regardé comme un fou. Je crois vraiment que je leur ai promis des rubis et des diamants et, ces pauvres gens, ils n'ont pas bien compris, mais ils se sont mis à sourire et à j)]eurer.

« Ah ! si vous aviez vu ! Vite donc, accourez, avec vos grands yeux si doux, qui leur feront croire à l'apparition d'un ange, réaliser ce que votre pauvre poète a promis en votre nom. Donnez à cette bonne œuvre le prix de mes étrennes, car je veux absolument y concoiu"ir, ou plutôt remettez à D... les quatre-vingts francs que devait coûter le chef-d'œuvre auquel je ne veux plus penser, et je cours au Temple et chez le père Verdureau acheter tout un aménagement de prince russe en vacances.

« Ce sera l^eau, vous verrez ! Vous serez éblouie ! Je cours quêter chez Bérenger. Au revoir, petite reine, à bientôt, au grenier de nos pauvres. Xos pauvres ! Je suis lier en écrivant ces mots. Il y a donc cjuelqu'un de plus pauvre que moi — de par le monde ! N'oubliez pas le numéro. Au oinouième, second couloir, la porte à gauche.

« Adieu, Mignon, chère Mignon, douce Mignon, providence des afiBigés, mignonne Mignon, si douce et si fine, si peu fière et si gentille ! Mettez votre robe à grande queue et vos souliers à talons ! Je leiur ai promis, gros comme le bras, une grande princesse, plus puissante que tous les puissants de la terre. Ils n'y croiront plus quand ils verront vos dix-sept ans et votre frais sourire. Mais je bavarde, je bavarde ; adieu, mignonne, encore adieu. — Pardon, madame ^^'''''universfîaj

BIBLIOTHECA O^tavien»»»^

A UNE UAME

« Ma chère madame,

« J'ai rencontré hier Dumas, qui vous écrit aujourd'hui. Il vous dira que j'ai recouvré ce que l'on est convenu d'apiieler la raison, mais n'en croyez rien. Je suis toujours et j'ai toujours été le même, et je m'étonne seulement que l'on m'ait trouvé changé pendant quelques jours du printemps dernier.

« L'illusion, le paradoxe, la présomption, sont toutes choses ennemies du bon sens dont je n'ai jamais manqué au fond, j'ai fait un rêve très amusant et je le regrette; j'en suis même à me demander s'il n'était pas plus vrai que tout ce qui me semble seul explicable et naturel aujourd'hui, mais comme il y a ici des médecins et des commissaires qui veillent à ce qu'on n'étende pas le champ de la poésie aux dépens de la voie publique, on ne m'a laissé sortir et vaquer définitivement parmi les gens raisonnables que lorsque je suis convenu bien formellement d'avoir été malade, ce qui coûtait beaucoup à mon amour-propre, et même à ma véracité. « Avoue ! avoue! » me criait-on, comme on faisait jadis aux sorciers et aux hérétiques, et pour en finir, je suis convenu de me laisser classer dans une affection définie par les doctem'S, et appelée indifféremment Théomanie ou Démonomanie dans le dictionnaire musical ; à l'aide des définitions incluses dans ces deux articles, la science a le droit d'escamoter ou de réduire au silence tous les prophètes et voyants prédits par l'Apocalypse, dont je nie flattais d'être un. ilais je me résigne à mon sort, et, si je manque à ma prédestination, j'accuserai le docteur Blanche d'avoir subtilisé l'esprit divin.

« Je me trouve tout- désorienté et tout confus en retombant du ciel où je marchais de plain-pied, il y a quelques mois. Quel malheur qu'à défaut de gloire la société actuelle ne veuille pas toujours nous permettre l'illusion d'un rêve continuel. Il me sera resté du moins la conviction de la vie future et la sympathie immortelle des esprits qui se sont choisis ici-bas ».

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