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Choix de poésies

Ces fers de Francis de Mio^nayidre traduisent bien cette secrète influence que Jules Laforgue a exercée sur la première génération de ce siècle dans l'œuvre de dislocation du rationalisme, contre lequel toute l'œuvre du poète était dirigée. ]ules Laforgue a en effet tenté de fonder son art sur la métaphysique de l'Inconscient, en réaction contre le positivisme, au mo?yient où la poésie allait enpn reconnaître le mystère de toutes choses. Son esthétique expressionniste a joué dans la naissance des principales écoles poétiques du vingtième siècle une influence de premier plan, et qui voudrait dénombrer les grands écrivains qui lui doivent quelque chose devrait nommer Francis Jammes et Francis Viélé- Griffin, Tristan Derême et Paul Fort (dont les Ballades s'inscrivent dans la projection des Complaintes), Lénn- Paul Fargue et fuies Supervielle, Guillaume AppoUinaire et André Gide, Valéry Larbaud et Jean Cocteau, Marcel Achard et Jean Sarment, d'autres encore. Certains vont même jusqu'à citer l'Hiver qui vient comme étant à l'origine du cubisme. Quoi qu'il en soit, l'œuvre inachevée mais pleine de germes de Jules Laforgue peut être considérée comme une influence centrale de la littérature d'avant- V autre- guerre, et quiconque désire étudier sérieusement l'histoire des idées esthétiques de cette époque déjà révolue

ne peut ignorer ni les Moralités légendaires, qui sont des contes d'une fantaisie merveilleuse, ni certains essais réunis en volume après la mort du poète, tii surtout ses plus beaux poèmes qui, avec ceux de Gustave Kabn, ont introduit le vers libre dans la poésie française et ont disloqué l'alexandrin rigide et formaliste des Parnassiens. On doit reconnaître à ce jeune poète mort à vingt-sept ans une double influence : une influence technique d'abord, celle de l'expressionisme du vers libre qui cherche à exprimer la parole nue et vraie, une i7îfluence métaphysique ensuite, celle de la résurrection de l'inconscient et du mystère. Il suffit de se rappeler les œuvres des écrivains ci-devant cités pour voir combien profonde cette double in^uence a été, puisque dans les unes et les autres on peut toujours retrouver une expression assouplie et une conscience émouvante du mystère.

fuies Laforgue est né le 20 août 1860 à Aîontevideo — « Alontevideo-la-coquette », comme dit Lautréamont — d'une famille du Béarn, qui était allée chercher fortune en Amérique. Son père, arrivé jeune avec ses parents dans cette ville moderne et riante, y avait d'abord fondé un petit collège et donnait des leçons particulières. Ayant fait quelques économies, il épousa la file du bottier le plus élégafit de Montevideo, madeinoiselle Lacoley, qui lui donna au moins onze enfants, dont le poète. Le père de fuies Laforgue abandonna bientôt l'enseignement pour devenir caissier, puis fondé de pouvoir, d'une maison de commerce. Lorsque le jeune fuies eût atteint sa sixième atinée, ses parents décidèreyit de rentrer en Fratice et s'installèrent à Tarbes, patrie de Théophile Gautier et de Foch. La traversée dura soixante-dix jours et certains y voient l'origine de cet ennui qui persista à l'état chronique chez le poète, fuies Laforgue n'a vécu que les six premières

années de sa vie dans la capitale de l'Uruguay et, bien qu'il en ait gardé la nostalgie, on ne peut dire que cette ville coquette ait exercé une in^uence sur son œuvre. Montevideo est toutefois une des capitales de la poésie française de ce siècle, puisqu'elle est la patrie de Jules Laforgue, le poète ironiste des Complaintes, du comte de Lautréamont, le vertigineux aventurier des Chants de Maldoror, et de fuies Supervielle, le poète de la mort et le plus grand poète de sa génération, qui s'insère entre celles de Paul Claudel et de Patrice de La Tour du Pin.

Le père de fuies Laforgue retourna cependant à Montevideo après quelques années, mais il laissa pensionnaires au collège de Tarbes deux de ses fils, dont le poète. De nature rêveuse et quelque peu paresseuse, ce dernier s'ennuya beaucoup dans cette petite ville de province, où le hasard voulut qu'il eut comme répétiteur Théophile Delcassé, le futur ministre, qui découvrit que le jeune Laforgue « avait quelque chose ». En 1876, toute la famille Laforgue s'installa à Paris où le jeune fuies fut très heureux de rejoindre ses parents, après avoir traîné sa langueur dans la petite ville des Hautes-Pyrénées. Après avoir fréquenté le lycée alors Fontanes aujourd'hui Condorcet, fuies Laforgue entra au service d'un certain M. Ephrussi en qualité de secrétaire, avec la responsabilité de mettre au point un ouvrage de ce dernier sur les dessins d'Albert Durer. Cet emploi très modeste — // touchait 200 francs — lui valut cependant de rencontrer plusieurs personnages, dont trois devinrent ses amis : Charles Henry, Paul Bourget et Gustave Kahn. C'est d'ailleurs Bourget qui lui offrit ce poste de lecteur français auprès de l'Impératrice Augusta, que fuies Laforgue occupa de la fin de 1881 à la fin de 1886. Paul Bourget avait songé à Laforgue pour ce poste parce qu'il le savait très bien élevé, titmde, un peu cérémonieux

et froid, aimable cependant et de conversation fine quoique peu abondante. Les chroniqueurs du temps nous disent d'ailleurs que fuies Laforgue ne s'occupait pas de politique et qu'il était d'apparence ecclésiastique et britannique par une sorte de correction voulue et d'humour flegfnatique, toutes qualités qui ne peuvent nuire à un lecteur auprès d'une Impératrice de soixante-dix ans. Tel était donc le jeune hofnme qui, le soir du 29 novembre 1881, partait pour Coblentz, où se trouvait alors la cour impériale. Cinq années durant, le jeune poète vécut la vie de cour à l'horaire immuable et à la routine monotone. Tous les soirs à S heures, et parfois le matin à 11 heures, fuies Laforgue devait lire à l'Impératrice Augusta, qui était d'origine russe et, ne parlait que le français, Le Figaro, Le Journal des Débats, L'Indépendance belge et la Revue des deux Mondes. Sans jamais une modification, que la cour fût à Berlin ou à Bade, à Coblentz ou à Postdam. Le lecteur jouissait cependant de plus de deux mois de vacances — éclaircie de soleil dans cette so7nbre prison — dont il passait la pluj grande partie à Tarbes auprès de ses frères et sœurs, arrêtant toujours à Paris au retour pour se distraire un peu dans cette capitale de l'esprit.

La correspondance de fuies Laforgue nous révèle qu'il s'est profondément ennuyé à la cour et que les seuls moments qu'il vécut heureux dans cette Allemagne qu'il rf aimait pas, furent ceux où il put regagner son logis et y feuilleter ses manuscrits et ses livres et se laisser aller à la rêverie, après ces fêtes où le protocole le condamnait d'assister. Tifnide à l'excès et cachotier, Laforgue n'avait guère d'amis, si ce n'est les célèbres frères Ysayë, Eugène et Théophile, ce dernier pianiste, qui interprétait pour le plaisir du poète les plus belles œuvres des maîtres. Mais la plupart du temps, fuies Laforgue restait seul chez lui à travailler à ses poèmes, à ses contes, à quelques articles aussi qu'il don-

na à la Gazette des Beaux- Arts et dans lesquels il fit preuve de beaucoup de pénétration. « ]e travaille la nuit à la lampe, écrit-il à M. Ephrussi. C'est une infinie volupté. Toute la maison est endormie. A peine de temps en temps un fiacre sous les Linden ...» Le jeune lecteur travaillait dans le secret aux poèmes qui formeront les cahiers des Complaintes, qu'il a publié à ses frais en 1883 chez Vanier, du Sanglot de la Terre, de l'Imitation de Notre Dame la Lune, Des Fleurs de Bonne Volonté et des Derniers Vers. Aucun de ses amis n'entendit jafnais parler de ces poèmes auxquels il travailla quatre ans, sans pouvqir donner à tous la forme qu'il eût pigée définitive. Le plus connu de ses cahiers, les Complaintes, qu'il écrivit presque totalement en 1883, chante l'éternel féminin, l'ennui de vivre et le doute universel, avec beaucoup d'ironie et de sensibilité, dans une forme assez souple pour peryyiettre tous les vers, tous les rythmes, toutes les strophes. M. ]ean-Aubry, qui est un des plus célèbres laforguiens, nous a dit qu'un soir de 1880, le poète entendit des gens qui, dans la rue, chantaient des complaintes et que c'est alors qu'il songea à adopter cette forme d'une souplesse presque infinie. Le genre convenait d'ailleurs admirablement bien à fuies Laforgue qui y maria d'une façon très humoristique la sensibilité populaire et les idées abstraites. Il n'est pas impossible que ce genre blagueur doive beaucoup à la fantaisie de Banville, mais Laforgue y a en tout cas fait preuve d'une causticité qui n'a pas son égale peut-être dans la poésie française. Ce curieux tnélange d'ironie et de sensibilité permet au poète de révéler d' émouvatites correspondances de son monde en détresse. Ce n'est qu'avec Des Fleurs de Bonne Volonté qu'apparut chez Laforgue le vers libre, qui allégea davantage la tristesse et le pessimisme dans lesquels baigne toute son œuvre, bien qu'il ait tenté de les cacher par un savant recours à l'ironie :

Ali ! tout le long du coeur Un vieil ennui m'effleure . . .

M'est avis qu'il est l'heure De renaître moqueur.

Car chez Laforgue l'humour n'était qu'un masque sous lequel H cachait une émotion profonde et une délicate pudeur de soi-même, et ce fut sans doute son meilleur palliatif contre le désespoir dont on sent qu'il fut toujours menacé.

Si elle assurait sa subsistance et lui donnait les loisirs nécessaires à la compositioti de son œuvre, la vie à la cour n'en était pas ynoins pour ce jeune ho77ime sensible et plein d'idées neuves, terriblement ennuyantes. ]ules Laforgue n'aimait d'ailleurs pas les Allemands ; par contre, il adorait les Anglais et, au lieu de se familiariser avec la langue de Gœthe et de Nietzsche, le jeune poète français préféra suivre des cours de prononciation anglaise auprès d'une certaine Miss Lee, dont il s'éprit rapidement et qu'il épousa, ce qui l'obligea à abandonner son poste de lecteur, la loi du célibat étant infrangible à la cour. Au retour de la cérémonie du mariage à Londres le 31 décembre 1886, il prit froid sur le bateau et, comme il était de complexion délicate, fut bientôt gagné par la phtisie, qui l'emporta le 20 août 1887, après quelques mois de langueur, au cours desquels il réussit toutefois à corriger quelque peu ses œuvres et à écrire un volume d'impressions sur Berlin, la ville et la cour, lequel ne fut publié que trente ans plus tard. Il était dans sa vingt-septième année.

Ravi trop tôt à la littérature comme un Radiguet ou un Franck, Jules Laforgue ?î'a pu donner la mesure des virtualités que son œuvre ititerrompue laisse deviner, ^elle qu'elle est cependant, son œuvre n'est point négligeable et, en plus des nombreux germes dont on retrouve les fruits

dans les œuvres de ses successeurs, elle ojfre plusieurs réalisations intéressantes. Les Moralités légendaires comptent parmi les meilleurs contes en prose de la fin du siècle dernier, et ses fneilleurs poèmes resteront dans les anthologies. Peut-être faudrait-il aussi ravir à l'oubli certains de ses essais esthétiques, qui sont d'une pensée originale et vigoureuse, et qui nous aident à mieux comprendre son œuvre poétique. Laforgue fut en effet un des très rares poètes français chez qui l'esthétique soit directement inspirée de la métaphysique, et qui ait laissé jouer dans son œuvre autant de facteurs abstraits que son intellect se plaisait à en concevoir. Il a avoué quelque part que ses angoisses métaphysiques lui passaient à l'état de chagrins domestiques, et son œuvre en est marquée. Ce poète symboliste se distingue d'ailleurs par une singulière aptitude à la pensée abstraite, et il seynble bien que seule la vie mentale lui ait importé :

Je vague, à jamais innocent Dans les blancs parcs ésotériques De l'Armide métaphysique . . .

Ailleurs il se proclame « le Grand Chevalier de l'Analyse. Qu'on se le dise. » Mais toute son œuvre nous révèle qu'il eût aimé pouvoir se dépouiller des abstractions qui l'obsédaient et l'attristaient :

On m'a dit la vie au Far-West et les Prairies,

Et mon sang a gémi : « Que voilà ma patrie ! ... »

Déclassé du vieux monde, être sans foi ni loi,

Desperado ! là-bas je serai roi !.. .

Oh là-bas ! m'y scalper de mon cerveau d'Europe !

Piaffer, redevenir une vierge antilope.

Sans littérature, un gars de proie, citoyen

Du hasard et sifflant l'argot californien ! . . .

Le pauvre lecteur de l'Impératrice Augusta ne réussit jamais cependant à s'évader de la prison que son esprit tourmenté édifiait autour de son âme à l'aide des sombres conceptions de Schopenhauer et de Hartmann, dont il avait adopté en entier la métaphysique de l'Inconscient.

L'aspect le moins sympathique de la poésie de Laforgue est sans contredit l'esprit de système qui y préside. Son œuvre ne voulait être que la confirmation de la fécondité de la métaphysique allemande et du darwinisme décevant, fuies Laforgue estimait que « l'Inconscient est la raison explicative, suffisante, unique, intestine, dynamique, adéquate, de l'histoire universelle de la vie » et que l'art devait être la révélation de cet Inconscient : « Aujourd'hui, tout préconise la culture excessive de la raison, de la logique, de la conscience. La culture hénie de l'avenir est la déculture, la mise en jachère . . . Retournons, mes frères, vers les grandes eaux de l'Inconscient. ». // est évident que cette réaction contre le positivisme esthétique de la vie du siècle dernier est légitime et heureuse ; mais le tort de Laforgue fut de se limiter à l'aspect négatif de cette révolution. Comme l'a noté Maurras, le travail de Laforgue s'est borné à être un travail de désorganisation. Il y a en ejfet entre son effort et celui de Rimbaud parallélisme, et ses principes, poussés à leur limite, aboutissent à l'écriture automatique. Aux yeux de Laforgue, les seuls génies sont ceux qui apportent du nouveau : « il n'y a d'art que du Nouveau ! » s'écrie-t-il. Aux artistes, il demande de révéler la vie, « la Vie et encore rien que la vie, c'est-à-dire le nouveau . . . Faites de la vie, et vous serez dans le vrai, dans la divine imperfection douloureuse, mais touffue et incohérente, de la créature éphémère. » Tout Gide est là. Mais Laforgue n'a pas vu qu'il instituait l'esthétique de l'incohérence et du désordre. Il n'a pas vu non plus que le véritable problème consistait moins à trouver du nouveau dans l'infini, comme

dit Baudelaire, mais bien de l'inépuisable dans le défini. Il n'a pas suffisamment vu non plus que l'art était construction, fabrication — ce qui ne signifie pas que toutes les rhétoriques sont légitimes ; il aura toutefois accompli un immense travail de déblayage, d'épuration de la grande rhétorique parnassienne et il aura été un des poètes de la fin du siècle dernier qui ont compris que la connaissance poétique différait essentiellement de la connaissance notionnelle. C'est à une vraie et profonde intuition que correspondait chez lui le besoin de « se connaître, plonger sous sa culture consciente vers V Afrique intérieure de notre inconscient domaine ». En même temps que Rimbaud et avant les surréalistes, fuies Laforgue s'est avetîturé à la recherche de métaux vierges et a tenté de ramener la langue poétique au niveau des phénomènes afin de pouvoir chanter « juste de ton ». Si Gustave Kahn cherchait dans le vers libre des musiques nouvelles, fuies Laforgue n'y voyait qu'une nouvelle manière de réagir contre le lyrisme. Toute son ambition fut d'écrire des vers parfaitement adéquats à la nouveauté de ses découvertes, et c'est pourquoi il a rejeté tous les clichés et tous les moules. Il est permis de se detnander si cette volonté d'exprimer sans fard le « tel quel » de la vie n'a pas abouti chez lui à une nouvelle rhétorique — l'abus des trouvailles le laisse penser. Un poète qui professe d'ailleurs si ouvertement et si intégralement une métaphysique aussi systématique ne peut s'empêcher de déployer « une trop subtile intelligence à mimer les mouvements de l'inconscient » (Marcel Raymond). Mais parce qu'il avait, malgré son système abstrait, des dons de poète, fuies Laforgue réussit le plus souvent à nous émouvoir avec le regard à la fois mélancolique et ironique qu'il a porté sur toutes choses au cours de sa trop brève existence.

Guy SYLVESTRE

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