PIERROTS
C'est, sur un cou qui, raide, émerge D'une fraise empesée ide?n, Une face imberbe au cold-cream, Un air d'hydrocéphale asperge.
Les yeux sont noyés de l'opium De l'indulgence universelle, La bouche clownesque ensorcelé Comme un singulier géranium.
Bouche qui va du trou sans bonde
Glacialement désopilé.
Au transcendant en-allé
Du souris vain de la Joconde.
Campant leur cône enfariné Sur le noir serre-tête en soie, Ils font rire leur patte d'oie En froncent en trèfle leur nez.
Ils ont comme chaton de bague Le scarabée égyptien, A leur boutonnière fait bien Le pissenlit des terrains vagues.
Ils vont, se sustentant d'azur, Et parfois aussi de légumes, De riz plus blanc que leur costume.
De mandarines et d'œufs durs.
76 ]ULES LAFORGUE
Ils sont de la secte du Blême,
Ils n'ont rien à voir avec Dieu,
Et sifflent : « Tout est pour le mieux
« Dans la meilleur' des mi-carême ! »
Blancs enfants de chœur de la Lune, Et lunologues éminents, Leur Eglise ouvre à tout venant, Claire d'ailleurs comme pas une.
Ils disent, d'un œil faisandé.
Les manches très sacerdotales, Que ce bas monde de scandale N'est qu'un des mille coups de dé
Du jeu que l'Idée et l'Amour, Afin sans doute de connaître Aussi leur propre raison d'être.
Ont jugé bon de mettre au jour.
Que nul d'ailleurs ne vaut le nôtre, Qu'il faut pas le traiter d'hôtel Garni vers un plus immortel.
Car nous sommes faits l'un pour l'autre
Qu'enfin, et rien de moins subtil.
Ces gratuites antinomies Au fond ne nous regardant mie. L'art de tout est V Ainsi soit-il ;
Et que, chers frères, le beau rôle Est de vivre de but en blanc Et, dût-on se battre les flancs, De hausser à tout les épaules.