Luc, SIX
Alors il confessera qu'il est roi; il le dira à Pilate, lui qui ne l'a jamais dit à ses disciples; il le publiera parmi ses supplices (a), lui qui n'en a jamais parlé (6) parmi ses miracles. Le litre de sa royauté sera écrit en trois langues au haut de sa croix, afin que toute la terre en soit informée; et il veut bien accepter un nom de puissance, pourvu qu'il ouvre à ses peuples (c) dans le même temps une source infinie de grâces. Mais aujourd'hui, Ames saintes, que la royauté qu'on lui donne n'est qu'un honneur inutile (c?), qui ne contribue rien au salut des hommes, il ne faut pas s'étonner (e) s'il fuit et se retire, [s'jil se cache dans un désert. C'est qu'il a dessein de vous faire entendre par son exemple que, hors la nécessité d'employer sa puissance pour le bien du monde, ses enfants doivent préférer à tous les titres de grandeur humaine la paix d'une vie privée, où l'on vit en soi-même, où l'on se règle soi-même, où Ion régne enfin sur soi-même.
Si cet exemple du Fils de Dieu était, comme il le doit être, la règle de notre vie, nous aurions les sentiments véritables que doivent avoir les chrétiens touchant la puissance, et le désir et l'usage en seraient réglés. Elle ne serait pas désirée avec ambition, ni exercée avec injustice ; le désir de s'agrandir ne produirait pas tant de perfidies (/^), ni celui do soutenir sa grandeur tant d'oppressions et de violences. Chacun se croirait assez puissant, pourvu qu'il eût du pouvoir sur soi-même; et sil en avait sur les autres, il ne s'en servirait que pour leur bien. Comme ces deux choses, mes sœurs, règlent parfaitement notre conscience touchant l'amour des grandeurs humaines, je réduirai aussi à ces deux maximes tout ce que j'ai à vous dire sur ce sujet-là, en vous montrant ((y), dans le premier point, que le chrétien véritable ne doit désirer de puissance que pour en avoir sur lui-même, et en vous faisant voir dans le second, que si Dieu lui en a donné sur les autres, il leur en doit tout l'emploi et tout l'exercice. Maximes saintes et apostoliques, qui feront le partage de ce discours: la première réglera le désir, la seconde prescrira l'usage.
Var. (a) Parmi ses souffrances. — (6) Lui qui s'en est tu. — (c) Pourvu qu'il nous ouvre. — (d) Un titre de vanité. — (e) Il fuit el il se relire, il se cache. — (/) Tant de crimes. — (g) En vous faisant voir.
PREMIER POIÎ^T
Je ne m'étonne pas i, chrétiens, que dans cette variété infinie de désirs et d'affections qui partagent le cœur humain, tous les hommes concourent ensemble à désirer la puissance. Ce désir est juste et nécessaire, et il doit être commun et universel, parce qu'il vient en nous du même principe qui nous fait rechercher la félicité. Car je confesse hautement devant tout le monde que nous ne pouvons jamais être heureux, jusqu'à ce que nous soyons en état de satisfaire à tous nos désirs, d'exécuter sans peine tout ce qui nous plaît; et vous voyez assez, chrétiens, que c'est là le souverain degré de puissance. Il est donc naturel à Fhomme de désirer le pouvoir sans lequel il ne peut goûter la vie bienheureuse; mais il ne faut pas néanmoins le désirer à l'aveugle. Pour mettre ce désir au point où (a) il doit être, il faudrait distinguer avant toutes choses ce qui est convenable à chaque état, quel doit être notre emploi présent, et quel le sujet de nos espérances. C'est ce que les hommes ne savent point faire : ils désirent à tout hasard beaucoup de puissance, sans avoir examiné sérieusement de quelle puissance ils ont besoin durant cette vie. Mais puisqu'ils se sont si fort égarés dans la recherche d'un si grand bien, tâchons de les ramener à la droite voie par une doctrine excellente de saint Augustin , dans le livre XIII De la Trinité^.
... Nous sommes 3 des enfants qui avons besoin d'un tuteur sévère : la difficulté ou la crainte. Si on lève ces empêchements, nos inclinations corrompues commencent à se re-
Var. (a) Qu'il doit être.
1. Ms., f. 317. (inédit). Titre en marge : Puissance désirable.
2. Bossuet ajoute après coup cette note : «Attentifs. Je prétends con" vaincre. Peut-être qu'étant convaincus par le raisonnement de ce grand évêque, Dieu permettra que vous vous laisserez émouvoir. » Voyez la suite (Ms., f. 317-322) dans le corps du discours, p. 413.
3. Ms., f. 322. Toute cette tin du premier point n'est qu'une esquisse rapide et confuse. Ce qui suit a été intercalé, mal à propos, par les éditeurs dans le sermon du Louvre. Cf. p. 422.
muer et à se produire, comme des voleurs dispersés par la crainte d^ ceux qui les poursuivaient, troupe sanguinaire qui va désoler toute la province. Que si je pouvais, chrétiens, vous découvrir aujourd'hui le cœur d'un Nabuchodonosor dans l'Histoire sainte, d'un Néron ou de quelque autre monstre dans les histoires profanes, vous verriez ce que peut faire dans le cœur humain cette terrible pensée de ne voir rien sur ss tôte'. C'est là que la convoitise va tous les jours se subtilisant et renviant, pour ainsi dire, sur elle-même. De là naissent des vices inconnus, des monstres (a) d'avarice, des raffinements de voluptés, des délicatesses d'orgueil qui n'ont point de nom. Et qui les produit, chrétiens? La grande puissance fé' conde en crimes, la licence mère de tous les excès.
Ce n'est pas sans raison 2, Messieurs, que le fils de Dieu nous instruit à craindre les grands emplois. Évangile : Fugit iterum in montem. C'est qu'il sait que la puissance est le principe de l'égarement : ?iovit figmentum nostrum^; qu'en l'exerçant sur les autres, on la perd souvent sur soi-même. Celui-là sera le maître de ses volontés, qui saura modérer son ambition, qui se croira assez puissant pourvu qu'il puisse régler ses désirs, et être assez désabusé des choses humaines pourne point mesurer sa félicité à l'élévation de sa fortune*.
Mais écoutons, chrétiens, ce que disent ici les ambitieux: 11 faut se distinguer par quelque moyen; il leur semble que c'est la marque de peu de mérite de demeurer dans le commun. Les génies extraordinaires se démêlent toujours de la troupe et forcent la destinée. Les exemples les inquiètent, etc.
Var. (fl) Des excès,