V. — SERMON
Factum est aulem ut moreretur mendiras, et portaretur ab angelis in sinum Abraliœ. Mortuus est autem et clives, et sepullus est in inferno.
Or, il arriva que le pauvre mourut, et qu'il fut emporté par les anges dans le sein d'Abraham. Le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans l'enfer. Saint Luc, cliap. 16.
Un pauvre glorifié dans le ciel, et un riche enseveli dans l'enfer ; un pauvre entre les mains des anges, et un riche livré aux démons; un pauvre dans le sein de la béatitude, et un riche au milieu des flammes, n'est-ce pas, dit saint Augustin, un partage bien surprenant, et qui pourrait d'abord désespérer les riches et enfler les pauvres? Mais non, riches et pauvres, ajoute ce saint docteur, n'en tirez pas absolument cette conséquence ; car s'il y a des riches dans l'enfer, on y verra pareillement des pauvres; et s'il y a des pauvres dans le ciel, tous les riches n'en seront pas exclus. N'en cherchons point ailleurs la preuve que dans l'Evangile même du mauvais riche, et voyez Lazare qu'il méprisait, et à qui il refusait jusqu'aux miettes qui tombaient de sa table ; c'est un pauvre , il est vrai , et ce pauvre est emporté par les anges : Qui sublatus est ab angelis? pauper.
\( G.) Mais où est-il emporté? dans le sein d'Abraham, de ce riche, qui, selon le témoignage de l'Ecriture, possédait des biens immenses. Que sublatus est? in sinum Âbrahx. (Ibid.) Voilà <lo;ic tout à la fois dans le séjour de la gloire, et un riche et un pauvre ; ou plutôt tous deux riches et tous deux pauvres ; tous deux riches de Dieu et des trésors de la grâce, et tous deux pau-
vres de cœur et détachés des biens de la terre : Ambo Deo divites, ambo spiritu pauperes. (Ibid. ) Et je vous dis ceci, mes frères, conclut saint Augustin, afin que les pauvres ne condamnent pas témérairement les riches, et que les riches ne per- ' dent pas si aisément toute espérance. Conclusion admirable, et contre le désespoir des uns, et contre la présomption des autres.
Il faut après tout convenir, chrétiens, que l'opulence est un plus grand obstacle au salut que la pauvreté ; et nous sommes obligés de reconnaître que le Fils de Dieu a canonisé les pauvres, et qu'il a frappé les riches de sa malédiction. Nous savons en quels termes il s'en est expliqué , et combien de fois il nous a fait entendre qu'il était, sinon impossible, au moins très difficile qu'un riche entrât dans le royaume du ciel : Quam difficile! gui pecunias habent, introibunt in regnum Dell (Luc, 18.) Or, d'où peut venir cette extrême difficulté ! c'est de quoi je vais vous instruire après que nous aurons salué Marie, en disant, Ave, Maria.
De toutes les idées que nous pouvons nous former du monde profane, du monde perverti et corrompu, du monde réprouvé de Dieu, la plus juste, ce me semble, est celle que nous en donne le bien aimé disciple saint Jean , quand il nous dit , que tout ce qu'il y a dans le monde n'est que concupiscence de la chair, ou concupiscence des yeux, ou orgueil de la vie. Omni cjuod in mundo est , concupiscentia est oculorum, concupiscentia camis , et superbia vitx. ( I Joan. , 2. ) Concupiscence des yeux, qui, inspirant à l'homme un secret dégoût de ce qu'il a, lui fait désirer et rechercher ce qu'il n'a pas. Orgueil de la vie, qui, élevant l'homme au-dessus de lui-même, lui donne du mépris pour les autres, et lui fait même oublier Dieu. Concupiscence de la chair, qui, par le charme du plaisir, séduisant la raison de l'homme, le rend esclave de ses sens. Voilà, dit saint Augustin , les trois maladies contagieuses qui se sont répandues dans le monde, et qui en ont infecté les plus saines parties. Concupiscence des yeux , ou envie d'avoir, qui est la racine de tous les maux , mais en particulier de l'injustice. Orgueil de la vie , qui est l'ennemi de la charité , et qui conduit jusqu'à l'impiété. Concupiscence de la chair, d'où naissent les passions impures, et d'où viennent les plus honteux excès. Or je trouve, chrétiens, que les richesses, par l'abus que le monde en fait, servent de matière à ces trois malheureuses concupiscences, et
que la raison la plus générale, comme la plus naturelle, pourquoi les hommes sont injustes, superbes, sensuels, c'est qu'ils sont riches, ou qu'ils ont la passion de l'être.
Car pour vous expliquer mon dessein , et pour y mettre quelque ordre, je distingue, avec saint Chrysostome, trois choses dans les richesses : l'acquisition, la possession et l'usage. Sur quoi j'avance trois propositions qui m'ont paru autant de vérités incontestables, et dont il ne tiendra qu'à vous de tirer de grands fruits pour la réformation de vos mœurs. Car je dis que l'acquisition des richesses, dans la pratique du monde, est communément une occasion d'injustice; ou, si vous voulez, que le désir d'acquérir des richesses, quand il n'est pas réglé par l'esprit chrétien, est une disposition prochaine à l'injustice; et voilà l'effet de la concupiscence des yeux : première vérité. Je dis que la possession des richesse; enfle naturellement une âme vaine, et que rien n'est plus propre à lui inspirer ce que saint Jean appelle orgueil de la vie : seconde vérité. Enfin , je dis que c'est le mauvais usage des richesses qui entretient dans un cœur l'amour du plaisir, et qui fomente la concupiscence de la chair, troisième et dernière vérité. Appliquez-vous, mes chers auditeurs, à ces trois points de morale : l'homme du siècle injuste, parce qu'il veut acquérir les biens de la terre; l'homme du siècle orgueilleux, oarce qu'il possède les biens de la terre ; l'homme du siècle vouptueux, parce qu'il use mal des biens de la terre : trois caraceres de l'homme mondain, qui vont partager ce discours. Mais i ces trois maux, quel remède? celui même que négligea le nauvais riche, je veux dire l'aumône; car il suffit de bien comirendre l'obligation de l'aumône , pour être plus modéré dans le lésir des richesses, plus humble dans la possession des richesses. , lus saint dans l'usage des richesses. C'est tout le sujet de votre ttention.