‹ Choix de sermonsChapitre 29 sur 79 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Connaître sans juger, c'est souvent modestie et vertu; mais juger sans connaître, dit saint Chrysostome, c'est toujours indiscrétion et témérité. Or, si cela est vrai généralement, beaucoup plus l'est-il en particulier, ajoute ce Père, quand il s'agit de mépriser et de condamner le prochain. D'où il s'ensuit que les jugements mauvais et désavantageux que nous faisons du prochain sont presque tous téméraires et criminels : pourquoi ? parce qu'ils n'ont presque jamais ce degré d'évidence et de certitude qui serait nécessaire pour les justifier. En effet, chrétiens, le prophète royal a bien raison de dire que les enfants des hommes sont vains , que leurs balances sont trompeuses, et que , par le seul défaut de connaissance, il n'y a dans la plupart de leurs jugements, qu'illusion et que mensonge : Verumtamen vanifilii hominum; mendaces filii hominum in stateris, ut decipiant ipsi de van'itate in idipsum. (Ps. 61.) Car, pour en venir à la preuve, qu'y a-t-il de plus commun dans le monde que de juger par les apparences, que de juger des intentions par les actions, que de juger sur le rapport d'autrui, ou, si l'on juge par soi-même, que de juger avec précipitation, que de juger avec une assurance pleine de présomption , que de faire valoir de simples soupçons comme des démonstrations et des convictions ; que d'abuser de ses propres vues en les suivant trop, en les portant trop loin, en les étendant au delà même de ce qu'elles nous découvrent ? Tout eela. autant de sources des faux jugements que nous formons les uns contre les autres, et qui troublent parmi nous et détruisent absolument la société. Ne perdez rien, je vous prie, de ce détail.

On juge des hommes par les apparences; et comme remarque saint Augustin, il faudrait plutôt juger des apparences par les hommes. Car sans insister sur ce point de morale, qui est infini, combien voyons-nous de gens dans la vie qui, par divers principes, ne sont rien de ce qu'ils paraissent, et ne paraissent rien de ce qu'ils sont ? Combien qui, par je ne sais quelle négligence, pro-

duisent peu au dehors ce qu'ils ont de bon; et combien au contraire dont toute l'étude va a déguiser le mal qu'il y a dans eux, et à se parer du bien qui n'y est pas? Combien dont certains défauts visibles et même choquants sont compensés par un fonds de mérite très solide; et qui, sous un extérieur grossier et méprisable, cachent les plus rares vertus ? Jugez de ces personnes selon l'apparence ; autant d'idées que vous vous en faites, ce sont autant d'injustices. Aussi Dieu, par des vues bien différentes des nôtres, réprouve-t-il tous les jours les sujets que nous estimons, et estime-t-il ceux que nous réprouvons : pourquoi? parce que nos jugements n'ont pour objet que ce qui paraît, au lieu que le jugement du Seigneur est fondé sur ce qu'il y a de plus secret et de plus intime : Homo eiùm videt ea quœ parent, Dominm autan intuetur cor. (I Reg., 16.) Dieu juge les hommes, belle pensée de saint Augustin, Dieu juge les hommes ; et si les hommes sont pécheurs , il les juge pour les condamner : mais comment ? Faisons-nous une loi de son exemple, et ne craignons point que son exemple soit trop parfait pour nous , puisque , dans la matière que je traite , la perfection même de Dieu doit servir à notre instruction ou à notre confusion. Ce Dieu qui, selon le langage de l'apôtre , est la lumière même ; ce Dieu en qui il n'y a point de ténèbres, ce Dieu qui possède la plénitude de la science, quand il veut juger et condamner, se contente-t-il d'une vue superficielle, qui ne lui représente l'homme que par les dehors? Ah! chrétiens, vous le savez : il entre jusque dans les replis les plus intérieurs de l'âme , il pénètre jusque dans les jointures et dans les moelles , il sonde jusques aux plus profonds abîmes du cœur, il examine, il fouille, il recherche : Scrutans corda et renés Deus. (Ps. 7.) Vous diriez que son œil ne soit pas de luimême assez clairvoyant; et afin que Jérusalem, figure d'une âme pécheresse, ne se plaigne pas qu'il l'ait jugée sans connaissance de cause, il prend encore le flambeau : Scrutabor Jérusalem in lucernis. (Sophon., 1.) Ainsi en use ce Dieu juste et sage : mais nous, chrétiens, aveugles et inconsidérés, nous jugeons notre frère ; nous attaquons la probité de celui-ci , la réputation de celle-là, sans autre fondement que les apparences : au lieu de nous souvenir que tel sur qui tombe notre censure et que nous croyons digne de blâme , est celui peut-être pour qui nous aurions plus d'estime s'il était connu de nous ; que sous ces apparences qui nous séduisent il y a peut-être des trésors de grâce et

d'innocence; que cet extérieur qui nous choque est peut-être un voile d'humilité, sous lequel il a plu à Dieu de tenir cachés les plus excellents dons. Combien de fois, pour nous être arrêtés à la surface des choses, n'avons-nous pas confondu la vertu avec le vice; et quels reproches aurions-nous à nous faire devant Dieu, si nous voulions de bonne foi reconnaître la légèreté, je dis légèreté criminelle , qui dans nos jugements nous a fait prendre de vains fantômes pour des vérités ?

On juge des intentions par les actions. Vous me direz qu'il est impossible d'en juger autrement; et moi je vous réponds avec saint Jérôme que c'est pour cela qu'il n'en faut point juger du tout. Changeons la proposition, et exprimons-la en d'autres termes. On juge des actions sans en connaître le principe, qui sont les motifs et les intentions ; ou plutôt on devine les motifs et les intentions, pour avoir droit d'interpréter °X de censurer les actions. Je vous demande , mes chers auditeurs , s'il est rien de plus téméraire et de plus inique? Car de raisonner comme l'homme mondain, à qui saint Augustin fait dire : Attendo quid agat, et intelligo pr opter quid agat (àug.); j'observe la manière d'agir et, de la manière d'agir, je conclus pourquoi l'on agit : c'est uiv abus, reprend ce saint docteur, puisqu'il est évident que la même chose peut être faite par cent motifs tout différents les uns des antres, et que ces différents motifs en doivent foncier autant de jugements tout opposés. En effet, quand Madeleine répandit des parfums sur les pieds du Sauveur du monde, ce fut par un mouvement de piété, et les apôtres l'accusèrent de prodigalité. Le Sauveur du monde lui-même souffrait auprès de lui les pécheurs pour les attirer à Dieu, et les pharisiens le soupçonnaient d'entretenir avec eux de mauvais commerces. Nous voyons , continue saint Augustin , les mêmes actions en substance louées et condamnées par le Saint-Esprit , selon la diversité des intentions. Pharaon accable les Israélites de travaux insupportables, et Moïse en fait périr une partie dans le désert par des châtiments encore plus terribles-, mais dans l'un c'était un esprit de domination qui l'enflait , et dans l'autre, un zèle de religion qui l'animait : Sed Me dominatione inflatus, iste zelo inflammatus. (Aug.) Les impies commettaient des sacrilèges en massacrant les prophètes, et les prophètes faisaient à Dieu des sacrifices en exterminant les impies : Occidenuit impii projihetas, occiderunt impios et prophetœ. (Id.) Dieu même aussi bien que Judas a livré Jésus-

Christ aux Juifs; mais Dieu, en livrant son fils, a fait éclater sa miséricorde ; et Judas, en livrant son maître , s'est rendu coupable de la plus noire perfidie : Et tamen in hac traditione Deui plus est, et homo reus. (Id.) Qu'apprenons-nous de là? Ah! mes frères, cela nous apprend que ce sont les intentions des hommes qui donnent la forme à leurs actions -, et que, ces intentions d'ailleurs n'étant connues que de Dieu, Discretor cogitationum et intentlonum cordis ( Id. ) , c'est une extrême témérité, quelque éclairés que nous puissions être, d'en vouloir faire le discernement. Pourquoi, vous qui méjugez, de deux intentions que je puis avoir, nfimputerez-vous celle qu'il vous plaît, surtout si celle que vous m'imputez est celle que je désavoue ? Pourquoi, de deux intentions, l'une bonne, l'autre mauvaise, prétendez-vous que c'est la mauvaise, à l'exclusion de la bonne, que je me suis proposée? Laissez-moi mon secrel, disait Isaïe, puisqu'il est à moi, Secretum meum mihi (Isai., 24) : et ne vous exposez pas, en voulant y entrer, à tomber dans des erreurs dont il sera difficile que votre conscience ne soit pas blessée. En un mot, souvenez- Vous de la belle maxime de saint Bernard, que l'homme en mille rencontres est si peu d'accord avec lui-même , et que ce qui se passe dans lui est souvent si contraire à ce qui part de lui, que jamais on ne peut bien juger, ni de ses actions par ses intentions, ni de ses intentions par ses actions.

On juge sur le rapport d'autrui -, et quoiqu'en jugeant de la sorte on juge avec moins d'assurance, on se croit en droit de juger avec plus de liberté : comme si le jugement qu'on forme n'était un péché que pour celui qui l'a formé avant nous, et qui l'a ensuite communiqué aux autres. Nous avons sur cela même encore dans l'exemple de Dieu de quoi nous confondre. Les abominations de Sodome et de Gomorrhe étaient devenues publiques; le bruit s'en était répandu par toute la terre, et, selon le langage de l'Écriture, il était monté jusques au trône de Dieu : Clamor Sodomorum multiplie atus est. {Gènes., 18.) Que fait Dieu? condamne-t-il d'abord ces malheureux, et les juge-t-il? Ecoutez-le s'en expliquer lui-même, et voyez les mesures que sa sagesse lui fait prendre, non pas pour donner plus de poids à son jugement, mais, dit saint Bernard, pour servir de modèle aux nôtres. Clamor Sodomorum et Gomorrhx multiplicatus est, et peccatum eorum aggravatum est nimis. Descendant, et videbo, utrum clamorem qui venit ad me, opère compleverint. Le

péché de ce peuple crie vengeance au ciel, et j'apprends qu'ils ont mis le comble à~ leurs iniquités; mais ce n'est point encore assez pour moi : je descendrai, j'irai, je les visiterai en personne, et avant que de prononcer comme juge , je m'éclaircirai par moimême comme témoin. Prenez garde, reprend saint Bernard : Dieu nesen lie pas en quelque sorte à sa providence ordinaire; et pour cela il veut en avoir une connaissance plus distincte et plus immédiate : Descendant et videbo : pourquoi? parce qu'il s'agit de juger et de condamner. Ah! chrétiens, où en sommes-nous, et sont-ce là les sages mesures que nous prenons ? Il se répand dans une ville, dans une cour, des bruits injurieux qui flétrissent telle personne et qui la perdent d'honneur : disons-nous alors comme Dieu, Descendant et videbo, je m'instruirai, je verrai, je démêlerai le vrai d'avec le faux, j'irai à la source des choses, je les approfondirai, et jusque-là je me garderai bien de décider? Estce ainsi que nous parlons ? Vous le savez , ces bruits , quelque frivoles qu'ils soient, sont favorablement reçus. Une maligne curiosité nous les fait recueillir, et une pernicieuse crédulité nous les fait trouver probables et vraisemblables. Nous donnons créance à des hommes, les uns médisants, les autres légers; ceux-ci peu éclairés, ceux-là peu sincères , et sur leur parole nous hasardons des jugements dont nous devons nous-mêmes répondre. Us nous donnent leurs réflexions pour des faits, et nous les supposons comme tels. Ils nous font une histoire de leurs soupçons, et ces soupçons nous semblent des vérités. Tout convaincus que nous sommes qu'il n'est point de canal plus infidèle que les rapports qui se répandent en secret, et qui bientôt deviennent publics, c'est de cette source que nous tirons mille fausses idées qui nous empoisonnent le cœur, et qui sont les semences fatales des haines et des divisions. Xe nous en tiendrons-nous jamais à cette règle souveraine. Descendant et videbo; et la précaution dont Dieu lui-même veut user ne nous servira-t-elle point de modèle? Précaution surtout nécessaire aux grands et aux princes de la terre. Ils veulent tout savoir, et combien de fois arrive-t-il qu'on leur représente les choses sous de noires images qui les défigurent ? Cependant un soupçon qu'ils ont conçu, une mauvaise impression qu'ils ont prise, est souvent, selon le monde, la réprobation d'un homme, et quelquefois d'un homme innocent, d'un homme qui n'a rendu que des services et qui n'a mérité que des récompenses. Il faut donc que le prince soit incrédule : obsédé

qu'il est de gens qui ne cherchent qu'à le prévenir les uns au désavantage des autres, il faut qu'il soit difficile à croire le mal, et facile à en être détrompé. Autrement, pour peu qu'on s'aperçoive qu'il prête aisément Foreille à certains discours qui vont à la ruine du prochain, il est exposé à n'avoir autour de lui que des imposteurs : Princejjs qui lib enter audit verba mendacii, omnes ministros habet impios. (Prov., 29.)

Mais , dit-on , je juge pour avoir vu , et il ne dépend pas de moi de voir ou de ne pas voir. Autre abus d'autant plus dangereux et plus déplorable qu'il est souvent plus incorrigible , parce qu'il est suivi de l'obstination et de l'entêtement. Car qu'y a-t-il de plus ordinaire que de prendre ses conjectures pour des évidences ? Et qu'y a-t-il au même temps de plus à craindre qu'un esprit de ce caractère, qui se fait des évidences de ce qui lui plaît, et qui croit avoir vu tout ce qu'il a jugé ? Vous n'avez pu ne pas voir ce qui était visible , et ce que vous avez condamné : non , chrétiens ; mais il dépendait de vous de ne vous pas appliquer à ces vues souvent imaginaires ; mais il dépendait de vous d'en détourner votre esprit ; mais il dépendait de vous de vous en défier, et de les tenir pour suspectes; mais il dépendait de vous de leur opposer mille erreurs passées , où la présomption d'une évidence prétendue vous a fait tomber. Si vous en aviez usé de la sorte, ces vues qui vous ont donné du mépris pour votre frère, en seraient tout au plus demeurées aux termes d'un simple doute, sur lequel vous auriez moins appuyé. Il vous est permis de voir ce que vous voyez; mais quand il s'agit de condamner, il ne vous est pas permis d'aimer à le voir, de chercher à le voir, de vous attacher à le voir : pourquoi? parce qu'avec ces dispositions, il est infaillible que vous verrez souvent ce qui n'est pas, et que vous ne verrez pas ce qui est ; parce qu'avec ce désir malin . ii est sûr que vous étendrez vos vues trop loin , que vous grossirez les objets, que vous verrez comme une poutre ce qui n'est qu'une paille et un atome, que vous regarderez comme un vice habituel ce qui n'est qu'une faute passagère, que l'impétuosité de votre esprit vous emportera, que la vraisemblance vous éblouira, que l'apparence vous trompera. Tant de fois peut-être on a jugé de vous sur ce qu'on a cru voir, et sur ce que vous prétendez qu'où n'a jamais vu; et tant de fois vous vous êtes plaint de ces jugements précipités et mal fondés. Pourquoi ne vous dites-vous pas ce que vous avez dit aux autres? La prudence, la retenue que

vous exigez d'eux , pourquoi ne l'exigez- vous pas de vous-même? Concluons parla pensée ou plutôt par la prière de saint Augustin : Domine, noverim me, noverimte (Aug.) : Seigneur, disait ce Père, que je me connaisse, et que je vous connaisse! car si je m'étudie, comme je dois, à acquérir ces deux connaissances, occupé que je serai de moi-même et de vous , je penserai peu au prochain, ou je n'y penserai que dans Tordre d'une sainte et discrète charité. Si je vous connais, ô mon Dieu, je saurai qu'il n'y a que vous à qui le fond des cœurs soit ouvert, et je n'aurai garde ainsi d'y vouloir entrer ; et si je me connais , je comprendrai que mon propre cœur est un abîme où je trouve assez à creuser, sans entreprendre de pénétrer dans les sentiments des autres. Si je ! vous connais , je respecterai votre loi , qui me défend de juger ; et si je me connais, j'aurai honte de mon ignorance, qui souvent m'a fait mal juger. Si je vous connais, j'adorerai votre divine infaillibilité ; et si je me connais, je rougirai de mes erreurs passées, et j'apprendrai dans la suite à m'en préserver. Achevons : on juge sans autorité, on juge sans connaissance , et l'on juge enfin sans intégrité : dernier défaut dont il me reste à vous entretenir dans la troisième partie.

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