‹ Choix de sermonsChapitre 3 sur 79 · A UNE PERSONNE DE SES PROCHES · texte numérisé non relu

A UNE PERSONNE DE SES PROCHES

La perte que nous avons faite d'un ami qui nous aimait et que nous aimions tendrement, est si grande pour nous, qu'il n'y a qu'une entière soumission aux ordres de la Providence qui nous en puisse consoler.

Une longue habitude avait formé entre nous une parfaite union ; la connaissance et l'usage de son mérite l'avaient augmentée ; l'utilité de ses conseils, sa prudence, l'étendue de ses lumières, son désintéressement, son attention et sa fidélité pour ses amis, m'avaient engagé à n'avoir rien de caché pour lui. Il se trouvera peu d'exemples d'un ami dont on puisse dire ce que je dis de celui-ci. Pendant quarantecinq ans que j'ai été en commerce avec lui, mon cœur ni mon esprit n'ont rien eu pour lui de secret. Il a connu toutes mes faiblesses et mes vertus; il n'a rien ignoré des affaires les plus importantes qui son venues jusqu'à moi : nous nous sommes souvent délassés de nos travaux par les mêmes amusements, et jamais je ne me suis repenti de la confiance que j'avais en lui.

A peine étais-je en âge de connaître les hommes, que je connus le pèreBourdaloue. J'y remarquai d'abord un génie supérieur aux autres; dès qu'il s'appliquait à quelque chose, il laissait ceux qui avaient le même objet bien loin derrière lui. L'estime que j'avais conçue pour sa personne augmenta par le commerce que j'avais avec le monde ; parce que je ne trouvais point dans la plupart de ceux que je fréquentais la même élévation d'esprit, la même égalité de sentiments, la même grandeur d'àme , soutenue d'un naturel bon , facile, sans art et sans affectation.

Dès qu'il revint à Paris , il eut d'abord toute la réputation qu'il a eue jusqu'à sa mort. Les applaudissements qu'eurent ses sermons, le concours infini des auditeurs, l'empressement des grands à partager

(1) Cette lettre fut écrite l'année même de la mort de Bourdaloue.

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son amitié, tout ce qui est capable de gâter et de corrompre le cœur fit en lui un effet tout contraire; il. connut le monde, et c'est le seul fruit qu'il voulut retirer du commerce des hommes; il se servit de cette connaissance pour exciter les hommes à la vertu. Il crut profiter assez de la considération qu'on avait pour lui , s'il faisait connaître par ses discours à ceux qui venaient l'entendre ce que c'était que le monde , et s'il leur apprenait que ce qu'ils désirent avec plus d'ardeur est peu de chose , et qu'ils s'écartent presque toujours du véritable bien , pour chercher et pour suivre ce qui n'est qu'une simple idée et ce qui n'a qu'une apparence sans fond.

Sa sublime éloquence venait surtout de la connaissance parfaite qu'il avait du monde. Il bannit de la chaire ces pensées frivoles, plus propres pour des discours académiques que pour instruire les peuples; il en retrancha aussi ces longues dissertations de théologie , qui ennuient les auditeurs , qui ne servent qu'à remplir le vide des sermons; il établit les vérités de la religion solidement ; et jamais personne n'a su comme lui tirer de ces vérités des conséquences utiles aux auditeurs , et si naturelles , que chacun de ceux qui l'entendaient pouvait s'appliquer ce qu'il disait.

Quoiqu'il ne recherchât pas toujours dans ses discours l'exactitude des expressions , il ne lui en échappait aucune qu'on pût trouver basse et peu digne du sujet qu'il traitait. S'il s'engageait dans quelque description, ou qu'il descendît dans quelque détail, il ne tombait point dans ces sortes de discours qui ne conviennent ni aux prédicateurs ni aux auditeurs : qualité rare dans ceux qui parlent en public , et qui vient d'une profonde méditation et d'une juste connaissance des matières qu'on traite.

Mais pourquoi vous parler de la grande réputation que le père Bourdaloue s'est acquise dans la prédication ? C'est un talent que tous ceux qui l'ont le moins connu n'ignorent pas. Parlons plutôt de ses Vertus , que nous nous flattons d'avoir plus senties que ceux qui ne l'ont pas pratiqué aussi souvent que nous.

Il est plus rare de trouver des hommes grands dans le commerce intime et particulier, que d'en trouver de grands lorsqu'ils représentent , ou qu'ils sont , pour ainsi dire , montés sur le théâtre : car lorsque les hommes sont en quelque fonction publique , tout ce qui s'offre à leurs yeux les excite , et les instruit de ce qu'ils doivent être. Mais lorsqu'ils sont rendus à eux-mêmes, lorsque tous les objets qui les tenaient attentifs sont écartés , qu'il est rare de les trouver aussi grands dans le repos qu'ils nous ont paru grands dans l'action ! C'est cependant en cela que consiste la véritable grandeur : car je n'appelle grand que ce qui se soutient par lui-même, et qui n'a pas besoin d'ornements empruntés. J'ai bien vu des hommes grands dans l'opinion commune, mais je n'en ai point connu d'aussi grands dans le

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particulier que clrns le public, ou plutôt, je n'eu ai guère connu qui ne perdissent ,- dans un commerce long et familier, beaucoup de l'estime qu'on avait pour eux.

Le père Bourdaloue n'était pas de ce nombre : jamais personne n'a plus gagné que lui à être vu tel qu'il était. Ses moindres qualités ont été celles qui l'ont fait honorer et respecter du public.

Il était naturellement vif et vrai , il ne pouvait souffrir le déguisement de l'artifice; il aimait le commerce de ses amis, mais un commerce aisé, sans étude et sans contrainte : néanmoins, combien de fois lavons-nous vu forcer son naturel , et vivre familièrement avec des gens d'un caractère fort opposé au sien !

Toute sa vivacité ne lui laissait jamais échapper la moindre impatience , quand il s'agissait d'une affaire importante ; souvent même il perdait un temps aussi cher que le sien , pour remplir des devoirs d'une pure amitié, et d'une reconnaissance fondée uniquement sur les sentiments d'estime qu'on avait pour lui.

Quoiqu'il ait eu la confiance de tout ce qu'il y a de plus élevé dans la France, on ne peut pas dire qu'il l'ait jamais désirée. Il se dévouait de la même manière à tous ceux que la Providence lui envoyait , sans rechercher les grands et sans mépriser les petits , parlant à chacun selon son caractère, et ne s'appliquant qu'à perfectionner l'ouvrage qu'il avait en ses mains.

Il avait eu l'estime d'un grand ministre dès ses premières années : il l'a conservée tant que ce ministre a vécu. En a-t-il retiré quelque utilité pour lui? s'est-il servi de son crédit pour se mêler dans les intrigues de la cour, ou pour élever ses parents, qui , par leur naissance et par leur mérite, étaient en état de recevoir les grâces qu'il pouvait faire tomber sur eux ?

Un autre ministre voulut attirer auprès de lui le père Bourdaloue : il le connut, il l'aima, il lui confia ses prospérités et ses chagrins. Ce commerce ne diminua rien de l'estime et de la confiance du premier. Quoiqu'ils eussent l'un et l'autre des intérêts différents , tous deux le regardaient également comme un ami fidèle; il répondait à leur amitié par un sincère attachement ; sans se mêler d'aucune affaire, sans même vouloir négocier entre eux , parce qu'il ne croyait pas que le temps en fût encore venu. Content de leur dire à chacun ses sentiments sur ce qu'ils lui proposaient , il faisait des vœux au ciel pour ces deux grands hommes, dont l'union était si nécessaire à la France.

Il a gardé la même conduite à l'égard de tous ceux qu'il a fréquentés ; et des familles qu'il voyait ordinairement , et qui quelquefois étaient divisées entre elles , nous n'en avons connu aucune où , malgré leur division, il n'ait été également honoré et aimé de ceux qui les composaient.

Ce n'était point par orgueil ni par gloire qu'il voulait qu'on le dé»

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siràt, et qu'il n'allait jamais au-devant des nouvelles habitudes, c'était par la crainte d'entrer dans d'autres affaires que celles de sa profession. 11 donnait ses conseils à ceux qui les lui demandaient; il n'était pas jaloux qu'on les suivît , excepté sur ce qui regardait la conscience : c'était uniquement sur ce point qu'il se rendait inflexible : il fallait lui obéir, ou le quitter. En toute autre matière , il se contentait de dire son sentiment , de l'appuyer de raisons solides , mais il ne voulait point, par prudence, se charger d'aucune négociation.

Avec quelle sagesse savait-il distinguer les conseils qui pouvaient regarder la conscience , de ceux qui n'étaient que pour les affaires du monde ? L'avez- vous jamais vu , comme d'autres directeurs , faire de toutes les actions des points de conscience ; vouloir gouverner partout, sous prétexte de conduire les âmes à la perfection ; se rendre nécessaire entre le mari et la femme , entre le père et les enfants , entre le maître et les domestiques , et s'ériger en tribunal souverain , pour savoir et pour ordonner jusqu'aux moindres choses qui se font dans une maison ?

Le père Bourdaloue était aussi très éloigné de ceux qui condamnent tout sans rien examiner. Il voulait réfléchir longtemps avant que de donner ses décisions. Il présumait toujours le bien et ne croyait le mal que lorsqu'il en était pleinement convaincu. Il n'effrayait point les hommes par sa présence ni par ses discours , il les ramenait , au contraire, par sa prudence, et par une certaine insinuation à laquelle il était difficile de résister.

Sévère et implacable contre le péché , il était doux et compatissant pour le pécheur. Loin d'affecter une austérité rebutante , et dont bien des gens de sa profession se font un mérite, il prévenait par un air honnête et affable. Austère pour lui-même, exact à observer ses devoirs , il était indulgent pour les autres , sans rien perdre de la sévérité évangélique, et sans donner dans aucun relâchement. Ses manières ont plus attiré d'âmes dans la voie du Seigneur que celles de bien d'autres, qui s'imaginent que la vraie dévotion consiste autant dans l'extérieur que dans l'intérieur.

Instruisait-il à contre-temps ceux qui conversaient avec lui? les reprenait-il à tout propos? en un mot, était-il prédicateur à toute heure et en tous lieux ? Il prenait les temps propres pour dire à chacun ce qui lui convenait ; il ne laissait jamais échapper ces moments heureux que lui donnait la Providence ; et il avait un talent admirable pour ne rien souffrir dans une conversation qui fût contre les bonnes mœurs , sans offenser néanmoins les personnes avec qui il se trouvait. Il savait se conformer à toutes les compagnies, sans rien perdre de son caractère, et sans que ce caractère éloignât de lui ceux qui, par leur conduite , y paraissaient les plus opposés.

Sa principale application, dans les conseils qu'il donnait, était à

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prendre garde si ce qu'il conseillait pour un bien à celui qui le consultait n'était point nuisible à d'autres; si, sous ombre de l'aire une bonne œuvre, on ne cherchait point à contenter une secrète passion de haine ou de vengeance. Il considérait comme un très grand mal tout ce qui troublait le repos des familles : parce qu'outre le mal que fait la première action qui lo '.î^uble, elle est la source d'une infinité de mauvaises actions.

Il voulait que chacun vécût et se sanctifiât dans sa profession , persuadé que Dieu nous donne des grâces proportionnées à notre état . et que c'est notre faute , si nous n'en faisons pas un bon usage. II regardait la charité comme le fondement de la morale chrétienne; tout ce qui la blessait , ou qui la pouvait altérer le moins du monde , lui paraissait un crime.

Je ne finirais point si je voulais vous marquer en détail toutes les actions de ce grand homme : son amour pour son état, son zèle pour le salut des âmes, tout ce qu'il a fait dans la seule vue de faire du bien. Il était aussi appliqué auprès d'un homme de la lie du peuple qu'auprès des têtes couronnées.

Souvenez-vous combien de fois nous l'avons vu donner tous ses soins à un domestique , à un homme de la campagne , et quitter pour cela une bonne et agréable compagnie. Et comment la quittait-il? était-ce en annonçant ce qu'il allait faire? lui seul savait le bien qu'il faisait : jamais personne ne s'est fait moins que lui un mérite de sa vertu.

N'espérons pas retrouver jamais tout ce que nous avons perdu dans notre illustre ami. Mais après avoir donné quelque temps pour pleurer sa perte , disons-nous ce qu'il nous dirait lui-même si nous pouvions l'entendre. Ce n'est point par des larmes que nous devons honorer sa mémoire ; imitons ses vertus , si nous voulons marquer le respect et la vénération que nous avons pour lui ; remplissons nos devoirs comme nous lui avons vu remplir les siens; jugeons favorablement de notre prochain , édifions-le par nos exemples ; tenons-nous dans l'état où Dieu nous a mis; conservons la paix et l'union entre nos proches , même entre nos domestiques ; rendons-nous aimables à ceux qui nous approchent ; tachons à gagner leur confiance par une conduite désintéressée; ne nous laissons point entraîner à notre pente naturelle; réfléchissons beaucoup avant que d'agir; recherchons avec plus d'empressement ce qui convient aux personnes avec qui nous avons à vivre, que ce que nous pouvons désirer pour nous; préférons notre prochain à ce qui nous peut plaire : mais faisons tout cela sans aucun faste , sans aucun désir de nous singulariser : nous suivrons ainsi les instructions de notre illustre ami, nous le ferons revivre en nous, et, profitant des exemples qu'il nous a donnés, nous espérerons le rejoindre un jour dans le ciel.

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