DEUXIÈME PARTIE
C'est un mystère, chrétiens, mais ce n'est point un mystère obscur ni difficile à pénétrer, savoir pourquoi Jésus-Christ après sa résurrection voulut encore demeurer parmi les hommes durant l'espace de quarante jours. Dans l'ordre naturel des choses, du moment qu'il était ressuscité, le ciel devait être son séjour, et la terre n'était plus pour lui qu'une demeure étrangère. Pourquoi donc diffère-t-il cette ascension triomphante qui le devait mettre en possession d'un royaume dû à ses mérites ; et pourquoi suspend-il en quelque sorte cette félicité consommée, qui lui était si légitimement acquise , et par tant de titres ? Pourquoi ? une raison supérieure le fait consentir à ce retardement : la voici , mes chers auditeurs , prise de l'Évangile même. C'est qu'il veut soutenir toujours son caractère de Sauveur, et rapporter à notre justification aussi bien les mystères de sa gloire que ceux de ses humiliations et de ses souffrances , afin qu'il soit vrai de dire en toute manière : Traditus est jrropter delicta nostra, et resurrexit pr opter justifie ationem nostram. (Rom., 4.) Or pour cela, dit saint Chrysostome, il ne se contente pas d'être ressuscité, mais il veut paraître ressuscité ; il veut se faire voir au monde dans l'état de cette nouvelle vie où il est entré ; il veut, par ses apparitions, répandre au dehors les rayons de cette divine lumière dont il vient d'être revêtu. Voilà, dis-je, pourquoi il emploie quarante jours à se montrer, tantôt à tous ses disciples assemblas, tantôt à quelques-uns en particulier, tantôt dans une pèche miraculeuse, tantôt dans un repas mystérieux, tantôt sous , la forme d'un jardinier, tantôt sous celle d'un voyageur, agissant, parlant, se communiquant, et donnant partout des preuves sensibles du miracle opéré dans sa personne, et de son retour d'entre les morts. Excellente leçon pour nous, chrétiens, si nous en savons profiter. Tout ceci nous regarde, et nous apprend que, comme ce n'est point assez de paraître convertis; si nous ne le sommes en effet, aussi ne suffit-il point de l'être et de ne le pas paraître.
Car pour développer cette importante morale, ce sont, mes
chers auditeurs, deux obligations différentes que d'être converti et de paraître converti ; et notre erreur est de ne les pas assez distinguer. Comme ce sont deux espèces de désordres que d'être impie et de paraître impie (car être impie , disait ïertullien, c'est un crime; et le paraître, c'est un scandale) aussi devons-nous être bien persuadés qu'il y a deux préceptes dans la loi divine, dont l'un nous oblige à nous convertir, et l'autre à donner des marques extérieures de notre conversion ; en sorte que d'obéir à l'un de ces deux préceptes, sans se mettre en devoir d'accomplir l'autre, ce n'est qu'une justice imparfaite. En effet, si Jésus-Christ, après être sorti du tombeau, s'était tenu caché dans le monde, et qu'il n'eût point paru ressuscité, il n'aurait, si je l'ose dire, exécuté qu'à demi le dessein de son adorable mission ; il aurait laissé notre foi dans le trouble, et, par rapport à nous, la religion qu'il voulait établir n'aurait point eu de solide fondement. De même , si nous négligeons après notre conversion, ou si nous craignons de paraître convertis, nous ne faisons qu'imparfaitement l'œuvre de Dieu; et bien loin de lui plaire, nous encourons la malédiction prononcée par l'apôtre saint Jacques, quand il dit que quiconque viole un commandement, quoiqu'il en observe un autre , est censé coupable comme s'il avait transgressé toute la loi : Qui peccat in uno factus est omnium reus. (Jac, 2.) Je dis plus, être et paraître converti, sont tellement deux obligations différentes qu'elles sont néanmoins inséparables, et qu'à prendre la chose dans la rigueur, il est impossible de s'acquitter de la première sans satisfaire à la seconde, parce qu'il est constant, comme l'ange de l'école, saint Thomas, l'a judicieusement remarqué, que paraître converti est une partie de la conversion même. Je m'explique. Vous avez pris enfin, dites-vous, la résolution de changer de vie et de renoncer à votre péché ; mais vous avez du reste, ajoutez-vous, des mesures à garder, et vous ne voulez pas qu'on s'aperçoive de votre changement. Mais moi, je soutiens qu'il y a de la contradiction dans ce que vous vous proposez , parce qu'une des circonstances les plus essentielles de ce changement de vie, qui doit faire votre conversion, est qu'on s'en aperçoive et qu'il paraisse. Je dis que tandis qu'il ne paraîtra pas et qu'on ne s'en apercevra pas , quelque idée que vous en ayez , c'est un changement équivoque et suspect, ou même chimérique et imaginaire : pourquoi? parce qu'une conversion, pour être complète, doit embrasser sans exception tous les devoirs de l'homme chrétien.
Or, un des devoirs de l'homme chrétien est de paraître ce qu'il est; et s'il a été pécheur et rebelle à Dieu, un de ses devoirs les plus indispensables est de paraître obéissant et soumis à Dieu. Je dis que ce devoir est fondé sur l'intérêt de Dieu que vous avez offensé , sur l'intérêt du prochain que vous avez scandalisé, sur votre intérêt propre, j'entends l'intérêt de votre âme et de votre salut que vous avez ouvertement abandonné ; trois preuves invincibles de la vérité que je vous prêche, et dont je puis me promettre que vous serez touchés.
Obligation de paraître converti, prise de l'intérêt de Dieu qu'on a offensé-, autrement, chrétiens, quelle réparation ferez-vous à Dieu de tant de crimes, et comment lui rendrez- vous la gloire que vous lui avez ravie en les commettant? Quoi, pécheur qui m'écoutez . vous avez outragé mille fois ce Dieu de majesté, et vous rougirez maintenant de paraître humilié devant lui? Vous avez méprisé hautement sa loi, et vous croirez en être quitte pour un secret repentir? Votre libertinage, qui l'irritait, a été public, et votre pénitence, qui doit l'apaiser, sera obscure et cachée ? Est-ce traiter Dieu en Dieu ? Non , non, mes frères, dit saint Chrysostome, en user ainsi, ce n'est point proprement se convertir. Quand nous n'aurions jamais péché, et que nous aurions toujours conservé l'innocence de notre baptême, Dieu veut que nous nous déclarions; et en vain lui protestons-nous dans le cœur qu'il est notre Dieu, si nous ne sommes prêts à nous en expliquer devant les hommes, et même devant les tyrans, par une confession libre et généreuse : Quicumgue confessus fuerit me cor a m hominibus. (Luc, 12.) Telle est la condition qu'il nous propose, t sans laquelle il nous réprouve comme indignes de lui. Or si e juste même, quoique juste, reprend saint Chrysostome, est ujet à cette condition, combien plus le pécheur qui se convertit, misqu'il s'agit pour lui non seulement de confesser le Dieu qu'il ert et qu'il adore , mais de faire justice au Dieu qu'il a déshonoré ! ■A comment la lui fera-t-il cette justice, si ce n'est par une conersion qui édifie, par une conversion dont on voie les fruits, ar une conversion aussi exemplaire qu'elle doit être de bonne »i et sincère? Il faut donc, conclut saint Chrysostome, que la ie de ce pécheur, dans l'état de sa pénitence, soit désormais •mine une amende honorable qu'il fait à son Dieu. Il faut que m respect dans le lieu saint, que son attention à l'adorable saifice, que son assiduité aux autels, que sa fidélité aux obser-
vances de l'Église, que ses discours modestes et religieux, que sa conduite régulière , que tout parle pour lui et réponde à Dieu de la contrition de son âme : pourquoi ? afin que Dieu soit ainsi dédommagé, et que ceux qui, voyant autrefois cet homme dans les désordres d'une vie impure et libertine, demandaient où était son Dieu, et doutaient presque qu'il y en eût un, non seulement n'en doutent plus, mais le glorifient d'une conversion si visible et si éclatante : Nequando dicant gentes, ubi est Deus eorum? [Psalm. 113.) Car voilà ce que j'appelle l'intérêt de Dieu.
En effet, quand saint Pierre, après la résurrection du Sauveur, paraissait dans les synagogues et dans les places publiques , prêchant le nom de Jésus-Christ avec une sainte liberté, d'où lui venait surtout ce zèle? de la pensée et du souvenir de son péché. J'ai trahi mon maître, disait-il dans l'amertume de son cœur, et mon infidélité lui a été plus sensible que la cruauté des bourreaux qui l'ont crucifié : il faut donc qu'aux dépens de tout je fasse voir maintenant ce que je lui suis , et que je me sacrifie moi-même pour effacer de mon sang une tache si honteuse. Voilà ce qui l'excitait, ce qui le déterminait à tout entreprendre et à tout souffrir pour cet Homme-Dieu qu'il avait renoncé. Or c'est dans ce sentiment, mon cher auditeur, que vous devez entrer aujourd'hui. Comme le prince des apôtres, vous reconnaissez, et vous êtes obligé de reconnaître , qu'en mille occasions où le torrent du monde vous entraînait, vous avez renoncé votre Dieu; vous confessez que votre vie , si je puis parler de la sorte, a été un sujet perpétuel de confusion pour Jésus-Christ : n'est-il donc pas juste que vous vous mettiez en état de lui faire honneur, et que par une vie chrétienne , vous effaciez au moins les impressions que votre impiété a pu donner contre sa loi? N'est -il pas juste , autre pensée bien touchante , n'est-il pas juste que vous honoriez la grâce même de votre conversion? Car savez-vous, chrétiens , quel sentiment la grâce de la pénitence vous doit inspirer? savez-vous ce que vous devez être dans le monde en conséquence de cette grâce, si vous y avez répondu? Je dis que vous devez être dans le monde ce que furent les apôtres et les premiers disciples après la résurrection du Fils de Dieu. L'Ecriture nous apprend que leur principal, ou plutôt leur unique emploi, fut de lui servir de témoins dans la Judée, dans la Samarie et jusques aux extrémités de la terre : Eritis miki testes in
Jérusalem et in omni Juclœa et Samaria. {Jet., 1.) Ainsi?mes frères, devez-vous être persuadés qu'en qualité de pécheurs convertis et réconciliés avec Dieu par la grâce de son sacrement, Dieu attend de vous un témoignage particulier, un témoignage que vous lui pouvez rendre, un témoignage qui lui doit être glorieux. Comme s'il vous disait aujourd'hui : Oui, c'est vous que je choisis pour être mes témoins irréprochables , non plus dans la Samarie ni dans la Judée, mais dans un lieu où il m'est encore plus important d'avoir des disciples qui soutiennent ma gloire -, mais à la cour, où ce témoignage que je vous demande m'est beaucoup plus avantageux : Eritis mihi testes. Vous, hommes du monde, vous qui vous êtes livrés aux passions charnelles, mais en qui j'ai créé un cœur nouveau, vous à qui j'ai fait sentir les impressions de ma grâce, vous que j'ai tirés de l'abîme du péché, c'est vous qui me servirez de témoins ; et où ? au milieu du monde , et du plus grand monde : car c'est là surtout qu'il me faut des témoins fidèles : Eritis mihi testes. Il est vrai, vous avez jusques à présent vécu dans le désordre; mais bien loin que les désordres de votre vie affaiblissent votre témoignage, c'est ce qui le fortifiera et ce qui le rendra plus convaincant : car en vous comparant avec vous-mêmes, et voyant des désordres si publics suivis d'une conversion si édifiante , le monde, tout impie qu'il est, n'en pourra conclure autre chose sinon que ce changement est l'ouvrage de la grâce , et un miracle de la main toute-puissante du Ïrès-Haut : Eritis mihi testes. Et en effet, chrétiens, si vous aviez toujours vécu dans l'ordre, quelque gloire que Dieu en tirât d'ailleurs, il n'en tirerait pas le témoignage dont je parle. Vous seriez moins coupables devant lui; mais aussi seriez-vous moins propres à faire connaître l'efficace de sa grâce. Pour lui servir à la cour de témoins, il fallait des pécheurs comme vous ; et c'est ainsi qu'il vous fait trouver dans votre péché même de quoi l'honorer.
Obligation de paraître converti, fondée sur l'intérêt du prochain, (pie vous avez scandalisé ; car, comme disait saint Jérôme, je me dois à moi-même la pureté de mes mœurs, mais je dois aux autres la pureté de ma réputation : Mihi debeo meam vitam , aliis debeo meam famam. (Hieron.) Or ce sentiment convient enplus ;i un pécheur qui se convertit : Je me dois à moi-même ma conversion, mais je dois aux autres les apparences et les marques de ma conversion : et pourquoi les apparences? pour réparer
par un remède proportionné les scandales de ma vie-, car c? qui a scandalisé mon frère, peut-il ajouter, ce n'est point précisément mon péché, mais ce qui a paru de mon péché. Je ne fais donc rien si je n'oppose à ces apparences criminelles de saintes apparences; et je me flatte si je me contente de détester intérieurement le péché, et que je n'en retranche pas les dehors. Il faut, mon cher auditeur, que ce prochain pour qui vous avez été un sujet de chute profite de votre retour, et qu'il soit absolument détrompé des idées qu'il avait de vous; il faut qu'il s'aperçoive que vous n'êtes plus cet homme dont les exemples lui étaient si pernicieux; que vous n'entretenez plus ce commerce, que vous ne fréquentez plus cette maison, que vous ne voyez plus cette personne, que vous n'assistez plus à ces spectacles profanes, que vous ne tenez plus ces discours lascifs, en un mot que ce n'est plus vous : car d'espérer, tandis qu'il vous verra dans les mêmes sociétés, dans les mêmes engagements, dans les mêmes habitudes, qu'il vous croie, sur votre parole, un homme changé et converti , ce serait à lui simplicité de le penser, et c'est à vous une présomption de le prétendre. Ne sortons point de notre mystère : la résurrection du Fils de Dieu, que nous avons devant les yeux , sera pour vous et pour moi une preuve sensible de ce que je dis.
Pourquoi Jésus-Christ a-t-il paru ressuscité ? ou plutôt à qui a-t-il paru ressuscité? ceci mérite votre attention. Il a paru ressuscité , dit saint Augustin , aux uns pour les consoler dans leur tristesse, aux autres pour les ramener de leurs égarements; à ceux-là pour vaincre leur incrédulité, à ceux-ci pour leur reprocher l'endurcissement de leur cœur. Madeleine et les autres femmes qui l'avaient suivi pleurent auprès du sépulcre , pénétrées de la vive douleur que leur cause le souvenir et l'image encore toute récente de sa mort : il leur apparaît, dit l'Évangile, poulies remplir d'une sainte joie, et pour faire cesser leurs larmes. Les disciples faibles et lâches l'ont abandonné et ont pris la fuite, le voyant entre les mains de ses ennemis : il leur apparaît pour les rassembler comme des brebis dispersées, et pour les faire rentrer dans le troupeau. Saint Thomas persiste à être incrédule et à ne vouloir pas se rendre au témoignage de ceux qui l'ont vu : il lui apparaît pour le convaincre et pour ranimer sa foi presque éteinte. Les autres, quoique persuadés de la vérité, sont encore froids et indifférents : il leur apparaît pour leur reprocher
leur indifférence, et pour réveiller leur zèle. Encore une fois, modèle divin sur quoi nous devons nous former ; car c'est ainsi que nous devons paraître convertis pour la consolation des justes, pour la conversion des pécheurs, pour la conviction des libertins. Reprenons.
Pour la consolation des justes. Car, dans l'état de votre péché, mon cher auditeur, vous étiez mort; et combien d'âmes saintes pleuraient sur vous! quelle douleur la charité qui les pressait ne leur faisait-elle pas sentir à la vue de vos désordres ! avec quel serrement, ou, si vous voulez, avec quel épanchement de cœur n'en ont-elles pas gémi devant Dieu ! par combien de pénitences secrètes n'ont-elles pas tâché de les expier ! et depuis combien de temps ne peut-on pas dire qu'elles étaient dans la peine, demandant grâce à Dieu pour vous et soupirant après votre conversion ! Dieu enfin Ls a exaucées, et, selon leurs vœux, vous voilà spirituellement ressuscité; mais on vous dit que l'étant, elles ont droit d'exiger que vous leur paraissiez tel , afin qu'elles s'en réjouissent sur la terre comme les anges bienheureux en triomphent dans le ciel ; que c'est une justice que vous leur devez ; que , comme votre péché les a désolées, il faut que votre retour à Dieu les console. Cela seul ne doit-il pas vous engager à leur en donner des preuves, mais des preuves assurées, qui d'une part les comblent de joie , et qui de l'autre mettent comme le sceau à l'œuvre de votre salut? Pour la conversion des pécheurs. Il y a de vos frères dans le monde qui se perdent, et qui, sortis des voies de Dieu, vivent au gré de leurs passions et ne suivent plus d'autre voie que celle de l'iniquité. Il est question de les sauver, en les ramenant d'une manière douce, mais efficace, au vrai pasteur de leurs âmes, qui est Jésus-Christ; et c'est vous, vous disje, pécheur converti, qui devez servir à ce dessein. Pourquoi vous? Je le répète, parce qu'après vos égarements, vous avez pour y réussir un don particulier que n'ont pas les justes qui se sont toujours maintenus justes. Aussi, remarque Origène, saint Pierre fut-il singulièrement choisi pour ramener au fils de Dieu les disciples que la tentation avait dissipés : Et tu aliquando eonversus, confirma fratres tuos. (Luc, 22.) Et vous, Pierre, lui dit le Sauveur du monde, ayez soin d'affermir vos frères quand vous serez une fois converti vous-même. Il ne donna pas cette commission à saint Jean, qui s'était tenu inséparablement attaché à sa personne, ni à Marie, qui l'avait accompagné jusqu'à la croix,
mais à saint Pierre, qui l'avait renoncé. Pourquoi cela ? adorable conduite de la Providence! parce qu'il fallait, ditOrigène, un disciple pécheur pour attirer d'autres pécheurs , et parce que le plus grand pécheur de tous était le plus propre à les attirer tous. Ah ! chrétiens , combien de conversions votre exemple seul ne produirait-il pas , si vous vous regardiez , comme saint Pierre, chargés de l'honorable emploi de gagner vos frères à Dieu! Et tu aliquando conversus, confirma fratres tuos. Cet exemple, épuré de toute ostentation, et soutenu d'un zèle également humble et prudent, quel succès merveilleux n'aurait-il pas, et que pourraient faire en comparaison tous les prédicateurs de l'Evangile ! quel attrait surtout ne serait-ce pas pour certains pécheurs, découragés et tentés de désespoir, lorsqu'ils se diraient à euxmêmes : Voilà cet homme que nous avons vu dans les mêmes débauches que nous ; le voilà converti et soumis à Dieu ? Y aurait-il un charme plus puissant pour les convertir eux-mêmes? et quand il ne s'agit pour cela que de paraître ce que vous êtes, ne craignez-vous point , en y manquant , d'encourir la malédiction dont Dieu, par son prophète, vous a menacés? Sanguinem autem ejus de manu tua ?^equiram.(EzECK., 3.)
Pour la conviction des libertins et des esprits incrédules. L'apôtre saint Thomas , devenu fidèle , eut une grâce spéciale pour répandre le don de la foi; et s'il n'eût jamais été incrédule, c'est la réflexion de saint Grégoire pape, sa prédication en eût été moins touchante. Mais la merveille était de voir un homme non seulement croire ce qu'il avait opiniâtrement combattu , mais l'aller publier jusque devant les tribunaux, et ne pas craindre de mourir pour en confirmer la vérité. Voilà ce qui persuadait le monde. Son incrédulité toute seule, dit saint Chrysostome, nous aurait perdus, sa foi toute seule ne nous aurait pas suffi; mais son infidélité suivie de sa foi , ou plutôt sa foi précédée de son infidélité, c'est ce qui nous a faits ce que nous sommes. J'en dis de même, chrétiens, en vous appliquant cette pensée : Si vous, à qui je parle, ne vous étiez jamais égarés, peut-être le monde, aurait-il du respect pour vous ; mais à peine le monde dans le libertinage de créance où il est aujourd'hui plongé , tirerait-il de vous une certaine conviction dont il a particulièrement besoin. Ce qui touche les impies , c'est d'entendre un impie comme eux. surtout un impie sage d'ailleurs selon le monde , sans autre intérêt que celui de la vérité qu'il a connue , dire : Je suis persuadé,
je ne puis plus résister à la grâce qui me presse, je veux vivre en chrétien et je -m'y engage. Car cette déclaration est un argument sensible qui ferme la bouche à l'impiété, et dont les âmes les plus libertines ne peuvent se défendre.
Enfin, obligation de paraître converti, fondée sur notre intérêt propre. Car cette prudence charnelle qui nous fait trouver tant de prétextes pour ne nous pas déclarer n'est qu'un artifice grossier, dont se sert l'ennemi de notre salut pour nous tenir toujours dans ses liens , au moment même que nous nous flattons d'être rentrés dans la liberté des enfants de Dieu. En effet, on ne veut pas qu'il paraisse à l'extérieur qu'on ait changé de conduite : pourquoi ? parce qu'on sent bien que si ce changement venait une fois à éclater, on serait obligé de le soutenir, qu'on ne pourrait plus s'en dédire, et que l'honneur même venant au secours du devoir et de la religion, on se ferait de la plus difficile vertu, qui est la persévérance, non pas un simple engagement, mais comme une absolue nécessité. Or en quelque bonne disposition que l'on se trouve, on veut néanmoins se réserver le pouvoir de l'aire dans la suite ce que l'on voudra. Quoiqu'on renonce actuellement à son péché , on ne veut pas se lier, ni s'interdire pour jamais l'espérance du retour. Cette nécessité de persévérer paraît affreuse, et l'on en craint les conséquences : c'est-à-dire , on ne veut pas être inconstant, mais on veut, s'il était besoin, le pouvoir être ; et parce qu'eu donnant des marques de conversion , on ne le pourrait plus , ou qu'on ne le pourrait qu'aux dépens d'une certaine réputation dont on est jaloux, on aime mieux dissimuler, et courir ainsi les risques de son inconstance, que de s'assurer de soi-même en s'ôtant une pernicieuse liberté. Car voilà, mes chers auditeurs, les illusions du cœur de l'homme. Mais je raisonne tout autrement, et je dis que nous devons regarder comme un avantage de paraître convertis, puisque, de notre propre aveu, le paraître et l'avoir paru est une raison qui nous engage indispensablement à l'être, et à l'être toujours. Je dis que nous devons compter pour une grâce d'avoir trouvé par là le moyen de fixer nos légèretés, en faisant même servir les lois du monde à l'établissement solide et invariable de notre conversion. Mais si je retombe, par une malheureuse fragilité, dans mes premiers désordres, ma conversion, au lieu d'édifier, deviendra la matière d'un nouveau scandale. Abus, chrétiens : c'est à quoi la grâce de Jésus-Christ nous défend de penser, sinon autant que cette pensée
nous peut être salutaire pour nous donner des forces et pour nous animer. Je dois craindre mes faiblesses et prévoir le danger, mais je ne dois pas porter trop loin cette prévoyance et cette crainte; elle me doit rendre vigilant, mais elle ne me doit pas rendre pusillanime ; elle doit m' éloigner des occasions par une sainte défiance de moi-même , mais elle ne doit pas m'ôter la confiance en Dieu jusqu'à m'empêcher de faire des démarches pour mon salut, sans lesquelles la résolution que j'ai prise d'y travailler sera toujours chancelante. Si je me déclare, on jugera de moi, on en parlera: eh bien, ce sera un secours, contre la pente naturelle que j'aurais à me démentir, de considérer que j'aurai à soutenir les jugements et la censure du monde. On m'accusera de simplicité, de vanité, d'hypocrisie, d'intérêt : je tâcherai de détruire tous ces soupçons; celui de la simplicité, par ma prudence; celui de l'orgueil, par mon humilité; celui de l'hypocrisie, par la sincérité de ma pénitence; celui de l'intérêt, par un détachement parfait de toutes choses. Du reste , disait saint Augustin, le monde parlera selon ses maximes, et moi je vivrai selon les miennes : si le monde est juste , s'il est chrétien, il approuvera mon changement , et il en profitera ; s'il ne l'est pas , je dois le mépriser lui-même et l'avoir en horreur.
Quoi qu'il en soit, être et paraître converti, être et paraître fidèle, être et paraître ce qu'on doit être, voilà, mes chers auditeurs , la grande morale que nous prêche Jésus-Christ ressuscité. Heureux, si je vous laisse, en finissant ce discours, non seulement instruits, mais persuadés et touchés de ces deux importantes obligations. Après cela, quelque indigne que je sois de mon ministère, peut-être pourrai-je dire, aussi bien que saint Paul quand il quitta les chrétiens d'Ephèse et qu'il se sépara d'eux, que je suis pur devant Dieu et innocent de la perte des âmes, si parmi ceux qui m'ont écouté il y en avait encore qui dussent périr : Quapropter contestorvos, quia mundus sum a sanguine omnium. [Act. ,20.) Et pourquoi ? parce que vous savez, ô mon Dieu, que je ne leur ai point caché vos vérités : mais que j'ai pris soin de les leur représenter avec toute la liberté , quoique respectueuse , dont doit user un ministre de votre parole. Quand vous envoyiez autrefois vos prophètes pour prêcher dans les cours des rois, vous vouliez qu'ils y parussent comme des colonnes de fer et comme des murs d'airain, c'est-à-dire comme des ministres désintéressés, généreux et intrépides : Ego guippe dedi te hodie in columnam
ferream, et in murum xneum, regibus Juda. (Jebem. , 1.) Mais j'ose dire, Seigneur, que je n'ai pas même eu besoin de ce caractère d'intrépidité pour annoncer ici votre Evangile , parce que j'ai eu l'avantage de l'annoncer à un roi chrétien, à un roi qui honore sa religion, qui l'honore dans le cœur, et qui fait au dehors une profession ouverte de l'honorer; en un mot, à un roi qui aime la vérité. Vous défendiez à Jérémie de trembler en présence des rois de Juda, Xe formides a facie eorum (Id.); et moi. j'aurais plutôt à me consoler de ce que la présence du plus grand des rois, bien loin de m'inspirer de la crainte, a augmenté ma confiance; bien loin d'affaiblir mon ministère, Ta fortifié et autorisé. Car la vérité, que j'ai prêchée à la cour, n'a jamais trouvé dans le cœur de ce monarque qu'une soumission édifiante et qu'une puissante protection.
Voilà, Sire, ce qui m'a soutenu; mais voilà ce qui élève Votre Majesté, et ce qui doit être pour elle un fonds de mérite que rien ne détruira jamais : l'amour et le zèle qu'elle a pour la vérité. L'Écriture nous apprend que ce qui sauve les rois , ce n'est ni la force, ni la puissance, ni le nombre des conquêtes, ni la conduite des affaires, ni l'art de commander et de régner, ni tant d'autres vertus royales qui font les héros et que les hommes canonisent : Non saluatur rexper multam virtutem (Psalm. 31.) Il a donc été de la sagesse de Votre Majesté et de la grandeur de son âme de n'en pas demeurer là, mais de se proposer quelque chose encore de plus solide. Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; et Votre Majesté la cherche, et elle se plaît à l'écouter, et elle aime ceux qui la lui font connaître, et elle n'aurait que du mépris pour quiconque la lui déguiserait; et, bien loin de lui résister, elle se fait une gloire d'en être vaincue : car rien , dit saint Augustin , n'est plus glorieux que de se laisser vaincre par la vérité. C'est, Sire, ce que j'appelle la grandeur de votre âme, et tout ensemble votre salut. Nous estimons nos princes heureux, ajoutait le même saint Augustin, si, pouvant tout, ils ne veulent que ce qu'ils doivent; si . élevés par leur dignité au-dessus de tous , ils se tiennent par leur bonté redevables à tous; s'ils ne se considèrent sur la terre que comme les ministres du Seigneur; si, dans les honneurs qu'on leur rend, ils n'oublient point qu'ils sont hommes; s'ils mettent leur grandeur à faire du bien : s'ils font consister leur pouvoir à corriger le vice; s'ils sont maîtres de leurs passions aussi bien que de leurs actions; si, lorsqu'il leur est aisé de se venger, ils
sont toujours portés à pardonner; s'ils établissent leur religion pour règle de leur politique ; si, se dépouillant de la majesté , ils offrent tous les jours à Dieu dans la prière le sacrifice de leur humilité. Portrait admirable d'un roi vraiment chrétien, et que je ne crains par d'exposer aux yeux de Votre Majesté, puisqu'il ne lui représente que ses propres sentiments et que ce qui doit être le sujet de sa consolation. C'est vous, ô mon Dieu, qui donnez à votre peuple des hommes de ce caractère pour le gouverner, vous qui tenez dans vos mains les cœurs des rois , vous qui présidez à leur salut, et qui vous glorifiez dans l'Ecriture d'en être spécialement l'auteur : Quidas salutem regibus. (Ps. 143.) Montrez, Seigneur, montrez que vous êtes en effet le Dieu du salut des rois, en répandant sur notre invincible monarque l'abondance de vos bénédictions et de vos grâces, mais particulièrement la grâce des grâces, qui est celle du salut éternel. Quand nous vous prions pour la conservation de sa personne sacrée , pour la prospérité de ses armes, pour le succès et la gloire de ses entreprises, quoique ces prières soient justes et d'un devoir indispensable , elles ne laissent pas d'être en quelque sorte intéressées : car nos fortunes, nos vies étant attachées à la personne de ce grand roi, notre gloire étant la sienne , et ses prospérités les nôtres, nous ne pouvons sur cela nous intéresser pour lui sans faire autant de retours vers nous. Mais quand nous vous conjurons de verser sur lui ces grâces particulières qui font le salut des rois, c'est pour lui que nous vous prions, puisqu'il n'y a rien pour lui, ni pour tous les rois du monde, de personnel et d'essentiel que le salut. Tel est, Sire, le sentiment que Dieu inspire au dernier de vos sujets pour votre auguste personne ; tel est le souhait que je forme tous les jours, et le souhait le plus sincère et le plus ardent. Dieu l'écoutera ; et après vous avoir fait régner avec tant d'éclat sur la terre , il vous fera régner encore avec plus de bonheur et plus de gloire dans le ciel, où nous conduise, etc.