PREMIÈRE PARTIE
C'est l'injustice et le malignité du libertin de prétendre tirer avantage de l'hypocrisie et de la fausse dévotion ; et si vous voulez savoir en quoi consiste cet avantage, et quel est là-dessus le secret de sa politique, il me suffit, pour vous en instruire pleinement , de développer ici la remarque de saint Chrysostome dans un excellent discours qu'il nous a laissé sur cette matière , où il rainasse en peu de mots tout ce qu'on en peut dire de plus sensé et de plus solide; car voici comment il raisonne. Le libertin, dit ce grand docteur, ne manque jamais de se prévaloir de la fausse piété pour se persuader à lui-même qu'il n'y en a point de vraie, ou du moins qu'il n'y en a point qui ne soit suspecte, et pour affaiblir par là le reproche qu'elle semble lui faire continuellement de son libertinage. Double prétexte, l'un et l'autre très dangereux, que lui suggère l'esprit du monde, et qui sont en lui autant d'oppositions formelles à l'esprit de Dieu. Prenez garde, s'il vous plaît. Il veut s'autoriser dans sa vie libertine et déréglée; et parce qu'il voit des gens de bien qui vivent autrement que lui et dont les exemples le condamnent, que fait-il ? il en appelle de cette condamnation à son jugement propre; et s'érigeant de plein droit eu censeur du prochain , il prononce sans hésiter que toute cette piété qui parait dans les autres n'est qu'hypocrisie et qu'un spécieux fantôme ; ou, s'il ne va pas jusqu'à porter un arrêt si déci-
; sif et si absolu, du moins il tient toute piété qui se montre à ses yeux pour douteuse, comme s'il n'y en avait aucune sur quoi l'on pût sûrement compter. Damnables principes, auxquels il s'attache d'autant plus volontiers qu'ils sont plus favorables à sa passion
| et plus capables de le confirmer dans ses dérèglements. Donnons
! jour encore à ces deux pensées , et tâchez à les bien compren-
Comme l'impie est déterminé à être impie, et que la passion à laquelle il s'abandonne l'engage à vivre dans une déplorable corruption de mœurs, il voudrait qu'en cela même tout le reste des
hommes lui ressemblât; et quoiqu'il se reconnaisse pécheur et qu'il lasse profession de l'être, sa joie serait de se pouvoir flatter qu'il est aussi homme de bien que tous les autres , ou plutôt que tous les autres ne sont pas meilleurs que lui. Ce sentiment est bizarre, et néanmoins très naturel. Quoi qu'il en soit de ce sentiment bizarre, il se forme une opinion et se convainc peu à peu que la chose est en effet de la manière qu'il se la figure, et qu'il souhaiterait qu'elle fut; et parce que l'exemple des hypocrites et des faux dévots appuie son erreur et lui donne quelque couleur de vraisemblance, il s'arrête à cette vraisemblance, au préjudice de toutes les raisons contraires. Parce qu'il y a des dévots hypocrites, il conclut d'abord que tous le peuvent être ; et de là passant plus loin, il s'assure que la plupart et même communément tous le sont. Il s'obstine dans ses désordres par cette vaine persuasion, que ceux qu'on croit dans le monde mener une vie plus régulière et avoir plus de probité, à bien considérer tout, ne valent pas mieux que lui ; que la différence qu'il y a entre lui et eux , c'est que ceux-ci sont ordinairement plus dissimulés et plus adroits à se cacher, mais qu'ils ont du reste leurs engagements comme il a les siens; que pour certains vices grossiers que le seul respect humain leur fait éviter, ils en ont d'autres, plus spirituels à la vérité, mais qui ne sont pas moins condamnables devant Dieu ; que s'ils ne sont pas débauchés, ils sont orgueilleux, ils sont ambitieux, ils sont jaloux, ils sont intéressés. D'où vient que , malgré leur régularité et son libertinage , il a même l'assurance, je devrais dire l'extravagance, de se croire dans un sens moins coupable qu'eux , parce qu'il est au moins de bonne foi, et qu'il n'affecte point de paraître ce qu'il n'est pas. Voilà les préjugés d'un libertin, qui vont à effacer, autant qu'il est possible, de son esprit toute idée de la véritable piété , et lui faire juger que tout ce qui s'appelle ainsi n'est qu'une chimère, qu'un nom dont les hommes se font honneur, mais qui ne subsiste que dans leur imagination; qui, dans sa signification propre et rigoureuse, surpasserait la nature, quelque secours qu'elle reçût de la grâce, et qui, par conséquent, ne se trouve nulle part dans le monde. Voilà , dis-je , de quoi il se prévient , et sur quoi il ne veut rien entendre qui le puisse détromper.
Que s'il est après tout forcé de convenir que toute piété n'e?t pas fausse, du moins prétend-il qu'elle est suspecte , et qu'il y a toujours lieu de s'en défier. Or cela lui suffit : car il n'y a point
de pieté qu'il ne rende par là méprisable en la rendant douteuse ; et tandis qu'on la méprisera, qu'on la soupçonnera, elle sera faible et impuissante outre lui. C'est ce qu'il croit gagner en faisant de ses entretiens et de ses discours autant de satires de l'hypocrisie et de la fausse dévotion : car, comme la fausse dévotion tient en beaucoup de choses de la vraie ; comme la fausse et la vraie ont je ne sais combien d'actions qui leur sont communes; comme les dehors de l'une et de l'autre sont presque tout semblables, il est non seulement aisé , mais d'une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l'une intéresse l'autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là, à moins qu'on n'y apporte toutes les précautions d'une charité prudente, exacte et bien intentionnée, ce que le libertinage n'est pas en disposition de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l'hypocrisie, non point pour en réformer l'abus, ce qui n'est pas de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule : la crainte des jugements de Dieu , l'horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu'ils ont affecté , mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu'ils les supposaient fortement attaquées; lui faisant blâmer les scandales du siècle d'une manière extravagante; le représentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule
"■ sur des points moins importants, où toutefois il le faut être,
' pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes les plus énormes;
; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu'à couvrir ses infamies ; lui donnant , selon leur caprice , un caractère <le piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dnns le fond, la plus mercenaire et la plus lâche. Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour
' les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu, tandis que le vice et le libertinage triomphaient : car ce sont là , chrétiens , les stratagèmes et les ruses
dont le démon s'est prévalu, et tout cela fondé sur le prétexte de l'hypocrisie. Le monde est plein de ces hypocrites, disait le libertin : ils sont au milieu de nous, et nous sommes parmi eux, mais nous ne les connaissons pas , et il n'y a que Dieu, qui sonde les cœurs, lequel puisse les distinguer. Que savons-nous si toutes ces vertus qu'on élève si haut, et qu'on nous propose pour modèles, ne sont point de ces hypocrisies colorées, qui n'ont qu'une belle face et qu'un certain brillant ? Ainsi, dis-je, raisonnait l'impie, et ainsi raisonne-t-il encore tous les jours; par où, comme je- viens de le remarquer, il prétend se défendre du témoignage que la piété rend contre lui , et pense avoir droit de la récuser, puisque, du moment qu'elle est suspecte, elle perd toute autorité, et n'est plus recevable dans ses jugements. Or je soutiens, moi, qu'en cela et en tout le reste le libertin raisonne mal; et, pour renverser son raisonnement, j'en attaque tout à la fois et la conséquence et les principes. Redoublez, je vous prie, votre attention. Car je veux bien d'abord convenir avec le libertin des principes qu'il établit, tout injurieux qu'ils sont à la piété; je veux bien qu'il n'y ait point de vraie piété dans le monde, ou qu'il n'y ait qu'une piété douteuse : peut-il conclure de là ce qu'il conclut, qu'il n'a donc qu'à demeurer dans sa vie mondaine et déréglée, et que la conduite des autres est une justification de la sienne? Fausse et pernicieuse conséquence. Que toute piété soit bannie du christianisme, ou que toute piété qui paraît dans le christianisme soit sujette à de légitimes soupçons, il y a toujours un Dieu qui doit être adoré en esprit et en vérité ; et quand tous les hommes lui refuseraient les justes hommages qui lui sont dus, ils ne lui seraient pas moins dus par chacun des hommes, et chacun des hommes ne serait pas moins criminel en les lui refusant. Il y a toujours une loi qui doit être observée dans tous ses points ; et quand tous les hommes la violeraient, chacun des hommes ne serait pas moins obligé de l'accomplir, ni moins coupable en la transgressant. Dieu, en se faisant connaître à nous, ne nous a pas dit, Vous m'honorerez à proportion que le reste des hommes m'honorera, et parce qu'il m'honorera ; mais, Vous m'honorerez parce que je mérite de l'être, parce que je suis le Seigneur, parce que je suis votre Dieu : EgoDominus, et nonalius extra me. En nous imposant sa loi, il ne nous a pas dit, Vous ferez cela et vous vous abstiendrez de ceci, selon que vous verrez les autres le faire ou s'en ahstenir ; mais, Vous le ferez parce que
SUR I/HYPOCHISIE. 295
je l'ordonne, vous vous en abstiendrez parce que je le défends, et parce que j'ai pouvoir d'ordonner l'un et de défendre l'autre, parce que j'ai raison d'ordonner l'un et de défendre l'autre, parce qu'il est juste que vous fassiez l'un et que vous vous absteniez de 1 autre : Mandatum quod prœcipio tibi. {Dent.)
Or, indépendamment de la conduite que tiennent et que peuvent tenir tous les hommes, Dieu est toujours Dieu, et par conséquent toujours maître, toujours adorable, toujours digne de notre culte et de notre obéissance. La loi est toujours loi, l'Évangile toujours Evangile, la raison toujours raison, la justice toujours justice , le bien toujours bien, et le péché toujours péché ; d'où il s'ensuit que vous devez toujours observer cette loi; que vous devez toujours le suivre, cet Évangile, que vous devez toujours l'écouter, cette raison, que vous devez toujours la garder, cette justice, que vous devez toujours pratiquer ce bien, et toujours vous préserver de ce péché.
Voici donc ce que devrait se dire à lui-même le libertin , pour raisonner juste : Qu'ai-je affaire de prendre garde à ce que font tels et tels , et que m'importe de savoir si cette piété qu'ils professent est sincère ou affectée? leur vie n'est pas ma règle : si ce . sont de faux dévots, leur fausse dévotion n'est pas à mon égard un titre pour être mauvais chrétien , pour me livrer impunément à mon ambition, pour m'abandonner aux mouvements de ma | passion, pour négliger tous les devoirs de la religion; chacun 1 répondra pour soi : laissons-les vivre comme ils le voudront; i mais nous, vivons comme nous le devons. En effet, mes chers auditeurs, si Dieu, dans son dernier jugement, produit contre nous certains exemples, ce ne sera pas le sujet fondamental de j notre condamnation, mais ce n'en sera qu'une circonstance : ce ïqui décidera de notre éternité bienheureuse ou malheureuse, ce seront nos œuvres; et c'est ce que David avait admirablement compris, et ce qui le soutenait contre la corruption générale de son siècle. En quel état le voyait-il ? dans un dérèglement univers 1. Tous se sont égarés, s'écriait-il dans l'amertume de son cœur : tous sont sortis des voies de Dieu : Omnes declinaverunL {{Psalm. 13.) Ce n'est partout que licence, qu'impiété, qu'abomination : Corrupti sunt , abominabiles facti sunt. (Ibid.) Sous le voile même de la vertu le vice s'insinue ; et de tous ceux jui paraissent les plus adonnés au bien, il n'y en a pas proprenent un qui le cherche ni qui le pratique. Non est qui faciat
bonum, no?iest usgue ad unum. (Ibid.) Cependant quelle conclusion tirait-il de là? en devenait-il moins fidèle à Dieu? en était-il moins zélé pour la loi de Dieu ? disait-il , Suivons le torrent; et puisqu'il n'y a plus de piété sur la terre , renonçons-y nous-mêmes, et quittons-en tous les exercices ? Ah ! Seigneur, reprenait ce saint roi , que tout le monde se tourne contre vous et profane vos divins commandements , je m'y attacherai toujours, et je n'oublierai jamais la plus essentielle de mes obligations, qui est de vous servir : Ego autem non dereliqui mandata tua. ( Ibid. 118. ) Ainsi en usa Tobie au milieu de tout un peuple idolâtre et superstitieux. On courait de toutes parts à des veaux d'or pour leur présenter un encens sacrilège, et, par une fausse religion , on se prosternait devant ces idoles ; mais lui , se séparant de la multitude, il allait à Jérusalem reconnaître le vrai Dieu et lui offrir ses vœux : Hic solus fugiebat consortia omnium, sed yerqebat in Jérusalem ad templum Domini, et ibi adorabat Dominum Deum Israël. (Tob. ,1.)
Voilà donc la conséquence du libertin détruite; mais si je remonte jusqu'aux principes sur lesquels il s'appuie, je ne le trouve pas mieux établi dans son injuste prétention. Car, quoique je sois le premier à déplorer la triste décadence du christianisme , et quoique je déclame si souvent et si hautement contre les désordres qui y régnent, et qui se sont glissés jusque dans la pratique de la piété, je n'ai garde néanmoins de confondre le bon grain avec l'ivraie; et, convenant avec vous qu'il y a des hypocrites, je n'en suis pas moins persuadé qu'il y a des âmes solidement et vraiment vertueuses. Non, mes frères, Dieu n'a point tellement abandonné son Église qu'il ne se soit réservé de parfaits adorateurs, comme autrefois il s'en réserva parmi les Juifs, lorsque cette aveugle nation tomba dans l'infidélité. Nous voyons encore des hommes tels que la religion les demande, et dont la vie exemplaire nous peut servir de modèle; nous voyons des femmes, des vierges dont la ferveur nous édifie, et dont la dévotion ardente, charitable, humble, désintéressée, a tous les caractères de la sainteté évangélique. Outre ceux ou celles que la Providence, par une vocation particulière , a renfermés dans les solitudes et dans les cloîtres, il y en a dans tous les états : il y en a jusqu'à la cour; et si le libertin les méconnaît, ils ne feront pas moins devant Dieu sa condamnation , parce qu'il affecte de les méconnaître, parce qu'il ferme volontairement les
yeux pour ne pas apercevoir ces lumières dont l'éclat l'importune en lui découvrant sa misère, parce qu'il ne tache à les éteindre, du moins à les obscurcir, qu'afin de se dérober à lui-même la connaissance de son iniquité, et de s'épargner le remords que cette vue excite malgré lui dans son cœur. S'il était de meilleure foi. il rendrait gloire à Dieu et justice à la vertu; il s'humilierait, il se confondrait , et peu à peu cette confusion salutaire le convertirait : mais, comme il ne veut ni se confondre et s'humilier, ni changer et se convertir, il conteste ce qu'il y a de plus évident, il l'interprète, non selon la vérité ni selon les apparences , mais selon son gré et son intérêt. Si le public se déclare, il tient seul contre ce jugement public, et il imagine des raisons de soupçonner où personne ne forme le moindre doute. Mais grâces immortelles vous en soient rendues , Seigneur, vous êtes encore connu en Israël, et votre saint nom est encore révéré sur la terre. En vain le pécheur et le mondain s'inscrit en faux contre tout ce qu'on lui rapporte et tout ce qu'il voit ; ce qui reste de piété dans le monde ne porte pas moins témoignage contre son péché; et de ne vouloir pas céder à la force et à l'évidence de ce témoignai^ , bien loin de l'excuser, c'est ce qui redouble son crime. Mais que sais-je . dit-il, ce qui se passe dans l'âme, et si l'intérieur répond à ces beaux dehors qui frappent les yeux ? Et moi je lui dis : Pourquoi, mon cher auditeur, de deux partis prenezvous toujours le moins favorable? et, sur un soupçon vague et sans nulle preuve particulière, pourquoi voulez-vous que ces dehors trompent toujours, parce qu'ils trompent quelquefois? Mais ces exemples, ajoute-t-il, de vertus véritables et incontestables sont bien rares. Il est vrai ; mais quoique rares , ce seront toujours des titres convaincants pour justifier l'arrêt que Dieu prononcera contre vous : car il est en votre pouvoir de les imiter; et d'ailleurs le Fils de Dieu vous a fait expressément entendre que le nombre de ses élus est très petit, et qu'il faut se conformer à ce petit nombre , qu'il faut marcher avec ce petit nombre,
• qu'on ne peut être sauvé que dans ce petit nombre. Heureux si
! désormais vous le suivez, et si vous cessez d'en être l'injuste censeur pour en devenir le fidèle imitateur; heureux qui le sui-
[ vra comme vous! Mais parlons présentement au chrétien lâche, et montrons-lui combien il est faible et coupable dans sa faiblesse, quand il se trouble de l'hypocrisie d'autrui jusqu'à s'éloigner des
i voies de Dieu. C'est la seconde partie.