I. — SERMON
Mémento, komo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris.
Souvenez-vous, homme, que vous êtes poussière, et que vous retournerez en poussière.
Il serait difficile de ne pas s'en souvenir, chrétiens, lorsque la Providence nous en donne une preuve si récente , mais si douloureuse pour nous et si sensible. Cette église où nous sommes assemblés, et que nous vîmes il n'y a que trois jours occupée à pleurer la perte de son aimable prélat1, et à lui rendre les devoirs funèbres, nous prêche bien mieux par son deuil cette vérité , que je ne le puis faire par toutes mes paroles. Elle regrette un pasteur qu'elle avait reçu du ciel comme un don précieux, mais que la mort, par une loi commune à tous les hommes, vient de lui ravii'. Ni la noblesse du sang, ni l'éclat delà dignité, ni la sainteté du caractère, ni la force de l'esprit, ni les qualités du cœur, d'un cœur bienfaisant, droit, religieux, ennemi de l'artifice et du mensonge, rien ne l'a pu garantir du coup fatal qui nous l'a enlevé, et qui . du siège le plus distingué de notre France, Ta fait passer dans la poussière du tombeau. Vous , Messieurs, qui com-
(1) M. Péréfixe, archevêque de Paris-
BOURDALOUE. — SEltMONS. 1
posez ce corps vénérable dont il était le digne chef; vous qui, par un droit naturellement acquis, êtes maintenant les dépositaires de sa puissance spirituelle, et que nous reconnaissons à sa place comme autant de pères et de pasteurs; vous, sous l'autorité et avec la bénédiction de qui je monte dans cette chaire pour y annoncer l'Evangile , vous n'avez pas oublié, et jamais oublierezvous les témoignages de bonté , d'estime , de confiance que vous donna jusques à son dernier soupir cet illustre mort; et qui redoublent d'autant plus votre douleur, qu'ils vous font mieux sentir ce que vous avez perdu, et qu'ils vous rendent sa mémoire plus chère ?
Cependant, après nous être acquité de ce qu'exigeaient de nous* la piété et la reconnaissance, il est juste, mes chers auditeurs, que nous fassions un retour sur nous-mêmes; et que, pour profiter d'une mort si chrétienne et si sainte, nous joignions la cendre de son tombeau à celle que nous présente aujourd'hui l'Eglise , et nous tirions de l'une et de l'autre une importante instruction. Car telle est notre destinée temporelle. Voilà le terme où doivent aboutir tous les desseins des hommes et toutes les grandeurs du monde; voilà l'unique et la solide pensée qui doit partout et en tout temps nous occuper : Mémento , homo , quia pulvis es , et in pùlverem reverteris : Souvenez-vous , qui que vous soyez, riches ou pauvres, grands ou petits , monarques ou sujets, en un mot, hommes , tous en général , chacun en particulier, sou venez- vous que vous n'êtes que poudre, et que vous retournerez en poudre. Ce souvenir ne vous plaira pas ; cette pensée vous blessera, vous troublera, vous affligera : mais en vous blessant, elle vous guérira; en vous troublant et en vous affligeant , elle vous sera salutaire ; et peut-être , comme salutaire , vous deviendra-t-elle enfin , non seulement supportable , mais consolante et agréable. Quoi qu'il en soit, je veux vous en faire voir les avantages, et c'est par là que je commence le cours de mes prédications.
Divin Esprit, vous qui d'un charbon de feu purifiâtes les lèvres du prophète, et les fîtes servir d'organe à votre adorable parole, purifiez ma langue, et faites que je puisse dignement remplir le saint ministère que vous m'avez confié. Eloignez de moi tout ce qui n'est pas de vous. Ne m'inspirez point d'autres pensées que celles qui sont propres à toucher, à persuader, à convertir. Donnez-moi, comme à l'apôtre des nations, non pas une
éloquence vaine, qui n'a pour but que de contenter la curiosité des hommes , mais une éloquence chrétienne , qui , tirant toute sa vertu de votre Évangile, a la force de remuer les consciences. de sanctifier les âmes, de gagner les pécheurs, et de les soumettre à l'empire de votre loi. Préparez les esprits de mes auditeurs à recevoir les saintes lumières qu'il vous plaira de me communiquer; et comme, en leur parlant, je ne dois point avoir d'autre vue que leur salut , faites qu'ils m'écoutent avec un désir sincère de ce salut éternel que je leur prêche, puisque c'est l'essentielle disposition à toutes les grâces qu'ils doivent attendre de vous. C'est ce que je vous demande, Seigneur, et pour eux et pour moi, par l'intercession de Marie, à qui j'adresse la prière ordinaire.
Ave, Maria.
C'est un principe dont les sages mêmes du paganisme sont convenus, que la grande science ou la grande étude de la vie est la science ou l'étude de la mort, et qu'il est impossible à l'homme de vivre dans l'ordre et de se maintenir dans une vertu solide et constante, s'il ne pense souvent qu'il doit mourir. Or je trouve que toute notre vie , ou pour mieux dire tout ce qui peut être perfectionné dans notre vie , et par la raison et par la foi , se rapporte à trois choses: à nos passions, à nos délibérations, et à nos actions. Je m'explique. Nous avons dans le cours de la vie des passions à ménager, nous avons des conseils à prendre, et nous avons des devoirs à accomplir. En cela, pour me servir du terme de l'Ecriture, consiste tout l'homme; tout l'homme, dis-je, raisonnable et chrétien : Hoc est enim omnis liomo. (Eccles. 12.) Des passions à ménager, en réprimant leurs saillies et en modérant leurs violences : des conseils à prendre , en se préservant . et des erreurs qui les accompagnent , et des repentirs qui les suivent : des devoirs à accomplir, et dont la pratique doit être prompte et fervente. Or, pour tout cela, chrétiens, je prétends que la pensée de la mort nous suffit , et j'avance trois propositions que je vous prie de bien comprendre, parce qu'elles vont faire le partage de ce discours. Je dis que la pensée de la mort est le remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions; c'est la première partie. Je dis que la pensée de la mort est la rè.^le la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations; c'est la seconde. Enfin, je dis que la pensée de la mort est le moyen le plus efficace pour nous inspirer une sainte
■i SUR LA PENSEE DE LA MORT.
ferveur dans nos actions; c'est la dernière. Trois vérités dont je veux vous convaincre , en vous faisant sentir toute la force de ces paroles de mon texte : Mémento, homo , quia pidvis es, et in pulverem reverteris. Vos passions vous emportent, et souvent il vous semble que vous n'êtes pas maîtres de votre ambition et de votre cupidité : Mémento, souvenez-vous, et pensez ce que c'est que l'ambition et la cupidité d'un homme qui doit mourir. Vous délibérez sur une matière importante, et vous ne savez à quoi vous résoudre : Mémento, souvenez-vous, et pensez quelle résolution il convient de prendre à un homme qui doit mourir. Les exercices de la religion vous fatiguent et vous lassent, et vous vous acquittez négligemment de vos devoirs : Mémento, souvenez-vous, et pensez comment il importe de les observer à un homme qui doit mourir. Tel est l'usage que nous devons faire de la pensée de la mort, et c'est aussi tout le sujet de votre attention.