PREMIÈRE PARTIE
C'est une grande parole, chrétiens, et qui mérite d'être écoute avec tous les sentiments de respect que la religion est capable Je nous inspirer, quand saint Paul nous dit que l'auguste mysère de la résurrection a établi dans le monde la foi de la divinité le Jésus-Christ : Qui prsedestinatus est Filius Del in virtute, 7,x resurrectione mortuorum, Jesu Christi Domini nostri. Rom., 1.) Ainsi parlait l'apôtre, persuadé, rempli, pénétré de jette vérité : Nous adorons, mes frères, un Sauveur qui a été wédestiné Fils de Dieu, en vertu de sa résurrection glorieuse. lu lieu de prédestiné , le texte grec et le syriaque portent , mani^ 'esté et déclaré; mais saint Ambroise concilie ces deux versions, în disant que Jésus-Christ, qui était un Dieu caché dans son incarnation, devait, selon l'ordre de sa prédestination éternelle. ?tre un Dieu révélé et un Dieu connu dans sa résurrection : Chris- *us latens in incarnatione , praedestinatus erat ut declararelur F II lus Dei in resurrectione. ( Ambr. ) Je ne sais, mes chers auditeurs, si vous avez jamais fait réflexion à une autre proposition bien remarquable du même apôtre , dans cet excellent discours qu'il fit au peuple d'Antioche, et qui est rapporté au livre les Actes. Voici comment s'expliquait le docteur des Gentils : Et \ios robis annuntiamus eam, qux ad patres nostros repromissio facta est, quoniam liane Deus adimptevit, resuscitans Tesum, sicut in secundo psalmo sôripfum est : Filius meus es %u, ego hodie genui te (Jet., 13); Nous vous annonçons l'acïomplissement d'une grande promesse que Dieu avait faite à nos oères, et qui a été durant tant de siècles le sujet de leur espérance et de leurs vœux : Dieu a voulu que nous, qui sommes |eurs enfants, eussions l'avantage de lavoir enfin consommée; et exécution de cette promesse est qu'il a ressuscité Jésus , selon e qui est écrit dans le psaume : Vous êtes mon Fils, et c'est auourd'hui que je vous ai engendré. Que signifie cela, chrétiens? t de quel jour saint Paul prétendait-il parler? Si c'était de celui »ù Jésus-Christ, comme Fils de Dieu et comme Verbe incréé, st engendré de son Père, pourquoi rappliquait-il au mystère de a résurrection ? et s'il l'entendait du jour où Jésus-Christ, comme )ieu- Homme, est ressuscité selon la chair, pourquoi faisait-il lention de sa génération éternelle? Resuscitans Jesum , sicut
scriptum est : Ego hodie genui te. Quel rapport de l'un à l'autre? Ah! répond saint Ambroise, il est admirable, et jamais l'apôtre n'a parlé plus conséquemment; pourquoi ? parce qu'en effet la résurrection de Jésus-Christ a été pour lui une seconde naissance, mais bien plus heureuse et plus avantageuse que la première; puisqu'en renaissant, pour ainsi dire, du tombeau, il a fait éclater visiblement dans sa personne ce caractère de Fils de Dieu, dont il était revêtu. Et c'est pour cela que le Père éternel le reconnaît singulièrement dans ce mystère , et lui adresse ces paroles dans un sens particulier : Filius meus es tu, ego hodie' genui te; Oui, mon Fils, c'est en ce jour que je vous engendre pour la seconde fois, mais d'une manière qui justifiera parfaitement la grandeur de votre origine, et la vérité de cet être divin que vous avez reçu de moi : Filius meus es tu, id est, meum hodie te probasti esse Filium. (Ambr.) Comme s'il lui disait : Tandis que vous avez été sur la terre , quoique vous fussiez sans contestation Fils de Dieu, on ne vous a considéré que sous la qualité de Fils de l'homme. Mais maintenant que vous triomphez de la mort, et que vous êtes régénéré à la vie de la gloire, vous vous rendez à vous-même un témoignage si authentique de la divinité qui habite en vous, qu'elle ne peut plus désormais vous être disputée ; et quoique j'aie toujours été votre père dans le temps et dans l'éternité , je ne laisse pas de m'en faire aujourd'hui un honneur spécial, distinguant ce jour bienheureux entre les autres jours qui ont composé votre destinée, et le choisissant pour déclarer à tout l'univers que vous êtes mon Fils : Filius meus es lu, ego hodie genui te.
Mais venons au fond de la question, et pour nous instruire d'une vérité aussi essentielle que celle-ci, voyons dans quel sens et comment il est vrai que la résurrection de Jésus-Christ établit particulièrement la foi de sa divinité. Car vous me direz : Le Sau veur du monde, pendant le cours de sa vie mortelle, n'avait-i pas fait des miracles qui l'autorisaient dans la qualité qu'il prenai de Fils de Dieu? Les démons chassés, les aveugles-nés guéris les morts de quatre jours ressuscites, n'était-ce pas autant d< démonstrations , mais de démonstrations palpables et sensibles du pouvoir tout divin qui résidait en lui? quel effet plus singulie devait avoir sa résurrection pour confirmer cette créance? Ecoi tez-moi, chrétiens, voici le nœud de la difficulté et comme 1 point décisif du mystère que je traite. Je dis que la révélation d
la divinité de Jésus-Christ était surtout attachée à sa résurrection ; But prœdestinatus est Filius Del ex resurrectione mortuorum (Rom., 1) : pourquoi? pour quatre raisons, ou plutôt pour une seule renfermée dans ces quatre propositions : parce que la résurrection de Jésus- Christ était la preuve que cet Homme-Dieu devait expressément donner aux Juifs pour leur faire connaître sa divinité : parce que cette preuve était en effet la plus naturelle et la plus convaincante de sa divinité : parce que , de tous les miracles de Jésus-Christ faits par la vertu de sa divinité, il n'y en a pas un qui ait été si avéré , ni d'une évidence si incontestable que celui de la résurrection de son corps ; et parce que c'est celui de tous qui a le plus servi à la propagation de la foi et à l'établissement de l'Évangile , dont la substance et le capital est de croire en Jésus-Christ et de confesser sa divinité : d'où vient, que les chrétiens des premiers siècles , voulant exprimer dans un mot l'idée qu'ils se formaient de la résurrection du Sauveur, par un usage reçu entre eux, l'appelaient simplement le témoignage ; jusque-là que l'empereur Constantin, ayant bâti dans la nouvelle Jérusalem un superbe temple sous le titre de Jésus-Christ ressuscité, lui donna le nom de Martyriùm, c'est-à-dire testimonium. Et saint Cyrille, patriarche de la même ville, en apporte la raison : savoir, que ce temple était consacré à un mystère que Dieu vait lui-même choisi pour être le témoignage solennel de la divinité de son Fils. C'est ce que vous verrez, chrétiens, dans l'exposition de ces quatre articles que je vais vous développer.
Car, premièrement, n'est-ce pas une remarque bien solide, qu'autant de fois que Jésus-Christ se trouve, dans l'Évangile, )ressé par les Juifs sur le sujet de sa divinité, et qu'ils lui en demandent des preuves, il ne leur en donne jamais d'autre que sa résurrection, dont il se sert ou pour convaincre leurs esprits, ou )0iir confondre leur incrédulité? Cette nation infidèle, disait-il, veut être assurée par un miracle de ce que je suis ; et elle n'aura point d'autre miracle que celui du prophète Jonas, ou plutôt, que ?elui dont le prophète Jonas fut la figure; savoir, qu'après avoir 3té enfermé trois jours dans le sein de la terre, j'en sortirai 3omme Jonas sortit du ventre de la baleine : Generatio prava rignum quxrit , et signum non dabitur ei , nisi signum Jonas wophetœ. (Matth. , 12. ) Vous me demandez, ajoutait-il en s'airessant aux pharisiens, par quel miracle je vous montre que j'ai Iroit d'user du pouvoir absolu et de l'autorité indépendante que
je m'attribue : Quod signum ostendis nobis quia hxc facisf (Joan. , 2.) Or, voici par où je veux que vous en jugiez-, c'est qu'après que vous aurez détruit, par une mort cruelle et violente, ce temple visible, qui est mon corps, je le rétablirai dès le troisième jour dans le même état, et dans un état même plus parlait : Solvite templum hoc, et in tribus diebus excitabo illud. ( là. ) Prenez garde, s'il vous plaît, chrétiens : il pouvait leur produire cent autres miracles, qu'il opérait au milieu d'eux; mais il les supprime tous , et vous diriez qu'en les faisant il ne se proposait rien moins que de faire connaître aux hommes sa divinité I car, s'il change l'eau en vin aux noces de Cana , c'est par une déférence comme forcée à la prière de Marie -, s'il délivre la fille de la Chananéenne, c'est pour se délivrer de l'importunité de cette femme : s'il ressuscite le fils de la veuve, c'est par une pure compassion. Dans la plupart même de ces actions surhumaines, après avoir laissé agir sa toute - puissance , il recommande le secret à ceux qui en ont ressenti la vertu. Et quand il découvre aux trois disciples la gloire de sa transfiguration , où le Père céleste parlant en personne le reconnaît pour son Fils bien-aimé, il leur défend d'en rien publier, jusqu'à ce qu'il soit ressuscité d'entre les morts iNemini dixeritis visionem, donec Filius liominis a mon tuis resurgat. (Matth., 17.) Pourquoi cela? par la raison qu'en apporte saint Ghrysostome , que dans le dessein de Dieu la résurrection de Jésus-Christ ayant été ordonnée pour être le signe de la filiation divine , c'était elle qui devait mettre le sceau à tous les . autres miracles, et qui en devait consommer la preuve. Delà dépendait la foi de tout le reste ; car ce Sauveur des hommes ayant dit, Je suis égal à mon Père et Dieu comme lui, et, pour faire voir que je le suis, je ressusciterai trois jours après ma mort; s'il n'eût pas été tel qu'il prétendait, il était impossible qu'il ressuscitât, parce que Dieu alors, en concourant au miracle de sa résurrection, eût autorisé l'imposture et le mensonge. Si donc, après cette déclaration, il est ressuscité, il fallait aussi, par une suite nécessaire, qu'il fût Dieu. Étant Dieu, tous ses miracles subsistaient, puisqu'il est naturel à un Dieu de faire des miracles. El au contraire , s'il n'était pas ressuscité , la créance de sa diviniû se trouvait détruite par sa propre bouche; sa divinité détruite ses miracles ne devaient plus avoir de force , ses paroles n'étaienl que fausseté, sa vie qu'artifice et illusion, toute la foi chrétienne qu'un fantôme; et voilà le sens littéral de ce passage de sain
Paul; Si axdem Christus non resurrexit , liiaiûs est prœdicalio nostra, inanis est et fides vestra. {I Cor., 15.) Tout cela, encore une fois , parce que Jésus-Christ avait marqué la résurrection de son corps comme le caractère distinctif de sa divinité.
Mais pourquoi choisissait-il celui-là préférablement a tous les autres? Ah! chrétiens, en pouvait-il choisir un plus éclatant et j)!us sensible que de se ressusciter lui-même ? Le miracle, dit saint Augustin, est, pour les créatures intelligentes, le langage et la voi\ de Dieu, et le plus grand de tous les miracles est la résurrection d'un mort; mais entre toutes les résurrections, quelle est la plus miraculeuse ? n'est-ce pas , poursuit ce saint docteur, de se rendre la vie à soi-même, et de se ressusciter par sa propre vertu? Ce n'est donc point sans raison que Jésus-Christ s'attachait spécialement à ce signe , pour vérifier qu'il était Dieu et Fils de Dieu. En effet, il n'appartient qu'à un Dieu de dire comme lui : Potestatem habeo ponendi animam meam, et iterum sumendi eam (Joan., 10) ; J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre ; l'un m'est aussi facile que l'autre ; et comme je ne la quitterai que quand je voudrai , aussi la reprendrai-je quand il me plaira. Il n'y a, dis-je, qu'un Dieu qui puisse s'exprimer de la sorte. Avant Jésus-Christ (ne perdez pas cette réflexion de saint Ambroise, également solide et ingénieuse), avant Jésus-Christ, on avait vu dans le monde des hommes ressuscites, mais ressuscites par d'autres hommes. Elisée, par le souffle de sa bouche, avait ranimé la cadavre du fils de la Sunamite ; et par la prière d'Élie , l'enfant de la veuve de Sarepta , mort de défaillance et de langueur, avait été rendu à sa mère désolée, plein de vigueur et de santé. Mais, comme remarque saint Ambroise, ceux qui étaient alors ressuscites, ne recevaient la vie que par une vertu étrangère ; et ceux qui opéraient ces miracles, ne les faisaient que dans des sujets étrangers. La merveille inouïe, c'était que le même homme fît tout à la fois le double miracle, et de ressusciter, et de se ressusciter. Car c'est ce qu'on n'avait jamais entendu, A sxculo non est auditum (Joan., 9); et voilà le miracle que Dieu réservait à son Fils, afin de déclarer au monde qu'il était tout ensemble homme et Dieu : homme, puisqu'il était ressuscité; et Dieu, puisqu'il s'était ressuscité : Ut ostenderet quoniam erat in ipso , et resuscitatus homo, et resusettans Deus. ( Ambr. ) Mystère adorable que saint Jérôme, par ce don de pénétration qu'il avait pour bien enten-
dre les Ecritures, observe dans ces paroles du psaume , qui, selon la lettre même, conviennent à Jésus-Christ, et ne se peuvent rapporter qu'à lui : jEstimatus sum cum descendentibus in lacum : factus sum sicut homo sine adjutorio, inter mortuos liber. (Ps. 87.) On m'a mis au rang des morts, et l'on a cru qu'en mourant je ne devais point avoir d'autre sort que le commun des hommes ; mais il y a eu néanmoins entre eux et moi deux grandes différences, l'une, que j'ai été libre entre les morts, inter mortuos liber, et l'autre , que parmi les morts, je n'ai eu besoin du secours de personne, sicut homo sine adjutorio. Que veut-il dire, chrétiens? C'est-à-dire que Jésus -Christ est entré dans le royaume de la mort, non pas comme son sujet, mais comme son souverain ; non pas comme esclave, mais comme vainqueur-, non pas comme dépendant de ses lois, mais comme jouissant d'une parfaite liberté : inter mortuos liber. De sorte que j pour en sortir par la voie de la résurrection, il ne lui a fallu que lui-même : point de prophète qui priât pour lui, qui lui commandât de se lever, qui le tirât par violence du tombeau, parce qu'étant Dieu il ne devait être aidé que de sa vertu toute-puissante : Factus sum sicut homo sine adjutorio inter mortuos liber. Paroles, ajoute saint Jérôme, que le Saint-Esprit semble avoir dictées pour composer l'épitaphe de Jésus-Christ qui devait ressusciter.
Il est donc vrai que la résurrection de cet Homme-Dieu était la preuve la plus authentique qu'il pouvait donner de sa divinité; et c'est pourquoi toute la synagogue, conjurée contre lui, fit de puissants efforts pour empêcher que la créance de cette résurrection ne fût reçue dans le monde. Tous les Juifs étaient persuadés que si l'on croyait une fois, et. s'il était constant, que Jésus-Christ fût ressuscité, dès là il se trouverait dans une pleine possession et de la qualité de Messie, et de celle de Fils de Dieu. Mais qu'estil arrivé? Par une conduite toute merveilleuse de la Providence, de tous les articles de notre religion , ou plutôt de tous les miracles sur quoi est fondée notre religion, il n'y en a aucun dont le fait ait été si avéré , ni dont l'évidence soit si incontestable : en sorte, dit saint Augustin, qu'un païen même et un infidèle, examinant sans préoccupation toutes les circonstances de ce minicle, est forcé d'en reconnaître la vérité. Et ce qui est encore plus étonnant, continue ce saint docteur, c'est que les deux choses qui naturellement auraient dû être des obstacles à la foi de cette ré-
surrection, savoir, la haine des pharisiens et l'incrédulité des apôtres , sont justement les deux moyens que Dieu a employés pour l'appuyer et pour la fortifier. Oui, les ennemis de Jésus- Christ les plus passionnés ont malgré eux contribué par leur haine même à vérifier le miracle de la résurrection du corps, et par conséquent à établir notre foi. Car prenez garde, chrétiens : à peine Jésus -Christ est-il expiré, qu'ils s'adressent à Pilate; et que lui représentent-ils? Nous nous souvenons que ce séducteur a dit, lorsqu'il était encore vivant : Je ressusciterai trois jours après ma mort; il s'y est publiquement engagé, et il a voulu qu'on éprouvât par là s'il était fidèle et véritable dans ses paroles. Tout le peuple est dans l'attente du succès de cette prédiction : et si son corps venait maintenant à disparaître, il n'en faudrait pas davantage pour confirmer une erreur aussi pernicieuse que cellelà. Il est donc important d'y pourvoir, et nous venons à vous pour le faire avec plus d'autorité. Allez, leur répond Pilate, vous avez des gardes, usez-en comme il vous semblera bon; je vous donne tout pouvoir. Et aussitôt le sépulcre est investi de soldats, la pierre qui en terme l'ouverture est scellée; ou n'omet rien pour une entière sûreté. Quel effet de cette prévoyance? Point d'autres que d'écarter jusqu'aux moindres doutes et jusqu'aux plus légers soupçons sur la résurrection de Jésus-Christ. Car, malgré toutes leurs précautions et tous leurs soins, le corps du Sauveur, après trois jours de sépulture, ne s'étant plus trouvé dans le tombeau, que pouvaient dire les pharisiens? Que ses disciples l'avaient enlevé à la faveur de la nuit, et tandis que la garde était endormie? Mais, reprend saint Augustin, comment a-t-on pu approcher du sépulcre, lever la pierre, emporter le corps, sans éveiller aucun des soldats? D'ailleurs si la garde était endormie, d'où a-t-elle su qu'on l'avait enlevé, et qui l'avait enlevé; et si elle n'était pas endormie, comment a-t-elle souffert qu'on l'enlevât? Quelle apparence que les disciples, qui étaient la faiblesse et la timidité même, soient devenus tout à coup si hardis, et qu'au travers des gardes, avec un danger visible de leurs personnes, ils aient osé ravir un corps mis en dépôt sous le sceau public ? De plus, quand ils l'auraient osé, à quel dessein voudraient-ils faire croire aux autres une chose dont la fausseté leur aurait été clairement connue? que pourraient -ils espérer de là? Car s'ils avaient enlevé le corps, il leur était évident que Jésus-Christ n'était pas ressuscité , et qu'il les avait trompés ; et comme ils s'é-
taient exposés pour lui à la haine de toute leur nation, il était naturel que , se voyant ainsi abusés , bien loin de soutenir encore ses intérêts, ils le renonçassent, déclarant aux magistrats que c'était un imposteur ; témoignage que toute la synagogue eûtreçu avec un applaudissement général , et qui leur eût gagné l'affection de tout le peuple : au lieu que , publiant sa résurrection , ils ne devaient attendre que les traitements les plus rigoureux, les persécutions, les prisons, les fouets, la mort même.
Cependant voilà l'unique défaite des Juifs , pour éluder le miracle de la résurrection de Jésus-Christ : Ses disciples enlevèrent son corps. Ce n'est pas seulement de l'évangéliste que nous l'apprenons, mais de Justin, martyr, lequel, ayant été juif de religion, était mieux instruit que personne de leurs traditions. Ils répandirent, dit-il, dans le monde, que le sépulcre avait été forcé. Mais le mensonge était si visible, que la résurrection du Sauveur ne laissa pas de passer pour constante parmi le peuple. Josèphe lui-même n'en a pu disconvenir, quelque intérêt qu'il eût à obscurcir la gloire du Fils de Dieu : et afin que la gentilité aussi bien que le judaïsme rendît hommage à ce Dieu ressuscité, Pilate, selon le rapport de Tertullien, bien informé de la vérité, et déjà chrétien dans sa conscience, en écrivit à Tibère; Ea omnia super Christo PUatus, et ipse pro conscientia sua jam christianus, Tiberio renuntiavit. (Tertull.) Sur quoi ce Père n'a pas craint d'ajouter que les empereurs auraient cru dès lors en Jésus-Christ, s'ils n'avaient été , comme empereurs , nécessaires au siècle, ou si les chrétiens qui renonçaient au siècle avaient pu être empereurs : Si aut Cxsares non fuissent sxculo necessarii, aut christiani potuissent esse Cœsares. (Tertull.) Mais ce qui me surprend au delà de tout le reste , et ce que nous ne pouvons assez admirer, c'est de voir les apôtres, qui, pendant la vie de leur maître, ne pouvaient pas même comprendre ce qu'il leur disait de sa résurrection, qui, dans le temps de sa passion, en avaient absolument désespéré, et qui rejetaient après sa mort, comme des fables et des rêveries, ce qu'on leur racontait de ses apparitions : de voir, dis-je, des hommes si mal disposés à croire, ou plutôt si déterminés à ne pas croire , devenir les prédicateurs et les martyrs d'un mystère qui, jusque-là, avait été le plus ordinaire sujet de leur incrédulité, aller devant les tribunaux et les juges de la terre confesser une résurrection dont ils s'étaient toujours fait une matière de scandale , ne pas craindre de mourir
pour en confirmer la vérité, et s'estimer heureux, pourvu qu'en mourant ils servissent à Jésus-Christ, glorieux et triomphant, de témoins fidèles. Qui fit ce changement en eux, et qui était capable de le faire, sinon l'assurance et la foi de sa résurrection? Mais une foi si ferme, après une incrédulité si obstinée, n'était-elle pas un coup de la main du Très-Haut? Hxc mutât io dexterx Excehi. (Psatm. 76.) Aussi est-ce en vertu de cette foi, je dis de la foi d'une résurrection si miraculeuse, que le christianisme s'est multiplié, que l'Évangile a fait dans le monde des progrès inconcevables, et que la divinité du Sauveur, malgré l'enfer et toutes ses puissances, a été crue jusqu'aux extrémités du monde. Nous n'avons qu'à considérer l'origine et la naissance de l'Église. Jamais les apôtres ne prêchaient Jésus -Christ dans les synagogues, qu'ils ne produisissent sa résurrection comme une preuve sans réplique : Hune Deus suscitavit tertia die. {Jet., 20.) C'est celui, disaient-ils sans cesse, qui est ressuscité le troisième jour; celui que le Dieu de nos pères a glorifié, en le délivrant de la mort ; celui que vous avez crucifié, mais qui depuis s'est montré dans l'état d'une vie nouvelle. On dirait que c'était là le seul article qui rendait leur prédication efficace et invincible. Car en quoi faisaient-ils paraître la force de ce zèle apostolique dont ils étaient remplis? A rendre témoignage de la résurrection de Jésus-Christ : Virtute magna reddebant apostoti testimonium resurrectionis Jesu Christi Domini nostri. {Ibid., 4.) En cela consistait tout le soin et tout le fruit de leur ministère ; jusquelà même que lorsqu'il fallut procéder à l'élection d'un nouveau disciple en la place du perfide Judas, la grande raison qu'ils apportèrent fut qu'ayant vu ce qu'ils avaient vu, et qu'étant au Sauveur du monde ce qu'ils lui étaient, ils devaient s'associer quelqu'un pour être avec eux témoin de sa résurrection : Oportet enim testem resurrectionis ejus nobiscum fieri unum ex istia (Jet., 1) ; comme si leur apostolat eût été réduit à ce seul point. VA en eifet, ajoute saint Luc, tout le monde se rendait à la force de ce témoignage. Les Juifs n'y pouvaient résister, les Gentils en étaient persuadés, le nombre des chrétiens croissait tous les jours-, et nous apprenons de saint Chrysostome, qu'immédiatement après la profession de foi que faisaient les catéchumènes, en reconnaissant que Jésus -Christ était ressuscité, on leur conférait le baptême. Pourquoi cela ? Parce que professer la résurrection de Jésus-Christ, c'était professer qu'il était Dieu; et professer qu'il
était Dieu, c'était embrasser sa religion, puisqu'il est certain que toute la religion chrétienne est fondée sur la divinité de Jésus- Christ, et que la divinité de Jésus-Christ ne nous a été authentiquement révélée que par le miracle de sa résurrection.
Arrêtons-nous ici , et pour répondre au dessein de Dieu dans ce mystère , élevons-nous par les sentiments de la foi au-dessus de notre bassesse. Entrons, si j'ose m'exprimer de la sorte, dans le sanctuaire de la divinité de Jésus-Christ qui nous est ouvert ; et, profitant de la fête que nous célébrons , disons avec les vieillards de l'Apocalypse, prosternés devant le trône de l'agneau : Digrius est agnus qui occisus est, accipere virtutem et divinitatem {Apoc, 5). Oui, l'agneau sacrifié pour nous mérite de recevoir l'hommage que toute l'Eglise lui rend aujourd'hui. En adorant son Être divin , faisons à ce Sauveur la même protestation que lui fit saint Pierre : Tu es Christus Filius Dei vivi (Matth., 16) ; Vous êtes le Fils du Dieu vivant; ou pour la concevoir dans des termes d'autant plus forts et plus énergiques qu'ils sont plus simples et plus naturels, servons-nous de l'expression de saint Thomas, Dominas meus et Deus meus ( Joan.,20), Mon Seigneur et mon Dieu : expression qui confondait autrefois l'impiété arienne, et qui fermera éternellement la bouche à l'infidélité des libertins. Au lieu qu'avant la résurrection du Fils de Dieu, et Thomas et les autres apôtres se contentaient de lui dire. Magister, Domine (Matth., 22 et 25), Seigneur, Maître; maintenant qu'il est ressuscité , faisons-nous un devoir de lui répéter cent fois : Domînus meus et Deus meus. Vous êtes mon Seigneur et mon Dieu, et vous me le faites connaître si évidemment dans votre résurrection, que j'aurais presque lieu de craindre qu'elle ne fît perdre à ma foi une partie de son mérite. Car je sens mon âme toute pénétrée des vives lumières qui sortent de votre humanité sainte, et qui sont comme les rayons de la divinité qu'elle renferme. Je ne comprenais pas ce que saint Paul voulait faire entendre aux Hébreux , quand il leur disait que le Père éternel avait commandé aux anges d'adorer son Fils dans le moment qu'il ressuscita et qu'il fit sa seconde entrée dans le monde : Et cum iterum introducit primogenitum in orbem terrx, dicit : Et adorent eum omnes angeli Dei (Heb?\, 1) : mais j'en vois maintenant la raison; c'est que Jésus-Christ, en ressuscitant, montra à tout l'univers qu'il était Dieu, et que l'adoration est le culte propre de Dieu, et uniquement affecté à Dieu. Voilà pour-
quoi le Père éternel voulut que ce culte fût rendu solennellement à Jésus -Christ par tous les esprits bienheureux : Et adorent eum omnes angeli Dei. De savoir pourquoi il s'adressa aux anges, et non pas aux hommes pour leur donner cet ordre, ah! mes frères, dit saint Jérôme, expliquant ce passage, c'est notre instruction d'une part, mais notre confusion de l'autre. Car il ne s'adressa aux anges que dans la connaissance anticipée qu'il eut de l'ingratitude , de la dureté , de l'insensibilité des hommes. Il ne s'adressa aux anges que parce qu'il prévit que les hommes seraient des esprits mondains, qui, bieu loin d'adorer Jésus-Christ en vérité, l'outrageraient, le blasphémeraient, et par le dérèglement de leur vie le couvriraient de honte et d'opprobre. Il est vrai que les hommes, encore plus que les anges, devaient adorer ce Dieu renaissant du tombeau, puisque c'était leur Sauveur, et non pas le Sauveur des anges : mais le désordre des hommes, le libertinage des uns, l'hypocrisie des autres, l'orgueil de ceuxci, la lâcheté de ceux-là, c'est ce qui détermina le Père céleste à recourir aux anges comme à des créatures plus fidèles, quand il voulut procurer à son Fils unique le tribut d'honneurs qui lui était dû en conséquence de sa résurrection : Et eum iterum introducit primogenitum in orbem terne, dicit : Et adorent eum omnes angeli Dei; comme s'il eût dit : Que les anges soient ses adorateurs, puisque les hommes sont des impies qui le scandalisent. Car c'est le reproche que chacun de nous a dû se faire aujourd'hui dans l'amertume de son âme : reproche qui suffirait pour nous tirer de l'assoupissement où nous sommes, et pour ranimer notre foi; reproche qui, par une suite nécessaire, produirait notre conversion et le changement de nos mœurs.
En effet , cette foi de la divinité de Jésus-Christ a sanctifié le monde, et n'est-ce pas par cette même foi que le monde qui nous enchante, et dont les maximes nous corrompent, doit être sanctifié dans nous? Si j'ai cette foi, ou je suis juste, ou je suis dans la voie de l'être : si je ne l'ai pas , il n'y a dans moi que péché et qu'iniquité. Qui est celui, demande le bien-aimé disciple saint Jean, qui triomphe du monde, sinon celui qui croit que Jésus -Christ est Dieu? Cuis est qui vincit mundum, nisi qui crédit quoniam Jésus est Filius Dei? (/Joan., 5.) C'est-à-dire, quel est celui qui, maître de ses passions , est réglé dans sa conduite , modéré dans ses désirs, continent, patient, charitable, sinon celui qui se laisse gouverner et conduire par la foi de ce Dieu sauveur? Au
contraire, quel est celui qui demeure toujours esclave du monde et de ses concupiscences , esclave de l'ambition, esclave de l'intérêt, esclave de la sensualité, si ce n'est pas celui qui a renoncé à cette foi, ou en qui cette foi est languissante? Quis est qui vincit mundum, nisi qui crédit quoniam Jésus est Filius Dei f Consultez l'expérience, et vous verrez avec quelle raison parlait l'apôtre. La prudence humaine a cru pouvoir se maintenir indépendamment de cette foi, et en a voulu secouer le joug; mais on sait de quelle manière elle y a réussi, et les tristes effets de cette indépendance criminelle. On a vu des chrétiens s'ériger en philosophes, et laissant Jésus-Christ, s'en tenir à la foi d'un Dieu; mais, par une disposition secrète de la Providence, leur philosophie n'a servi qu'à faire paraître encore davantage l'égarement de leurs esprits et la corruption de leurs cœurs. Il semble qu'avec la connaissance d'un Dieu, ils devaient être naturellement sages et naturellement vertueux : mais parce qu'on ne peut être solidement vertueux et sage que par la grâce, que la grâce est attachée à Jésus -Christ, que Jésus -Christ ne nous est rien sans la foi, que la foi qui nous unit à lui est celle qui nous révèle sa divinité , de là vient qu'avec toutes ces belles idées de sagesse, ils ont été des insensés, des emportés; qu'ils se sont laissé entraîner au torrent du vice, qu'ils ont succombé aux plus honteuses passions ; qu'ils se sont , comme dit saint Paul , évanouis dans leurs propres pensées, et qu'affectant d'être philosophes, ils ont même cessé d'être des hommes. Au contraire, où a-t-on trouvé l'innocence et la pureté de la vie? Dans cette sainte et divine foi, qui nous apprend que Jésus-Christ est vrai Fils de Dieu : Quis est qui vincit mundum , nisi qui crédit quoniam Jésus est Filim Dei? Voilà ce qui nous justifie; voilà ce qui nous ouvre le trésoi des grâces et des vertus , voilà ce qui nous donne accès auprès de Dieu pour avoir part un jour à cette bienheureuse résurreetioi qui nous est promise. Résurrection de Jésus-Christ, preuve incontestable de sa divinité : c'est par là qu'il confirme notre foi. Résurrection de Jésus-Christ, gage assuré de notre résurrection future : c'est ainsi qu'il anime notre espérance, comme vous Valiez voir dans la seconde partie.