‹ Choix de testamens anciens et modernes, remarquables par leur importance, leur singularité ou leur bizarrerie; avec des détails historiques et des notes (volume 2)Chapitre 133 sur 137 · TESTAMENT DE L'HERMITE · texte numérisé non relu

TESTAMENT DE L'HERMITE

Relinquendtun est. Màst. 4.1 Ep»

11 faut tout abandonner.

« C'est un fort ancien usage que celui des testamens, à en juger par le testament de Noé, cité par Eusèbe, et dont le moine Cédrène nous a conservé les principales dispositions dans sa Chronique (1). Je sais que beaucoup d'écrivains se sont élevés contre ce droit , en vertu duquel un homme dispose de biens qui ne lui appartiendront plus dans un temps ou il aura cessé d'être : je ne suis pas de ces gens-là ; je trouve tout simple qu'on donne ce que l'on possède > à la condition de n'en faire jouir les autres qu'au moment où l'on ne pourra plus en jouir soi-même, et je ne serais pas embarrassé de prouver que sur ce point , et pour cette fois , l'usage se trouve parfaitement d'accord avec la raison , la justice et la morale.

(i) Il est rapporté dans notre discours préliminaire»

DE LA CHAUSSEE d'ANTIN. 4^9

> Pour mettre , autant qu'il est en mon pouvoir , ce dernier acte de ma volonté à l'abri de la chicane qui s'introduit le plus souvent entre deux formalités , j'ai pris le parti de faire ce qu'on appelle un testament olographe, et d'y établir pour première clause , à l'exemple de Duclos , que tout donataire qui élèverait la moindre difficulté sur tout ou partie dudit testament , soit déchu par cela même du droit qui résulte de la disposition faite à son profit. Qu'une pareille détermination soit généralement adoptée ; qu'elle devienne protocole indispensable dans tous les actes de cette nature , et l'on tarit la source la plus abondante des procès les plus scandaleux.

9 Attendu que je compte à mon neveu , pour la meilleure partie de la succession que je lui laisse , la réputation d'honnête homme, à laquelle j'ai travaillé pendant soixante ans , j'exige qu'il la défende unguibus et rostro, contre ces compaguies de braves nouvellement réorganisées , qui attaquent et qui battent avec tant de courage les gens à terre ou en terre.

> Je déclare que je sors de ce monde bien persuadé que je vais en trouver un meilleur ; ce qui doit paraître excessivement probable au plus incrédule, pour peu qu'il ait passé comme moi 75 ans dans celui-ci.

» Néanmoins, comme il faut, autant qu'on peut, mourir en paix , même avec ceux avec qui Ton a vécu en guerre, je demande sincèrement pardon aux fourbes que j'ai démasqués, aux intrigans que j'ai signalés, aux sots dont j'ai eu le malheur de rire, comme je pardonne moi-même aux ingrats , aux envieux , aux calomniateurs , aux libellistes qui ont tourmenté ma vie du mieux qu'Us ont pu. Je ne parle pas de quelques beautés infidèles dont ma jeunesse a eu beaucoup à souffrir : chacune à son tour a obtenu le pardon de l'autre.

* J'ordonne que tous mes papiers , sans exception ,

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soient remis à mon vieil ami Charles de L.... ; lequel, après en avoir extrait ce qu'il jugera digne du public ou du portefeuille d'un ami , fera brûler le reste en sa présence. Par ce moyen , je me crois en droit de désavouer d'avance tous les mémoires posthumes, toutes correspondances inédites , anecdotes secrètes , ou toutes autres publications du même genre, que les chiffonniers de la littérature jugeraient à propos de faire paraître sous mon nopa. Je croirais faire injure à mon ami en défendant par une disposition spéciale , que mes lettres particulières fussent imprimées : nous nous sommes trop* souvent récriés ensemble contre cette violation du plus saint des dépôts , contre cette impudeur qui met le public dans la confidence des affections les plus secrètes r des sentimeus les plus intimes de deux cœurs qui s'épanchent en liberté , pour que je puisse craindre de donner, après ma mort , le scandale qu'ont excité les Lettres de Mirabeau, celles de Mademoiselle de Lespinasse , et tant d'autres.

» Je ne m'oppose pas à ce qu'il soit fait une édition Complète de mes œuvres, si le public et mon libraire veulent en courir les risques; mais j'insiste pour qu'on ne mette pas mon portrait en tête : c'est une vanité dont certaines gens m'auraient guéri, si jamais j'en eusse été atteint; d'ailleurs je suis bien aise d'enlever aux journalistes le plaisir de s'égayer sur la tournure socratique de mon nez , ou sur la forme chinoise de mes yeux. Si pourtant le libraire faisait du portrait de l'auteur une condition de son marché , je le prie d'obtenir du dessinateur un costume plus conforme à mon caractère qu'à ma profession. J'ai souvent ri de voir Bertin soupirant une élégie , en habit de dragon, Gilbert agitant le fouet de la satire, en perruque à bourse; et Buffon expliquant les mystères de la nature » en habit brodé et en manchettes de dentelle.

DE LA CHAUSSEE d'anÏIN. 4^*

> Je fais défense expresse à mon exécuteur testamentaire de mettre mon mobilier à l'encan. Je n'ai jamais pu voir sans une extrême répugnance , cette foule d'étrangers avides qu'une affiche placardée sur un morceau de serge, appelle dans une maison en deuil, au milieu d'une famille en larmes , pour s'y disputer la dépouille d'un mort. En conséquence, je charge mon neveu de partager entre Paul , mon domestique , et M.me Choquet , ma femme de ménage , ceux de mes vieux meubles qu'il ne gardera pas pour son usage.

» Je laisse à mon neveu , par substitution , comme je l'ai reçu de mon oncle d'Àrmentières , mon grand fauteuil de maroquin à oreillettes, qu'il ne reléguera pas dans son garde-meuble , sous peine d'insulter à la mémoire de ses aïeux : en prenant l'habitude de s'y reposer une ou deux heures par jour, il finira par y trouver quelques vieux souvenirs de morale et de probité dont il pourra dans l'occasion prendre conseil.

» Je recommande également à la piété de mon légataire lés dix-huit portraits de famille que je lui laisse ; plusieurs sont l'ouvrage de grands maîtres; il y en a deux 4e Mignard , trois de Riga ud , un deRaoux et quatre de La tour. Si mon petit-neveu était tenté quelque jour de mettre ses aïeux en vente , je l'invite à relire auparavant certaine scène de Y Ecole de Médisance (School for scandai ) qui pourra lui en faire passer l'envie.

> Je donne à la femme de mon ami Charles de L...., mon portrait en pied qu'elle m'a demandé, et que je lui ai refusé de mon vivant , par la raison qu'il est d'une ressemblance extrême et d'un ridicule achevé.» La mort effacera le ridicule et ajoutera du prix à la ressemblance.

» Item , je donne à Paul toute ma garde-robe; elle est assez modeste pour qu'il puisse s'en parer sans scandale , et la forme de mes habit» est assez ancienne pour être bientôt à la mode.

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3> Mes livres sont pour la plupart surchargés de notes, et ne sont ni assez rares, ni assez curieux pour tenter les amateurs : si mon légataire se décide à les vendre, il sera obligé d'en traiter avec les bouquinistes, ce qui m'évitera (m'épargnera) du moins le désagrément de cette espèce de célébrité bibliographique qui consiste à voir votre nom figurer dans la collection des catalogues, à côté de ceux des Filkeul, des Lateu, des Bellanger, et autres illustres inconnus qui n'ont d'autre réputation que celle de leur bibliothèque.

y Je donne à ma femme de ménage, M.me Choquet, ma batterie de cuisine , telle qu'elle se comporte; et attendu que je lui dois un petit dédommagement de la liberté que j'ai prise de parler d'elle un peu légèrement dans un discours intitulé : Les Caquets de ma femme de ménage , qui n'a point encore paru , mais qui trouvera sa place dans le dernier volume du recueil de mes observations; je donne à ladite dame Choquet un portrait de la Vierge d'après Raphaël , qu'elle convoitait depuis longtemps , et qui figurera très-bien au pied de son lit ( comme elle me l'a fait observer cent fois ), entre son crucifix et son bénitier de cristal.

> Item, je lui donne une année de ses gages.

> Je ne veux point qu'on envoie de billets de faire part après ma mort : ceux qu'elle intéresse l'apprendront assez tôt ; ceux qu'elle n'intéresse pas n'ont pas besoin de l'apprendre.

» Je désire que la cérémonie de mes funérailles se fasse avec une grande simplicité; qu'on me conduise directement de chez moi à l'église , et de l'église à mon dernier gîte , sans arrêter mon convoi en face du théâtre du Vaudeville , où je me souviens d'avoir donné une pièce , il y a vingt ans , ni même devant le bureau de la Gazette de France, où j'avais élu mon domicile littéraire , dût-on y commander quelqu'un d'office pour prononcer mon oraison funèbre.

DE LA CHAUSSÉE d'ANTIN. 4^3

> Vu l'instabilité de nos cimetières modernes , et attendu qu'un autre a pris , au cimetière Montmartre , la seule place que je voulais y occuper , je charge le docteur N.... de trouver dans son art le moyen de réduire, le plus promptement possible , mon corps à l'état de squelette , afin que je puisse être admis dès à présent , et sans passer par la longue filière du tombeau , aux honneurs des catacombes , où j'ai retenu ma place dans la promenade que j'y ai faite il y a deux ans avec M.™ de Sezanne : une fois là , je suis certain qu'on ne me délogera plus; je n'ai jamais aimé les déménagemens.

» Je désire que Paul reste au service de mon neveu, à moins qu'il ne se retire dans ma ferme de Normandie; dans l'un ou l'autre cas je lui donne et lègue un pension de 5oo fr. ; plus , 200 fr. pour le deuil , qu'il pourra porter en couleur, si bon lui semble.

> Item , je donne à ce bon et fidèle domestique , la pendule à carillon qui se trouve dans mon alcôve , et qu'il a montée pendant trente ans.

» Item , je donne à mon excellent ami , Charles de L. . . . , en mémoire de notre vieille amitié , qui a commencé dans les Indes, un rubis gravé, dont m'a fait présent Hyder-Aly, après l'invasion du Carnate; je l'ai porté jusques à ce jour. On trouvera cet anneau à la chaîne de ma montre.

> Item, je donne à M.me de L.... un petit coffre noir à pointes d'acier, dont la clé est perdue depuis longtemps , et je la prie de ne l'ouvrir qu'un an , jour pour jour , après ma mort.

> Item, je donne aux pauvres habitans du petit bourg de N.... , où je suis né, une somme de i5oo fr. , dont M. le curé fera la distribution.

> Mes dettes acquittées , et les dispositions du présent testament remplies, je lègue le reste de mes biens, meubles et immeubles , à mon petit-neveu Ernest de ,

464 TESTAMENT, etc.

Lallé , que je nomme en même temps mon exécuteur testamentaire.

* Ecrit en entier de ma main, moi soussigné, jouissant du libre exercice de mes facilités intellectuelles, à Paris, dans mon hermitage de la Chaussée-d'Àntin , le 28 mars i8i4*

« E. J. ( Etienne Jouy ) , p L'hermite de la C haussée -a" Ant in.

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