‹ Choix de testamens anciens et modernes, remarquables par leur importance, leur singularité ou leur bizarrerie; avec des détails historiques et des notes (volume 3)Chapitre 120 sur 123 · TESTAMENT D'EMMANUEL CHARBONNIER · texte numérisé non relu

TESTAMENT D'EMMANUEL CHARBONNIER

Encore un modèle de bienfaisance. Emmanuel Charbonnier, bourgeois d'Aubonne (canton de Vaud, en Suisse ) , né avec peu de fortune , et devenu aveugle par suite de la petite-vérole, à l'âge de deux ans, vécut jusqu à yo ans , et parvint k force d'économie h réaliser la somme de a5,noo liv. de Suisse ( 37, Soi» fr. ). Sentant virement le malheur de sa position , il s'attendrissait particulièrement sur le sort dosindigens qui partageaient son infortune; et pendant cinquante ans, il s'occupa du projet d'être utile à ces malheureux après sa mort. II y réussit autant qu'il fut en son pouvoir; et les privations de toute sa vie composèrent la somme dont nous venons de parler. Le i5 juin 1802, il lit son testament, et laissa tout son bien en rentes pour être annuellement partagé aux aveugles pauvres de son district. C'est ainsi qu'ilaassuréàperpétuité une ressource contre la misère, aux compagnons de son infirmité , qui , dans le pays , doivent à jamais bénir le nom de leur vertueux bienfaiteur.

TESTAMENT DE M. HELLOIN.

Si l'on en croît les journaux , il est peu d'hommes qui aient poussé plus loin que feu M. Heltoin , ancien juge de paix près de Cacn , l'amour du repos et presque de l'immobilité; et comme le lit est le meuble le plus propre à favoriser ce genre de quiétisme physique , M. Helloin le quittait rarement. On prétend même que lorsqu'il exerçait les fonctions de juge de paix, sa chambre à coucher devenait salle d'audience , et il rendait ses arrêts la tête sur l'oreiller et le corps mollement étendu , dans la position horizontale si favorable à son goût pour ce que l'on appelle la paresse. Destitué il y a six ans , il se livra avec encore plus de sécurité ou plutôt de volupté à ses doux penchans , et ne sortit pour ainsi dire plus de son lit. Mais une vie aussi tranquille ne met pas plus à l'abri du ciseau de l'inflexible parque , que la vie active d'un solliciteur: M. Helloin l'a éprouvé dernièrement. Sentant sa fin approcher, il a du moins voulu prouver par son testament , qu'au-delà du tombeau il resterait encore Adèle à son système, ou pour mieux dire à sa passion pour le lit. En conséquence, son acte de dernière volonté a porté la clause expresse qu'il voulait être enterré la nuit dans le lit et dans la position où la mort l'aura surpris , c'est-à-dire avec sa couche, . son matelas , ses draps, son oreiller et tout ce qui compose son lit. Rien ne s'opposant à l'exécution d'une pareille clause, une- fosse énorme a été creusée, et le défunt a été descendu dans sa dernière demeure sans qu'on l'ait dérangé en rien de l'attitude où il se trouvait quand il a rendu le dernier soupir; on a placé des planches au-dessus du lit pour que la terre en tombant

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/j58 TESTAMENT DE l'hERMITE

ne troublât pas le repos de cet imperturbable quiétiste. Si le testament que nous Tenons de faire connaître n'est pas supposé {ce que nous sommes loin de garantir), n'est-il pas surprenant que tant d'originalité se soit rencontrée en France sans avoir traversé la Manche?

TESTAMENT DE l'hEkMITE DE IX CHAUSSÉE d'aHTIN.

Ce testament fictif signale si bien les travers de la société, que nous croyons devoir le comprendre parmi ceux dont nous avons fait choix : pourrions-nous terminer notre recueil par une pièce plus spirituelle et plus remarquable par la finesse de tact et d'aperçu? Mais cédons 1a plume a l'auteur.

TESTAMENT DE L'HERWITE.

Arfm?i*7><faii ttt. Mut. (i F.p.

« C'est nn fort ancien usage que celui des testamens, a en juger par le testament de Noé, cité par Eusèbe, et dont le moine Cédrëne nous a conservé les principales dispositions dans sa Chronique (i). Je sais que beaucoup d'écrivains se sont élevés contre ce droit , en vertu duquel un homme, dispose de biens qui ne lui appartiendront pi us dans un temps où il aura cessé d'être : je ne suis pas de ces gens-là ; je trouve tout simple qu'on - donne ce que l'on possède, a la condition de n'en faire jouir les autres qu'au moment où l'on ne pourra plus en jouir soi-même, et je ne serais pas embarrassé de prouver que sur ce point , et pour cette fois , l'usage se trouve parfaitement d'accord avec la raison, la justice et la morale.

(i) Il est rapporta dans notre discours préliminaire.

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DE LA CHAUSSÉE d'àTJTIN, #39

» Pour mettre, autant qu'il est en mon pouvoir, ce dernier acte de ma volonté à l'abri de la chicane qui s'introduit le plus souvent entre deuxibrmali lés, j'ai pris le parti de faire ce qu'on appelle un testament olographe, et d'y établir pour première clause , à l'exemple de Duclos , que tout donataire qui élèverait la moindre difficulté sur tout ou partie dudit testament, soit déchu par cela même du droit qui résulte de la disposition faite à son profit. Qu'une pareille détermination soit généralement adoptée ; qu'elle devienne protocole indispensable dans tous les actes de cette nature , et l'on tarit la source la plus abondante des procès les plus scandaleux.

> Attendu que je compte à mon neveu , pour la meilleure partie de la succession que je lui laisse , la réputation d'honnête homme , à laquelle j'ai travaillé pendant soixante ans , j'exige qu'il la défende ungutbus et rostro, contre ces compagnies de braves nouvellement réorganisées , qui attaquent et qui battent avec tant de courage les gens à terre ou en terre.

» Je déclare que je sors de ce monde bien persuadé que je vais en trouver un meilleur ; ce qui doit paraître excessivement probable an plus incrédule, pour peu qu'il ait passé comme moi 70 ans dans celui-ci.

> Néanmoins, comme il faut, autant qu'on peut, mourir en paix, même avec ceux avec qui l'on a vécu en guerre, je demande sincèrement pardon aux fourbes que j'ai démasqués, aux intrigans que j'ai signalés, aux sots dont j'ai eu le malheur de rire , comme je pardonne moi -même aux ingrats , aux -envieux , aux calomniateurs , aux libellâtes qui ont tourmenté ma vie du mieux qu'ils ont pu. Je ne parle pas de quelques beautés infidèles dont ma jeunesse a eu beaucoup à souffrir : chacune à son tour a obtenu le pardon de l'autre.

» J'ordonne que tous mes papiers , sans exception ,

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4Ô0 TESTAMENT DE L'nERSIITE

soient remis à mon vieil ami Charles de L.... ; lequel, après en avoir extrait ce qu'il jugera digne du public on du portefeuille d'un ami , fera brûler le reste en sa présence. Par ce moyen , je me crois en droit de désavouer d'avance tous les mémoires poslhumes, toutes correspondances inédites , anecdotes secrètes , ou toutes antres publications du même genre, que les chiffonniers de la littérature jugeraient à propos de faire paraître sous mon nom. Je croirais faire injure à mou ami en défendant par une disposition spéciale , que mes lettres particulières fussent imprimées : nous nous sommes trop souvent récriés ensemble contre celte violation du plus saint des dépôts , contre celte impudeur qui met le public dans la confidence des affections les plus secrètes, des sentimeus les plus intimes de deux cœurs qui s'épanchent en liberté , pour que je puisse craindre de donner, après ma mort , le scandale qu'ont excité les Lettres de Mirabeau, celles de Mademoiselle de Lespinasse, et tant d'autres.

» Je ne m'oppose pas à ce qu'il soit fait une édition complète de mes œuvres, si le public et mon libraire veulent en courir les risque»; mais j'insiste pour qu'on ne mette pas mon portrait en tète : c'est une vanité dont certaines gens m'auraient guéri, si jamais j'en eusse été atteint; d'ailleurs je suis bien aise d'enlever aux journalistes le plaisir de s'égayer sur la tournure socratique de mon nez , ou sur la forme chinoise de mes yeux. Si pourtant le libraire faisait du portrait de l'auteur une condition de son marché, je le prie d'obtenir du dessinateur un costume plus conforme à mon caractère qu'à ma profession. J'ai souvent ri de voir Bertin soupirant une élégie , en habit de dragon , Gilbert agitant le fouet de la satire , en perruque à bourse ; et Buffon expliquant les mystères de la nature, en habit brodé et en manchettes de dentelle.

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DE LA CHAUSSÉE c'ANTIN. 4^1

> Je fais défense expresse à mon exécuteur testamentaire de mettre mon mobilier à l'encan. Je n'ai jamais pu voir sans une extrême répugnance , cette foule d'étrangers avides qu'une nfliebe placardée sur un morceau de serge, appelle dans une maison en deuil, au milieu d'une famille en larmes, pour s'y disputer la dépouille d'un mort. En conséquence, je charge mon neveu de partager enlre»Paul, mon domestique , et M."" Choque! , ma femme de ménage , ceux de mes vieux meubles qu'il ne gardera pas pour son usage.

» Je laisse à mon neveu , par substitution , comme je l'ai reçu de mon oncle d'Arme nlièi-es , mon grand fauteuil de maroquin à oreillettes, qu'il ne reléguera pas dans son garde-meuble, sous peine d'insulter à la mémoire de ses aïeux : en prenant l'habitude de s'y reposer une ou deux heures par jour, il finira par y trouver quelques vieux souvenirs de morale et de probité dont il pourra dans l'occasion prendre conseil.

» Je recommande également à la piété de mon légataire les dix-huit portraits de famille que je lui laisse; plusieurs sont l'ouvrage de grands maîtres; il y en a deux de Mignard, trois de Rigaud, un de ïtaoux et quatre de Latour. Si mon petit-neveu était tenté quelque jour de mettre ses aïeux en vente , je l'invite à relire auparavant certaine scène de l'Ecole de Médisance (Sckoot for scandai) qui pourra lui en faire passer l'envie.

> Je donne à la femme de mon ami Charles de L...., mon portrait en pied qu'elle m'a demandé, et que je lui ai refusé de mon vivant, par la raison qu'il est d'une

. ressemblance extrême et d'un ridicule achevé. La mort effacera le ridicule et ajoutera du prix a la ressemblance. » Item, je donne II Paul toute ma garde-robe; elle est assez modeste pour qu'il puisse s'en parer sans scandale, et la forme de mes habits est assez ancienne pour être bientôt à la mode.

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462 TESTAMENT DE l'hERMITE

» Mes livres sont pour la plupart surchargés de notes, et ne sont ni assez rares, ni assez curieux pour tenter les amateurs : si mon légataire se décide à les vendre, il sera obligé d'en traiter avec les bouquinistes, ce qui m'évitera (m'épargnera) du moins le désagrément de cette espèce de célébrité bibliographique qui consiste a voir votre nom figurer dans la collection des catalogues, a côté de ceux des Fithcul, des Laleu/âe» Betlanger, et autres illustres inconnus qui n'ont d'autre réputation que celle de leur bibliothèque.

» Je donne à ma femme de ménage, M."* Choquet, ma batterie de cuisine, telle qu'elle se comporte; et attendu que je lui dois un petit dédommagement de la liberté que j'ai prise de parler d'elle un peu légèrement dans un discours intitulé : Les Caquets de ma femme de ménage, qui n'a point encore paru , mais qui trouvera sa place dans le dernier volume du recueil de mes observations; je donne à ladite dame Choquet un portrait de la Vierge d'après Raphaël , qu'elle convoitait depuis longtemps , et qui figurera très-bien au pied de son lit ( comme elle me l'a fait observer cent fois ), entre son crucifix et son bénitier de cristal.

» item, je lui donne une année de ses gages.

i Je ne veux point qu'on envoie de billets de faire part après ma mort : ceux qu'elle intéresse l'apprendront assez tôt; ceux qu'elle n'intéresse pas n'ont pas besoin de l'apprendre.

» Je désire que la cérémonie de mes funérailles se fasse avec une grande simplicité; qu'on me conduise directement de chez moi à l'église , et de l'église à mon dernier gîte , sans arrêter mon convoi en face du théâtre du Vaudeville , où je me souviens d'avoir donné une pièce, il y a vingt ans, ni même devant le bureau de la Gazette de France, où j'avais élu mon domicile littéraire, dût-on y commander quelqu'un d'office pour prononcer mon oraison funèbre.

DE 1.A CHAUSSÉE d'ANTIM. 4^3

> Vu l'instabilité de nos cimetières modernes , et attendu qu'un autre a pris, au cimetière Montmartre, la seule place que je voulais y occuper , je charge le docteur N.... de trouver dans sou art le moyen de réduire, le plus promptement possible , mon corps à l'état de squelette , afin que je puisse être admis dus à présent , et sans passer par la longue filière du tombeau , aux honneurs des catacombes , où j'ai retenu ma place dans la promenade que j'y aï faite il y a deux ans avec M.™* de Sezanne : une fois là , je suis certain qu'on ne me délogera plus; je n'ai jamais aimé les déménagemens.

> Je désire que Paul reste au service de mon neveu, a moins qu'il ne se retire dans ma ferme de Normandie ; dans l'un ou l'autre cas je lui donne et lègue un pension de 3oo fr.; plus, aoo fr. pour le deuil, qu'il pourra porter en couleur, si bon lui semble.

> Item , je donne à ce bon et fidèle domestique , la pendule à carillon qui se trouve dans mon alcôve , et qu'il a montée pendant trente ans.

> Item, je donne à mon excellent ami, Charles de L. . . . , en mémoire de notre vieille am itié , qui a commencé dans les Indes, un rubis gravé, dont m'a fait présent Hyder-Aly, après l'invasion du Carnate; je l'ai porté jusque» à ce jour. On trouvera cet anneau à la chaîne de ma montre.

» Item, je donne à M."* de L.... un petit coffre noir à pointes d'acier, dont la clé est perdue depuis longtemps, et je la prie de ne l'ouvrir qu'un an, jour pour jour , après ma mort.

> Item, je donne aux pauvres habïtans du petit bourg

de N ou je suis né, une somme de îâoo fr. , dont

M. le curé fera la distribution.

> Mes dettes acquittées , et les dispositions du présent testament remplies, je lègue le reste de mes biens, meubles et immeubles , à mon petit-neveu Ernest de

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464 TESTAMENT, etc.

Lailé , que je nomme en même temps mon exécuteur

testamentaire.

» Ecrit en entier de ma main, moi soussigné, jouissaut du libre exercice de mes facultés intellectuelles , à Paris , dans mon hermitage de la Chaussée-d'Antîn , le 98 mars i8i4-

c E. J. ( Etiekse Jody ) , »

L'hermite de ta Chaussée-d'Antin.

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Le premier volume est désigné par a , et le second p»r 5.

AbINGDON (Le comte d'), cité pour an mausolée élevé à uu cheval, b. 319.

Académie d'écriture , fondée à Paris par le chancel. de l'Hospital , a. a36.

Académie de Lyon, chargée par le général -major Cl. Martin de présenter le plan de l'institution qu'il a fondée à Lyon, b. 93. — Discussions à ce sujet, b. 108 — 113.

Acbery (Luc d'), éditeur du testament de S. perpet, a, 36; — de celui de Jeanne de France, a. i5o; — de celui de Marguerite de Lorraine, a. 16t.

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