AU NOM DU PERE, DU FILS ET DU SAINCT ESPRIT
« Je Guillaume du Vair, misérable pécheur, indigne evesque de Lizieux puisqu'il a pieu a Dieu , et garde des sceaux de France, admounesté, non seulement par
4lO TESTAMENT ^
la commune condition des hommes , mais aussi parl'aage de soixante trois ans passez , et encore dans les périls dans lesquels je voys flotter ce pauvre estât, et fraischement par l'accident de peste arrivé en ma maison , me dispose a quitter ce monde toutes et quantes fois qu'il plaira à Dieu m'appeller, et consigne icy ma dernière volonté toute escrite et signée de ma main , que je veux valoir pour testament ou codicille , ou autrement le mieux qu'elle pourra ; et ce tant plus que je le fais principalement pour la descharge de ma conscience. Nay que j'estois avec une santé fort infirme , avec un corps et un esprit peu laborieux , une mémoire grandement imbecille (i) , ayant pour toute grâce de nature une sagacité a la vérité si grande , que je ne sache jamais depuis que j'ay esté en aage d'homme estre arrivé rien d'importance, ny a Testât, ny au public, ny a mon particulier , que je ne l'aye preveu ; outre cela , mes père et mère fort importunez (2) ne m'ayant laissé pour tout bien qu'un office de conseiller d'église et une prébende de Meaux, chargé de la décrépitude de mon dict père , et eu le soin de sa maison grandement désolée au temps que l'on croyoit que Testât s'en alloit tomber en ruine; Dieu néant moins m'a si miraculeusement assisté et favorisé que je me vois eslevé aux plus grands honneurs du royaume, avec des biens abondament et quasi plus que je n'ay désiré, et la réputation et bienveillance commune, telle que je Tay pu désirer (5). En
(1) Imbecille u^avait pas alors l'acception qu'il a aujourd'hui j il
(i) Encore un mot qui a change' d'acception ; il est pris là pour peu fortuné.
(3) Ce n'est pas lorsque le fougueux d'Espernon lui dit, un jour, en pLin conseil et en présence du roi (Louis XIII) : « Vous êtes un impudent. Et vous, re|ilii|na du Vair, vous êtes ce que vous êtes. » (Tctail d.ins une discussimi ^ur la préséance des ducs el pairs j l'avis de du Vair l'emporla, maljjic la résistance de d'Espernon.
DE G l 1 L L A L M E DU V A I R . 4 ^ ^
qnoy je recognois que sa divine Lonté a voulu choisir mon infirmité pour faire paroislre sa puissance et beneliccncej je la supplie et conjure par la saincte passion de nostre sauveur et rédempteur Jésus Christ, son fils, qu'il ne m'impute point tant de grâces qu'il m'a faict , pour me condamner d'ingratitude , ains qu'il adjoulte ceste dernière de vouloir quand mon ame partira de mon corps la recevoir dans le sein de sa saincte et incompréhensible miséricorde , j'ay vescu et protesté de mourir en la communion de l'église catholique, apostolique et romaine , en la participation des prières de la glorieuse Vierge Marie , et de tous les saincts et de tous les fidèles vivans , ayant neantmoins tousjours eu un extrême regret, lequel j'emporteray dans le tombeau, de voir que la reformation de l'église de Dieu, et l'édification de ses peuples soit cmpcschée par l'avarice et l'ambition de ceux qui ont plus d'obligation a la promouvoir. Je prie sa divine bonté de leur toucher vivement et efficacement le cœur pour cest eflect. Si je decede a Paris ou es environs, je veux mon corps estre inhumé dans les Bernardins; si c'est a Lizieux, dedans la grande église, avec les cérémonies de l'église , sans pompe superflue; toutesfois le visage couvert dans un cercueil de plomb , sans autre inscription, sinon celle-cy, dans un marbre noir:
GUILLELMUS DU VAIB EPISCOPUS LEXGVIENSIS ,
FRAKCLEPRO-CANCELLARIUS, HÎC EXPECTO RESrRRECTIO>EM
ET MISERICORDIAM , NATtS 7 MARTII M.D.LVI.
» Je laisse a l'église ou je seray ensevely seize cens livres tournois, pour fonder un anniversaire et service solemnel tous les ans , au mesme jour que je seray decedé.
y> Je laisse semblable somme a l'église sainct André des Arts a Paris , pour fonder un semblable service tous les ans, au jour de Nostre Dame de septembre, pour les âmes de mes père et mère et de ma sœur de \ erigny qui y sont enterrez.
» Je veux que le jour de mon enterrement ^ il soit distribuez mauuellejucnt aux pauvres la somme de mille livres.
» Tous les biens que j'ay en ce monde peuvent valoir deux cens mille livres tant meubles qu'immeubles que debtes qui sont précédées de cent quatre vingt mil livres des offices que j'ay cuz et dont j'ay disposé. Le surplus je l'ay espargné de mes appointemens ou des pensions que j'ay eu sur l'evcsché de Marseille; j'en dispose donc pour la descharge de ma conscience.
» Je laisse a l'hospital du sainct Esprit de Marseille^ la somme de trente six mil livres tournois , pour estre employée en rente, au profit des pauvres qui seront audict hospilal , a charge que tous les pauvres qui seront audict hospital, une fois le jour que l'on leur fera prier Dieu , prieront pour mon amc en ces mots : « Dieu fasse miséricorde a un tel » en me nommant.
» Je laisse a l'hospital de Meaux, etc. etc. 5>
Nous ne continuerons pas cette série de legs qui nous entraînerait d'autant plus loin que le testateur n'oublie aucun de ses serviteurs , tels que son homme de chambre (à qui il donne toute sa garde-robe , excepté sa robe de velours), ses valets de pied, son maître d'hôtel, son argentier, son cuisinier, ses autres serviteurs et servantes. Quant à M. l'évcque de Vence, son frère, et M. l'évêque de Retz , son neveu , il les prie « de se contenter du bien qu'il leur a procuré en l'église, dont il les exhorte de bien et charitablement user. >? Il donne le surplus de ses biens h mademoiselle Anthoincllc du Vair, sa sœur, pour en jouir sa vie durant et les restituer à mademoiselle Ribier, sa nièce. II lègue au sieur de Saint-Aubin un diamant de cent écus, et au sieur de Peyrets toutes ses médailles, l'un et l'autre étant au nombre de ses exécuteurs testamentaires.
Enfin, il déclare l'acte écrit et signé de sa main à Villeneuvc-le-Roi , en sa maison , le mercredi dixième
DE J. r.ACINE. f^XÙ
jour de juin 1G20. < A l'honneur de Dieu soit , et salut de mon ame. » Signe G. du \air, évèque de Llzieux.