DE THOMAS WINDHAM
gazette littéraire du 23 février 1826, pp. 1 18-120, il y a encore des extraits de divers anciens testamens , dont nous avons pris ce qui avait le plus de rapport à notre objet.
NOTE
(À) Henri VIIT, fils de Henri VII, et d'Elisabeth d*Angleterre , est né en juin 1492^ réunissant en sa personne les droits des deux maisons de Lancastre et d'Yorck; il est monté sur le trône le 22 avril 1609. Il a été couronné le. aa juin siuvant avec son épouse Catherine d^Arragon. Jamais la religion catholique, qui dominait en Angleterre depuis tant de siècles, n'a eu de défensseur plus ardent que ce prince , pendant les premières années de son règne. On connaît son traité des sept Sacremens, dirigé contre Luther, et qu'il fit présenter à Léon X , ce qui lui valut, de la part de ce pontife, le titre de défen^ seur de la foi, titre que, selon Mansi, ce roi sollicitait depuis cinq ans, mais qu'il démentit bien dans la suite. Son divorce avec Catherine d'Arragon, pour épouser Anne Boleyn , n'ayant point été sanctionné par le saint-siége, il entra en fureur et jeta le plan de ce schisme qu'il établit bientôt au milieu des flots de sang et des rapines en tout genre; sa cruauté ne s'assouvit pas seulement sur les nombreux fidèles qu'il soupçonnait de blâmer ses innovations, il lui trouva encore un aliment dans ses unions conjugales, qu'il multiplia au gré de ses passions on plutôt de son libertinage ; des cinq femmes qu'il prit sucpessivemeut après son premier divorce , deux furent décajMtées par ses ordres, une autre mourut, une autre fut répudiée, et peu s'en est fallu que la cinquième ne payât aussi de sa tète le dangereux honneur de partager la couche de ce tyran, et de discuter quelquefois avec lui des sujets théologiques; mais il la précéda dans la tombe. On compte parmi les personnes qu'il a fait périr pour cause de religion, deux cardinaux, trois arche vé-
queS) dix-huit évéques, treize abbés, cinq cents prieurs, moines et prêtres; quatorze archidiacres, soixante chanoines , plus de cinquante docteurs ; douze ducs, marquis et comtes , avec leurs fils; vingt-neuf barons et chevaliers, trois cent trente-cinq nobles moins distingués, cent vingt-quatre citoyens et cent dix femmes de condition. Tant de crimes révoltans ne Tempéchèrent pas de niourir tranquillement dans son lit, le a8 janvier 16479 ce qui sauva la vie au duc de Norfolk , dont le fils , le comte de Surrey, avait déjà péri sur réchafaud,le 19 du nième mois, et qui lui-même devait être exécuté le 29. ( M. Grapelet a publié un ouvrage curieux intitulé L^/Zr^f de Henri VIII à Anne Boieyn, avec la traduction , précédée d'une notice historique sur Anne Boieyn, Paris, Grapelet ( 1826), gr. in-8.', pap. vélin, fig. )
TESTAMENT DE J. CONAXA,
d'anvers.
( Vers Tan i53o. )
Jean Gonaxa a-t-il existé ? ou bien son histoire est-elle un conte du P. Garasse , comme on le dit dans la Biographie des hommes vivansy Paris, Michaud, 1816 — 1819, 5 voL m-8.**, tom. II, p. 54 1 ? La première question nous parait assez difficile à décider ; quant à la seconde , il est bien certain que le P. Garasse n'est point Fauteur de cette histoire ou de ce conte, puisque lui-même, Doctrine curieuse^ p. 926, dit que le testament de J. Gonaxa , est d'un peu plus vieille date que les testamens de G. Budé, mort en i54o, et de N. Rapin, mort en 1608 , dont il a parlé précé* demment, pp. 920 et 922; puis il ajoute qu'il est rapporté dans les Dialogues de Caesarius ; or,
DE JEAN CONAXA. I77
Jean Csesarius, philosophe et médecin, né à Juliers en i46o, est mort à Cologne en i55i , âgé de 91 ans ; donc l'histoire du testament de Conaxa n'est point un conte du P. Garasse , qui a écrit sa Doctrine curieme en 1 624 , et qui est mort en 1 65 1 ; et soit histoire, soit conte, ce morceau ingénieux appartiendrait à J. Caesarius. Depuis Garasse , le P. Ange Gazée , jésuite , Ta publié dans ses Pia fUlaria^ Antverp. , B. Moret, 1629, et Insulis, deLarche, i638, 2 vol. pet. in-12. L'histoire de Conaxa est dans le premier volume, qui a été traduit en français sous le titre de Pieuses Récréations du P. Angelin Gazée, par le sieur Remy, Rouen, lôon, pet. in-12. Le P. Jacques Rinald a encore donné, en 1673, cette histoire de Conaxa. Enfin, vraie ou fictive, comme il y est question d'un testament assez plaisant, quoique très-court, nous ne pouvons nous dispenser de l'insérer dans ce recueil, et nous le faisons d'autant plus volontiers que le nom de Conaxa a paru avec éclat sur la scène française , le 2 janvier 1812, et a retenti par toute là France , à l'occasion de la comédie des Deux Gendres de M. Etienne, dont nous parle^ lerons à la suite de l'histoire de J. Conaxa, que nous allons donner le plus sommairement possible. ^
Le sieur Jean Conaxa était un riche marchand ou bourgeois d'Anvers , qui , n'ayant que deux filles, les maria aux deux plus riches seigneurs de cette ville. Malgré la dot considérable portée aux contrats de mariage , et soldée , les deux gendres ne voyaient pas sans un œil d'envie le beau-père jouir du reste de 3a fortune, qui était
encore fort belle. En conséquence , ils s'enteadi* rent avec leurs épouses pour amener insensiblement le bon vieillard à leur faire abandon du reste de ses biens ; accueils , prévenances , caresses, invitations quotidiennes, rien ne fut épargné pour parvenir au but ; en effet, le cher beau-père pensant que le reste de sa vie se pa»- 43erait aussi agréablement , et que ses filles et ses gendres le traiteraient toujours de même , fit la cession de biens tant désirée. Dans les premiers jours tout allait à merveilles , mêmes soins , mêmes égards ; mais imperceptiblement la tendresse filiale se refroidît , les prévenances se ralentirent, les invitations devinrent plus rares, Ids caresses disparurent, et enfin on regarda le bon Conaxa comme un être importun, à charge aux deux maisons , et on cessa de le voir. C'est ici le chapitre des regrets; mais il n'était plus temps de réparer sa faute. Cependant le vieillard, qui n'était pas un sot, imagine, tout en dévorant son chagrin, un moyen de recouvrer , sinon la tendresse de ses enfans, du moins l'apparence, et de les ramener aux anciennes prévenances, aux petits soins et aux caresses qu'ils lui prodiguaient jadis. Yoici comment il s'y prend.
Il va trouver «n banquier de ses amis , et lui dit : < Faites-moi le plaisir , mon cher , de me prêter cinq cents écus, pour trois heures seulement. Vous me les enverrez demain matin ; et pendant que je serai à dîner avec ma famille , un de vos commis viendra de votre part me demander l'argent en question , et insistera pour que je le lui remette. Mais je vous demande le secret sur
DE JEAN CONAXA. I79
ce prêt. » Le banquier consent. Tout aussitôt Gonaxa se rend chez ses gendres , et les invite à dîner pour le lendemain ; ils acceptent , quoique avec un peu répugnance , d'aller chez un beaupère dont il n'espéraient plus rien. Les gendres et les deux filles se trouvent donc au rendez-vous, on se met à table , le dîner était assez bien servi. A peine est-on au milieu du repas , que Ton frappe à la porte. Le domestique va ouvrir, et revient dire â son maître que c'est pour ces mille écus qu'il a promis de prêter à M. un tel , banquier ; et il dit cela de manière à être entendu par les gendres. Gonaxa répond qu'il est en compagnie et à dîner, qu'il ne veut pas se déranger, et qu'on repassera. Le messager insiste, et dit que le banquier son maître a besoin de cette somme sur-le-champ. Alors Gonaxa demande la permission à ses gendres de passer dans son cabinet pour une minute et qu'il aura bientôt fait d'expédier cet homme. Les gendres tout surpris de ce que leur beau-père a encore de telles sommes à sa disposition, s'empressent de lui dire de ne point se gêner, et d'aller sur-le-champ compter la somme. Gonaxa passe au cabinet qui était tout voisin, et faisant tomber avec fracas sur la table, les écus qu'on lui avait prêtés , les compte , les recoippte, et les fait sonner très-haut , comme s'il eût eu un million; puis remet au messager les écus supposés, et vient reprendre sa place à table. Quel changement dans la mine, le ton et les manières des gendres ! Auparavant ils étaient sérieux, froids et réservés : maintenant* leur mine s'épanouit, ils sourient au cher beau-père^ l'accablent d'à-
l80 TESTAMENT
mitiés, le prient à dîner pour le lendemain.
Conaxa, sans aucune affectation, et n'ayant pas lair de s'être aperçu du refroidîssment ni de ce retour de ses gendres, accepte l'invitation, qui fut suivie de beaucoup d'autres ; enfin, pendant plusieurs années encore , les gendres et les filles, persuadés que leur père travaillait sur des monts d'or qu'il s'était réservés secrètement, le traitèrent avec plus d'égards et de prévenances qu'avant la cession de biens.
Cependant Gonaxa tombe malade. Aussitôt les gendres accourent au chevet de son lit, et ses filles au pied ; jamais vieillard ne fut mieux servi. Il leur donna à entendre que celui qui aurait le plus de soins de lui, serait le mieux partagé dans son testament. C'était à qui redoublerait d'attentions. Enfin on le prie, à quelques jours de là, de déclarer sa dernière volonté et de faire un codicille. Il répond que cela est déjà fait; et il ordonne qu'on apporte son coffre-fort à trois serrures, qui était dans son cabinet. C'était un coffre de fer très-pesant, comme s'il eût été plein d'or et d'argent. Ensuite il appelle le prieur des Jacobins d'Anvers , et l'instituant son exécuteur testamentaire , lui donne une des clés de ce coffre , et à chacun de ses gendres la sienne ; mais il ordonne que ledit coffre ne sera ouvert que quarante jours après ses obsèques ; puis adressant la parole à ses gendres : a Mes enfans , leur dit-il, je désire pour le salut de mon ame, faire quelques bonnes œuvres avant ma mort. C'est pourquoi je vous prie de payer une fois et présentement cent livres à chacune des églises d'An-
DE JEAN CONAXA. l8l
vers , et deux cents livres à Féglise des Jacobins, où je choisis ma sépulture , et faites en sorte que mes obsèques soient honorables et qu'elles répondent à votre rang et au mien ; je vous assure que vous n'y perdrez rien. » Les gendres promettent que tout sera exécuté selon ses intentions; même ils acquittent à l'instant par moitié les legs faits aux églises ; et fondant en larmes , ils demandent au moribond sa bénédiction. Il la leur accorde de bon cœur ; puis quelque temps après il meurt , et ses gendres lui font faire de superbes funérailles^
On n'a pas besoin de dire avec quelle impatience on attendait que les quarante jours fussent expirés pour procéder à l'ouverture du coffrefort. Enfin theureux instant arrive. Le prieur des Jacobins est sommé de se rendre au cabinet du testateur pour ouvrir le coffre en présence de témoins» On met solennellement les trois clés dans les trois serrures ; on les tourne , on lève le couvercle. O surprise ! ô désappointement épouvantable ! le coffre est plein de vieilles ferrailles , de morceaux de plomb , de cailloux , et le tout surmonté d'un gros gourdin en forme de massue, autour duquel était roulé un parchemin contenant ces mots : Ego Joannes Conaxa
TALE CONDO TE ST AMEN TU M , UT QUI, SUI CURA REUCTA,. ALTERIUS CURAM SUSCEPERIT , MACTETUU HAC CLAVA.
Que l'on juge de la honte , de l'indignation et de la fureur des deux gendres et de leurs épouses. Le bruit de cette aventure plaisante se répandit de tous côtés , et il n'y eut pas une ville des Pays- Bas où l'on n'applaudit à l'ingénieux moyen
iSa TESTAMENT
du vieillard rusé, qui avait si bien réparé la faute qu'il avait faite, de se dépouiller de tout son bien en faveur de deux filles ingrates et de deux gendres avides et dénaturés.
Caesarius avait taxé le testament de Gonaxa d'impiété , parce que cet homme avait usé de fourberie; mais il nous semblé que cette fourberie était très-innocente , puisqu'elle ne tendait qu'à faire rentrer dans le devoir , du moins en apparence, des enfans ingrats ; et quant aux legs faits aux églises et aux frais des funérailles, n'y verrait-on que la punition de l'avarice de ces mêmes enfans , ce ne serait point un si grand mal ; pour le coffre-fort, c'est une plaisanterie qui a fait rire tout le monde excepté les héritiers , car je suis sûr que le prieur des Jacobins lui-même a été le premier à en rire. *
Le P. Garasse, tout chatouilleux qu'il était sut tout ce qui approchait de l'impiété , a combattu l'opinion de Caesarius , et absous Gonaxa du reproche de s'être moqué de la religion dans cettcaffaire. Il ajoute que « cette histoire suffiroit » pour donner subiect à une très belle comédie. »
En effet, un jésuite de Rennes, en a fait une* pièce, qui, sous le titre de Conaxa^ ou les Gendres dupés ^ a été jouée dans le collège de la compagnie de Jésus, pour la distribution des prix fondés par MM. les nobles bourgeois de la ville de Rennes, le 22 août 1710, aune heure après midi. Elle a encore été représentée dans le collège de Vendôme en 1725, et le 2 janvier 1812, on l'adonnée, â Paris, au théâtre de FOdéon; mais cette dernière représentation n'a eu lieu que par esprit de cabale,
DE JEAN CONAXA. l83
à l'occasion de Fouvrage dont nous allons parler. M. Etienne , l'un de nos féconds et ingénieux auteurs dramatiques, a composé une pièce intitulée les deux Gendres , comédie en 5 actes, jouée en i8io. Cette pièce^ dont le fond est le même que celui de Conaxa ^ a excité en 1 8 1 2 , une petite guerre littéraire assez vive entre M. Etienne, qui a soutenu , dans une lettre du 3 décembre 1811, n'avoir eu aucune connaissance du manuscrit de la pièce du jésuite , qui était depuis longtemps à labibltothèqueroyale,etlesennemisdeM. Etienne qui l'ont accusé d'avoir pillé ce manuscrit, d'y avoir prisses principaux caractères, et même des vers de situation. M. Lebrun-Tossa tient le premier rang parmi les accusateurs de M. Etienne. Uapublié unebrochure intitulée: Mes Révélations sur M, Etienne, les deux Gendres et Conaxa y in-8.* de [\o pages, qui a eu deux éditions en peu de temps ; puis un Supplément à mes Révélations, en réponse à MM. Etienne et Hoffmann, in-8.*' de 56 pages. C'est au sujet de cette brochure que la Biographie des hommes vivans, dit : « M. Lebrun* » Tossa, qui avait été le confident de ce petit lar- % cin ( du plagiat ) , croyant alors avoir à se » plaindre de M. Etienne, divulgua et exagéra » beaucoup un plagiat fort ordinaire en littéra- . » turc, et dans lequel l'auteur des deux Gendres » n'avait évidemment d'autre tort que de nier » assez maladroitement qu'il eût eu connaissance » du manuscrit. Des brochures sans nombre et » même des caricatures furent publiées contre » lui à cette occasion, et l'on fit jouer sur le théa- » tre de l'Odéon, la pièce du jésuite, qui fut fort
l84 TESTAMENT
» applaudie par la cabale , mais qui depuis n'a » pas eu une seule représentation. »
11 serait trop long de donner la liste de toutes les brochures et pamphlets qui ont paru à ce sujet, tels que le Fauteuil de M. Etienne (par Cholet de Jetphort) ; Bataille perdue et gagnée (par de la Vigne) ; tÉtiennéide, poèmes par Ruthiger ; Lettre de Boileau à Etienne (par le Fèvrc) ; Let-tre de Piron à Etienne ( par Lambert ) ; la StépAa/ifW^> par Bouvet; les Gouttes d'Hoffmann^ par le même ; le Martyre de S, Etienne ^ etc. , etc. Toutes ces pièces, brochures et pamphlets, sont au nombre de 54, sans compter les réimpressions, et le tout a paru dans l'espace de six mois (depuis décembre 181 1 jusqu'au mois de juin 1812).
L'histoire de Gonaxa est du nombre de ces pièces; on Ta réimprimée sous le titre suivant : Histoire de Jean Conaxa, riche marchand d'Anvers, publiée en 1673 par le R. P. Jacq. Rinard, Jés.; suivie du testament mémorable de J. Conaxa, publié bien antérieurement (en 1624) par le R. P. Fr. Garasse ; et du parallèle de Conaxa , des deux Gendres^ des Fils ingrats et du roi Léar, par l'éditeur. Paris, G. Mathiot, 1812, brochure tw-8.° de 52 pages.