L*INFANTE
Oui, oui, je m'en souviens ; et j'épandraî mon saug Avant que je m'abaisse à démentir mon rang.
Je te répondrois bien que dans les belles âmes Le seul mérite a droit de produire des flanmies ; Et si ma passion cherchoit à s'excuser, Mille exemples &meux pourroient l'autoriser : Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage. Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai pïen plus de courage ; Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi Tout autre qu'un monarque est indigne de moi
Quand je vis que mon cœur ne se pouvoit défendre. Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre, Je mis, au lieu de moi, Chimène en ces liens. Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens. Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée Avec impatience attend leur hyménée
s LE CID.
Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui.
Si Pamour yit d*espoir, il périt avec lui ; C'est un feu qui s'éteint faute de nourriture ; Et, malgré la rigueur de ma triste aventure, Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari, Mon espérance est morte, et mon esprit guéri.
Je soufire cependant un tourment incroyable ; Jusques à'cet hymen Rodrigue m'est aimable ; Je travaille à le perdre, et le perds à regret, Et de là prend son cours mon déplaisir secret. Je suis au désespoir que Pamour me contraigne A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne ; Je sens en deux partis mon esprit divisé :.
Si mon courage est haut, mon cœur est embrasé. Cet hymen m'est &,tal; je le crains, et souhaite ; Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite ; Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas, Que je meurs s'il s'achève, ou ne s'achève pas.
LèONOR.
Madame, après cela je n'ai rien à vous dire, Sinon que de vos maux avec vous je soupire :
Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent. Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant, Votre vertu combat et son charme et sa force. En repousse l'assaut, en rejette l'amorce, Elle rendra le calme à vos esprits flottants : Espérez donc tout d'elle et du secours du temps ; Espérez tout du ciel : il a trop de justiee Pour laisser la vertu dans un si long supplice.
l'infante.
Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.