LE PATRIOTISME
ET
NOÔTRE GLOIRE NATIONALE
(Les pages qui suivent sont tirées du sermon que nous avons prononcé à Notre-Dame de Montréal, en la fête de saint Jean-Baptiste, 1893).
Le patriotisme religieux, par ses sacrifices, le patriotisme civil, par ses dévouements, le patriotisme militaire, par ses courageuses batailles, ont consacré à jamais de grands noms et posé sur le front auguste de la patrie LA SPLENDEUR D’UNE TRIPLE AUREOLE. Arrêtons nos re- gards sur ces groupes variés et donnons-leur léloge mérité.
Le sacerdoce, en Canada, a bien mérité du pays par ses sacrifices. Il s’est fait le serviteur dévoué de la patrie. Un de vos hommes d’Etat lui rendait
récemment cet hommage : “ Le clergé a compris sa mission et il a su l’accomplir sans forfanterie, sans ostentation et sans même attendre de la reconnaissance humaine un retour mérité à tant de titres. Le clergé n’a pas manqué au peuple dont Dieu la établi et le guide et le père. Il veilla sur son berceau ; il sanctifia ses premiers pas par le sang des martyrs. Au temps de l’abandon suprême de la mère patrie et de la noblesse, lui, ne déserta pas son poste d'honneur. Le peuple était abreuvé d’opprobres et d’injures, le clergé participa au douloureux calice. Avec le peuple qu’il aimait, il voulut être riche ou pauvre, et si, avec le siècle qui se faisait meilleur, il lui vint quelque richesse (toutefois peut-on ainsi nommer le superflu médiocre d’une vie frugale et modeste ?}, ces biens acquis furent sacrifiés aux intérêts nationaux. Les séminaires et les collèges, les maisons de charité, des homines publics arrachés par la protection sacerdotale à l’ignorance et à l’obscurité témoignent avec éclat de la libéralité du prêtre.” “Les œuvres du clergé, disait encore l’honorable ministre que je citais tout à l’heure, les œuvres du clergé sont là devant nous. Elles sont écrites en lettres ineffacables sur tous les coins de notre pays, aux sources de nos grands fleu res, au fond de nos vieilles forêts.” (Hon. G. A. Nantel.) Formé à l’école des Laval, des Briand, des Plessis et des Bourget, le prêtre comprit que la patrie, c’é-
tait, ici, la société des choses divines et humaines. Aussi, voulut-il la prospérité de son pays comme le progrès et l’affermissement de l'Eglise ; il combattit pour les libertés nationales, comme pour les droits sacrés de l’Evangile. Les injures de la patrie l’émurent d’indignation aussi bien que l’outrage à la foi catholique, car l’orgueil national agite son âme non moins que le zèle apostolique. Ah ! l’âme du prêtre brûla toujours de la flamme d’un vrai et généreux patriotisme. L’ambition des Laval, des Plessis et des Bourget et de leur clergé, leur patriotique ambition fut de faire, du peuple canadien, une nation glorieuse devant la chrétienté et la première sur cette terre d’Amérique par la culture de l'intelligence et la noblesse du cœur.
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Le patriotisme civil eut aussi ses manifestations splendides. Sous la domination française, Champlain et Maisonneuve brillent d’une gloire pure. Ils furent des patriotes achevés. Pendant vingt ans, trente ans, battus par d’incessants orages, ils demeurèrent invincibles. Sans fléchir jamais, les fondateurs de nos villes, Québec et Montréal, soutinrent les efforts contraires de la nature et des hommes : la mer et ses ennuis et ses périls, l’indifférence des gouvernements, l’abandon des protec-
teurs, les concurrences perfides, les hostilités des barbares [roquois, et leurs attaques ouvertes, et leurs surprises meurtrières. Que la postérité garde fidèlement leurs noms bénis !
Dirai-je maintenant les gloires du parlement canadien ? Dans la première moitié de ce siècle, des gouvernants, ennemis implacables de notre race, faisaient peser sur nos pères un joug despotique. Par la perfidie ou la violence, on prétendaït enlever à nos pères leur langue et leur foi, et par là les flétrir. Des luttes ardentes s’engagèrent. Eh! avec quel éclat se déclara dans ces temps calamiteux l’amour de la patrie, et que cette passion fut féconde et sublime dans son épanouissement !
Pour défendre le peuple opprimé, il se leva tout à coup une phalange d’hommes publics, résolus, sages, indomptables. La prison ni la confiscation, ni mille autres traitements indignes ne purent briser les athlètes de l’arène parlementaire. Acclamons les défenseurs des traditions nationales, les Bourdage, les Papineau et les Bédard, les Blanchet, les Panet et les Taschereau, les Viger, les Morin et les Lafontaine.
Elle est excellente et royale, la dignité de l’homme d'Etat, maïs aussi combien grave le devoir qui lui incombe ! O mon Dieu, donnez à la patrie des hommes publics : il en est déjà dont elle se glorifie, mais donnez-les à mon pays-et plus nombreux
LES TROIS AURÉOULES 109
et plus accomplis ! Publions, ici, une importante vérité :
Dieu honore les peuples de missions spéciales et leur impose des devoirs particuliers ; et tout peuple, jeté hors de sa destinée, passera par de douloureuses révolutions et se brisera fatalement comme fait la locomotive qui déraille. Il lui faut coopérer docilement à l’œuvre providentielle : sa prospérité est à ce prix. Il n’est point de victoire contre Dieu. L'homme public magnanime qui prétend à gouverner le vaisseau de l’Etat doit donc s’appliquer à connaître les destinées de son peuple et à faire conspirer les forces sociales à l’accomplissement de ses destins éclatants. Or, Dieu a fait le peuple canadien, français et catholique : c’est l’enseignement de l’histoire, et Dieu veut qu’il demeure catholique et français dans l’épanouissement de sa vie nationale.
Déplorons donc le malheur de notre âge : l’universel essor vers les biens matériels et les jouissances n'est-il pas frappé au coin d’un sensualisme croissant ? la foi catholique vivifie-t-elle suffisamment l'esprit public de ses pures lumières et de son austère vertu ? N’avons-nous pas à regretter que des hommes d’intelligence et d’autorité attentent au caractère national en fomentant parmi nos populations l’esprit de la libre pensée, en divisant les forces publiques et particulièrement le sacerdoce et l'empire, comme si le prêtre et le laïque
n'étaient pas enfants aimés et dévoués de la même patrie, et la source féconde, par lunion, de son progrès et de son bonheur ! La patrie canadienne est, de par la volonté de Dieu, catholique et française ; c’est donc le vœu du ciel, c’est le besoin et l'intérêt de la nation que ses hommes d’Etat soient foncièrement et pratiquement catholiques et français, car en eux doit s’incarner le génie de la patrie ; et que la presse soit hautement et sincèrement catholique et française, car elle doit être la voix puissante et superbe de la patrie.
Quels reflets éblouissants jette sur notre histoire le patriotisme militaire ! Qu’il est admirable dans ses courageuses batailles, dans ses immolations sanglantes !
La Grèce célèbre Léonidas et les trois cents Lacédémoniens qui, au passage des Thermopyles, moururent pour la patrie. Eh bien ! cette action, toute magnanime qu’elle est, est-elle comparable au mouvement héroïque du peuple entier qui, de 1755 à 1760, se levait chaque année pour mourir sous les armes, plutôt que de voir le sol national souillé par l'étranger, et sa foi outragée par l’impie ? Je vous le dis, les générations futures exalte-
ront avec un enthousiasme inextinguible ces pay- sans de 1760, soldats et chrétiens invincibles. Elles crieront avec orgueil : “Vous êtes nos pères ; vous nous avez conçus dans des labeurs héroïques ; vous avez sué une sueur de sang pour nous faire une patrie. Bénis soyez-vous dans vos tombeaux ! ” (Michelet).
Non, pour apprendre l’héroïsme, il n’est pas besoin de parcourir les pages glorieuses des annales grecques et romaines. Fixons plutôt nos regards sur nos pères, sur ce peuple canadien, héroïque toujours quand la patrie fut menacée.
Cependant il est des noms qui gardent une splendeur personnelle et dont l'éclat ne se flétrira pas avec les siècles qui s'en vont.
Salut à toi, Montcalm, honneur de la patrie ! Tu souhaitais sauver la colonie ou tomber enveloppé sous ses décombres. Le Dieu des batailies agréa tes vœux. Par de miraculeuses victoires, Dieu, mes frères, illustra la vaillance du marquis et lui envoya une mort glorieuse dans l’effort suprême des Plaines d'Abraham.
Aux jours de la grande tribulation, Montealm luttait comme un Judas le Machabée ; quand il eut succombé le ciel suscita pour nous un autre Jonathas. Louons ainsi le preux chevalier de Lévis. Lui aussi eut ses qualités éminentes et spécialement l’art de comuniquer aux troupes, même fatiguées, la valeur qu'aucun péril n’étonne,
l’ardeur généreuse des combats, le zèle, l’enthousiasme de l’honneur ; il ne connut pas la défaite, et quand il lui fallut accepter la capitulation ; quand il lui fallut fléchir sous l’inexorable destinée, comme un preux des épopées carlovingiennes, li brisa son épée et brûla ses drapeaux.
Evoquons enfin le nom rayonnant de Salaberry. Il immortalisa le nom de Châteauguay par un prodige. (C’était au mois d’octobre 1813. L’éloquence et la poésie ont chanté ce combat héroïque. Animant de sa valeur et soulevant de son audace sereine trois cents voltigeurs canadiens, de Salaberry courait à la rencontre de l’armée ennemie envahissante, foudroyait les bataillons américains et déterminait la retraite d’Hampton et de Wilkinson. [’Angleterre reconnaissante les déclarait, lui et ses soldats, “ les sauveurs du pays, les héros de Châteauguay.”
Memento operum patrum quæ fecerunt in generahionibus suis. Souvenez-vous de vos pères et des œuvres qu'ils accomplirent dans leur temps.
Mon âme s’enivre d’un légitime orgueil en méditant les magnificences de notre histoire. C’est le bonheur insigne, de ces grands noms évoqués,
d’être, vivants ou morts, l’appui et la décoration de la patrie. Pendant leur vie, ils gardent, ils agrandissent la patrie ; au delà de la tombe, ils la servent encore en lui communiquant leur immortalité. En effet, que de républiques ont péri absolument parce qu’elles furent stériles en esprits et en courages élevés ; et que de villes sont à toujours sauvées de l’oubli, du néant pour avoir produit un héros. Parlerait-on de Sparte ou de Thèbes la Béotienne, si leur sang généreux n’eût donné à l’histoire Léonidas et Lycurgue, Pindare, Epaminondas et Pélopidas ?
Dieu soit ét:rnellement remercié et béni! Il prodigua les grandes âmes à la patrie canadienne. Quelque part que nous jetions les yeux, nos horizons historiques s’illuminent, étoilés de noms éclatants. Que nos cœurs cependant ne s’exaltent point d’une vaine et stérile admiration ! Dieu donne à ma parole de n’avoir pas retenti comme un vain bruit de cymbales. Ecoutons l’exhortation sainte de l'Eglise: Mementote operum patrum.
Souvenez-vous de vos pères ; entendez l’enseignement de leurs exemples ; imitez-les.
J’ai appris par l’histoire que les sages Egyptiens momifiaient les morts qu’un jugement solennel avait honorés d’un éloge public. Les générations passées, préservées de la corruption sépulcrale par des embaumements et déposées dans de grandioses nécropoles, restaient présentes aux regards de leur
postérité. Ainsi la reconnaissance des enfants envers leurs parents était immortelle, et à la vue des ancêtres, vénérés même dans leur dépouille mortelle, les descendants s’animaient au vertueux accomplissement de leurs devoirs.
Plus heureux que l'antique Egypte, nous ne possédons pas dans de souterraines galeries un peuple de momies insensibles, glacées et muettes ; mais élevant et nos cœurs et nos yeux jusqu’à la “ Splendeur des Saints”, nous contemplons làhaut nos aïeux vivants toujours et glorifiés. Présents à nos solennités par le mystère de la vision béatifique, ils agréent nos hommages et reçoivent nos vœux.
O vous qui nous avez conquis notre patrie par vos patients labeurs, vos sanglants combats et vos courageuses viss, soyez bénis ! Ombres chères, ombres saintes, ombres glorieuses, Dieu vous a établies sur les murailles de la patrie pour en être les gardiens éternels : Super muros tuos, Jerusalem, constitur custodes ; tolà die et totâ nocte, in perpetuum non tacebunt. (Ts. 62.)—Oh ! que votre intercession auprès du Tout Puissant, Père et Roi des peuples, soit toujours fervente et exaucée ! Obhtenez que la miséricorde divine ne s’épuise jamais à cause de nos crimes, et que la Providence nous entraîne à de chrétiennes et glorieuses Gestinées. Etouffez chez nous, peuple naïssant, les divisions funestes qui y éclatent. Faites-nous respirer vos
âmes et vos vertus. Avivez dans nos cœurs le patriotisme chrétien ; que le prêtre et le peuple, le sacerdoce et l’empire s’unissent indissolublement et mêlent dans leur amour patriotique le foyer et l’autel, la nation et l’Eglise. Amen.