PETITE CHRONIQUE
(Octobre 1882)
ON me demande une chronique, et 1 on me dit de m’inspirer de la chute des feuilles. Ce sujet ne me va pas. Qu’elles soient vertes ou rouges, sur les rameaux des arbres, ou que, jaunes et desséchées, elles soient emportées par le vent, les feuilles ne me disent plus rien.
Et pourtant, que d’attraits je trouvais autrefois dans la chute des feuilles et la pâle Automne, comme parlait Delille! C’est en foulant aux pieds les feuilles jaunes tombées des grands arbres, que, tout enfant, je me surpris un jour rêvant d’un orchestre aux mille
timbres variés, que je dirigeais avec une exaltation, une furie inexprimables. Les pauvres feuilles mortes, je les refoulais, je les frappais de mon pied brutal que le rythme commandait ; je broyais leurs nervures flétries ; et pourtant c’étaient elles qui faisaient vibrer si étrangement mon âme et qui la jetaient dans cette ivresse musicale que je n’oublierai jamais !
Les feuilles mortes me rappellent encore une après-midi délicieuse que je passai, bien des années pltls tard, au Petit Trianon, à Versailles. Je venais d’assister à une séance du procès de Bazaine, l’infortuné général que j’avais vu gardé par des soldats, et je me reprochais presque de tant jouir de la liberté, du soleil clair et doux, de l’air pur chargé de ce parfum particulier qui est un des charmes des beaux jours de l’automne.
Les feuilles mortes de Versailles furent les dernières dont je compris un peu le poétique langage.
Il n’appartient pas à la simple chronique
FEUILLES ÉPARSES
de raconter les exploits des héros : je veux aujourd'hui communiquer au lecteur une description des costumes et drapeaux des huit régiments qui combattirent sous Montcalm et Lévis dans les derniers jours de la domination française en Canada, — description empruntée à 1’ ((Abrégé de la carte militaire de France» de Léman de la Jaisse. et que je dois à l’aimable obligeance de M. Charles de Bonnechose, l’auteur couronné de Montcalm et le Canada français. Voici :
La Reine. — Création en 1661 ; uniforme : habit gris blanc, paremens rouges, boutons d’étain plats, façonnés, et chapeau bordé d argent.
Six drapeaux, dont un blanc colonel et cinq d’ordonnance, vert et noir, par opposition, et les croix blanches semées de fleurs de lys d’or, avec quatre couronnes d’or au milieu.
La Sarre. — Création en 1651; uniforme: habit gris blanc, paremens bleus, boutons de cuivre et chapeau bordé d’or.
Trois drapeaux, dont un blanc colonel et deux d’ordonnance, rouge et noir, par opposition, et croix blanche.
Guyenne. — Création en 1684; uniforme: habit
gris blanc, paremens rouges, boutons de cuivre et chapeau bordé d’or.
Trois drapeaux, dont un blanc colonel, et deux d’ordonnance, vert et isabelle, par opposition, et croix blanche.
Berry. — Création en 1684; uniforme: habit gris blanc, paremens rouges, boutons de cuivre, doubles poches en long et chapeau bordé d’or.
Trois drapeaux, dont un blanc colonel, et deux d'ordonnance, violet et isabelle, rayés, par opposition, et croix blanche.
Béarn. — Création en 1684; uniforme: habit gris blanc, paremens rouges, boutons de cuivre ronds, trois sur chaque manche et trois sur chaque poche, en long, et chapeau bordé d’or.
Trois drapeaux, dont un blanc colonel et deux d’ordonnance, isabelle et rouge, par opposition, et croix blanche.
Royal Roussillon. — Création en 1655; uniforme : habit gris blanc, paremens bleu de Roi, boutons de cuivre plats et chapeau bordé d’or.
Trois drapeaux, dont un blanc colonel, et croix blanche semée de fleurs de lys d’or, ainsi qu’aux deux drapeaux d’ordonnance, bleu, rouge, vert et feuilles mortes, par opposition.
Artois. — Création en 1610; uniforme: habit complet gris blanc, boutons de cuivre, manches en bottes et chapeau bordé d’or.
Trois drapeaux, dont un blanc colonel et deux d’ordonnance, jaune et bleu, par opposition, et croix blanche.
FEUILLES ÉPARSES
Languedoc. — Création en 1672; uniforme: habit gris blanc, paremens bleus, boutons de cuivre ronds et chapeau bordé d'or.
Trois drapeaux,' dont un blanc colonel et deux d’ordonnance, violet et feuilles mortes, par opposition, et croix blanche.
Ces huit régiments étaient à Carillon.
Le (( drapeau )) rapporté de l’expédition du lac Champlain par le P. de Berey et suspendu à la voûte de l'église des Récollets, à Québec, était vraisemblablement une des bannières des milices canadiennes ... si ce n’était pas autre chose.
J’ai donné ailleurs un couplet composé par quelque facétieux du siècle dernier à propos de la défaite des Anglais à Carillon. En voici une autre version :
Connaissez-vous Monsieur Montcalm, Grand général,
Qui est monté sur son grand ch’val, Bel animal,
Qui défit ces pauvres Anglais,
A Carillon,
Capitale du Canada,
En arrièr’ de Boston ! . . . .
choses d’autrefois
Ces « pauvres Anglais », commandés par Abercrombie, se battaient fort bien. Ils étaient cinq contre un des nôtres, mais il n’est jamais déshonorant de se faire battre par des Français.
Que les temps ont changé! Aujourd’hui nous combattrions volontiers pour le drapeau britannique.
Nos pères l’ont déjà fait.
Crémazie a exprimé en ces termes nos sentiments envers l’Angleterre et la France:
Chacune a maintenant une part de nous-mêmes :
Albion notre foi, la France notre cœur.
Depuis que cela a été écrit, il ne faut pas se cacher que l'Angleterre a su conquérir un peu plus que notre foi... C’est, du reste, le temps de lui dire de ces choses-là : elle vient de vaincre Arabi Pacha en Egypte, et il est toujours d’usage de s’incliner devant le succès.
Que va-t-on faire d’ Arabi Pacha ? Que va-t-on faire surtout du général anglais que l’on a tant encensé prématurément, et qui, à coups d’épée ou à coups de livres sterling, a
EQUIPEES éparses
enfin remporté un succès sérieux? Nous verrons cela bientôt.
En attendant, la comète, présage de guerre et de bon vin, se pavane dans l’azur du ciel, avec sa queue de trente-six millions de lieues, juste mesure, sans troubler la marche des autres astres ni l’ordre des saisons de notre pauvre terre.
Ceci est une transition un peu tirée par la queue pour arriver à dire que l’été s’en est enfui :
V’ià l’automne qu’est arrivé.
Tous les voyageurs vont monter!
Il faut être Canadien pour comprendre ce que ce mot (( voyageur » veut dire ici.
J’ai tenu les (( forestiers )) et les (( voyageurs » pour de rudes mais admirables natures, jusqu’à ce qu’un poète, M. Le May, soit venu rompre le charme en les montrant sous un jour extrêmement défavorable.
M. J.-C. Taché, un prosateur, les avait poétisés ; M. Le May, un poète, les a découronnés sans façon et les a représentés comme des types plus que vulgaires.
Les grands bois, les lacs immenses, les rivières pleines d’abîmes et de mystères, le vent du soir, les horizons infinis, est-ce que tout cela ne disait rien à l’âme de nos intrépides voyageurs? On me dit que M. Le May est dans le vrai, mais qui me rendra le forestier poétique et presque dévot de M. Taché!
Il ne faut pas confondre le voyageur traiteur avec le voyageur homme de chantier.
M. Le May n’a parlé que de ce dernier.
Il y a quelques années, un touriste français, M. le comte de Turenne, visita le Nord- Ouest canadien, et, dan° un récit qu’il fit de son voyage, il exalta le courage des Franco-Canadiens, les premiers pionniers de ces vastes et lointaines solitudes. Il nomma plusieurs de ces hardis coureurs de bois, entre autres le ((célèbre René )), qui donna son nom, disait-il, à une rivière et à un lac magnifiques, etc., etc. A quelque temps de là, lord Dufferin, au début d’un voyage au Nord-Ouest, payait, lui aussi, son tribut d’éloges aux anciens (( voyageurs » canadiens, et, dans un discours officiel, il faisait, sur la foi du comte de Turenne, une men-
FEUILLES ÉPARSES
lion spéciale du (( célèbre René. » Or, en avançant vers l’Ouest, le noble lord arriva au Lac à la Pluie, Rciiny Lake, et il apprit avec consternation que c'était le même lac que le comte de Turenne avait appelé lac René !...
De René, coureur de bois, il n’y avait pas plus de trace que sur la main !...
Cependant le discours du gouverneur-général était imprimé, et le (( célèbre René )) offert à l’admiration des Canadiens de notre siècle et de tous les siècles ! Que faire ? En homme d’esprit, le distingué touriste signala lui-même son erreur et en rit tout le premier.
Et voilà comment on écrit l’histoire !
Je tiens cette anecdote de lord Dufferin lui-même, ce fin diplomate qui, de son ambas-, sade de Byzance, ou Stamboul, ou Constantinople, comme vous voudrez, fait aujourd’hui la pluie et le beau temps dans le ciel de la politique orientale.