VILLÉGIATURE
(28 août 1868)
Kamouraska est plus beau que jamais. On y cultive beaucoup les fleurs ; aux senteurs maritimes qu’apporte la brise du golfe se mêle le parfum exquis des résédas ; tout le village, si admirablement situé, est propre, bien bâti, el s’est, depuis quelques années, singulièrement embelli.
Monsieur M . . le grand voyageur et
versificateur que tout le monde connaît, est, lui aussi, en villégiaturé dans le bas du fleuve. On assure qu’il va publier prochainement un long poème sur la fin du monde, qui commencera par cet alexandrin solennel :
« Le monde est assez vieux, il faut que ça Unisse. »
Le monde est en effet très vieux et il finira certainement un jour. En attendant, Celui qui a su tout créer sait aussi tout rajeunir :
Aux pieds vermoulus des vieux arbres s’élancent de fines tiges, brillantes de jeunesse et de beauté, et la main ridée du vieillard caresse avec amour le tout petit enfant qui le conduira au tombeau.
C’est bien à présent, au moment où il faut la quitter, que la campagne a le plus d’attraits. L’air y est imprégné de je ne sais quelle fraîcheur qui rajeunit ; les fruits veloutés font plier les branches des arbres, et l’érable que le givre a touché fait jaillir de la forêt des reflets pourpre et or.
Les dernières nuits ont été splendides; la brise était fraîche et pure, les vagues chantaient aux longs rivages leur cantilène éternelle, et les étoiles brillaient dans l’azur de leur plus vif éclat. Hier soir, le spectacle était embelli encore par une aurore boréale dont les mobiles rayons illuminaient le nord de leurs courses fantastiques.
Mais chacun, ici-bas, doit diriger sa course
feuilles éparses
où son devoir l’appelle. Les étrangers désertent les villages du bas du fleuve et regagnent les villes en toute hâte ; bientôt le dernier élégant aura disparu ; Marichette contemplera seule, désormais, l’horizon mélancolique où se dessinent les montagnes bleues ; et sur ces larges grèves, sur ces rochers agrestes où folâtrèrent tant de jeunes et gracieuses citadines, le faraud du village, comme autrefois Lamartine sur les bords du lac du Bourget, <( ira seul s’asseoir )).
Je suis allé, la semaine dernière, à la Rivière-Ouelle, localité que je n’avais jamais vue auparavant. J’y ai passé deux agréables journées dans un milieu extrêmement sympathique. Monsieur l’abbé Raymond Casgrain, que la maladie retient loin de Québec, m’a fait voir, dans l’église du village, un vieux tableau qui a servi de thème à une jolie légende, une de ses premières œuvres littéraires ; puis il m’a conduit, sur la rive du Saint-Laurent, à un endroit où des pistes de raquettes sont empreintes
sur des rochers, — phénomène curieux dont il a fait mention dans une autre de ses œuvres. Le soir, après une petite séance dramatique intime et tout à fait charmante, nous avons longuement parlé du passé, de ce passé fugitif qui grandit chaque jour derrière nos têtes, — et je me disais à moi-même :
Bientôt, et moi et tous ceux que je vois, nous aurons disparu pour faire place à d’autres hommes qui disparaîtront à leur tour. Quand on songe à toutes ces générations qui, sorties du néant, passent rapidement sur la terre et vont s’engouffrer dans l’éternité, on se demande comment il se fait que nous, hommes d’aujourd’hui, que la Providence fait passer en même temps ici-bas, nous nous haïssions, nous nous déchirions mutuellement. Et l’on voudrait faire entendre des paroles de paix qui couvrissent toutes les clameurs, tous les cris de haine, et voir les individus comme les peuples se rapprocher les uns des autres pour marcher ensemble, l’œil au ciel, la main dans la main.