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RETOUR DU SAGUENAY

ChicouTimi, l'ancien poste de traite et de missions, puis le village aux proportions modestes, est maintenant devenu une localité considérable, une ville pleine d'avenir. Les admirables cascades de la rivière qui porte le nom de la ville et du comté, font mouvoir des machines puissantes qui jettent la vie, l'activité et l'or dans toute la cité naissante. Centre religieux, judiciaire, littéraire et industriel, le village d'hier est déjà doté de solides institutions.

Les étrangers qui se rendent à Chicoutimi par bateau et veulent s'en retourner de la même manière n'y demeurent pas assez longtemps, pour la plupart, à cause de l'incertitude de l'heure du retour, — incertitude résultant de

l'action de la marée. Avec le prolongement de la ligne du chemin de fer de Québec et du lac Saint- Jean jusqu'à la profonde baie des Ha ! Ha !, il serait facile d'arriver à une régularité, au moins relative dans les heures de départ du bateau de la Baie, et à l'établissement de facilités additionnelles pour sortir du (< royaume du Saguenay )) par voie fluviale.

Le bel hôtel appelé « Château Saguenay », près du débarcadère de Chicoutimi, est largement installé et offre les~~avantages et le confort des bons hôtels des grandes villes. Les hommes d'affaires peuvent y communiquer avec leurs correspondants urbi et orbi, par téléphone ou par télégraphe, sans se déranger à peine. La promenade du (( bassin )) et celle de la « rivière du moulin », par ces jours d'automne où les arbres commencent à s'empourprer, sont absolument charmantes.

Si vous avez quelques jours de doïce far Viicnte à passer à la campagne, rendez- vous à

la baie des Ha ! Ha ! — à Bagotville, comme dit l'estampe du bureau de poste, — et allez vous installer dans le vaste hôtel que M. Me Lean y a fait ériger, sur un rocher élevé entouré de bocages et qui se dresse comme une citadelle audessus des rues encore peu peuplées, mais largement tracées, du village de Saint- Alphonse.

Je ne connais rien de doux et de réconfortant comme l'hospitalité de ces bons hôtels des districts ruraux, où l'on s'intéresse sincèrement à votre personne et où l'on s'ingénie à vous faire passer le temps agréablement.

De la galerie de l'hôtel Me Lean, la baie m'est apparue calme, belle, unie comme un miroir, dans son cadre de montagnes bleues qui fuient vers l'horizon.

Un jour, cette baie mystérieuse, objet des disputes des géologues, donnera abri à de nombreux vaisseaux de fort tonnage, venus d'outremer pour y recevoir les produits de l'ouest canadien. Car la baie des Ha ! Ha ! est l'un des plus beaux ports de l'Amérique, un havre superbe, bien supérieur à celui de Liverpool et à d'autres havres célèbres du vieux monde, où

les gros vaisseaux restent captifs à marée basse. Lorsque Bagotville sera relié à Chicoutimi par un chemin de fer. ce sera un avantage considérable pour les deux localités, la prospérité de l'une devant nécessairement se déverser sur l'autre, comme l'eau qui cherche toujours à prendre son niveau. Chicoutimi restera la capitale du Saguenay, le centre animé du commerce et de l'industrie, tandis que Bagotville ou Saint-Alphonse deviendra la ville du camionnage, des docks, des entrepôts, et, comme le prédisait sir Adolphe Chapleau il y a quelques années, l'un des principaux ports d'exploitation de la confédération canadienne.

Les habitants de Saint-Alphonse ont un sentiment très vif de la valeur de la baie des Ha ! Ha ! comme port de mer, et ils ont foi en ses destinées commerciales et maritimes. Quant à moi, — s'il m'est permis de faire entendre ici une note personnelle, — je voudrais voir Saint-Alphonse rester ce qu'il est aujourd'hui,

avec son atmosphère vivifiante et pure, avec ses aimables habitants et ses mœurs douces et hospitalières. Dans mon égoïsme, je craindrais surtout d'en voir s'envoler mes souvenirs. La première fois que j'ai fait le trajet de Tadoussac à la baie des Ha ! Ha!, j'étais en compagnie du docteur Joseph-Charles Taché, du juge Thomas- Jean- Jacques Loranger et de M. Maximilien Bibaud, tous trois morts aujourd'hui. L'autre soir, en revoyant le flanc colossal et dénudé du Cap Eternité, leur souvenir m'est revenu à la mémoire, et il m'a semblé entendre comme un écho de ce chant immortel :

Les spectateurs changent et passent:

Le spectacle ne change pas!

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