III
Au milieu des bouleversements et des faiblesses qui les entourent, nos écrivains ont besoin d’affirmer leur puissance. Ils doivent se tenir ensemble pour faire entendre a ceux qui ne voient que des caractéres d’imprimerie la ot il y a le caractére indélébile d’une pensée, ces énergiques paroles tombées un jour des lévres d’un ministre frang¢ais :
— Nous sommes la modération et la justice; si vous nous y forcez, nous serons le pouvoir.
Quiils s’affirment donc messieurs; qu’ils laissent tomber le poids de leur plume dans la balance ot ne gisent que la routine, l’esprit de dénigrement et de division.
Cette société, mes amis, je voudrais la voir se composer de tout ce qui tient une plume dans mon pays ; de tout ce qui s’en va puiser a |’encrier de la pensée. Son but serait de protéger les lettres, d’encourager la saine critique, — sans critique impartiale il n’y a pas de littérature possible — de s’entendre sur tout, comme on sait se comprendre en famille, et de faire primer Vintelligence, en la posant partout ‘ou il y aun piédestal.
Elle pourrait avoir une revue intitulée ‘ Z’ année Canadienne,” paraissant le 31 décembre et rédigée par les sociétaires. Chaque spécialité y aurait sa page, et le tout formerait un faisceau d’études sur l'histoire politique et religieuse; la critique, les lettres, les statistiques, les arts, les sciences, sur ce qui pendant douze mois aurait illustré ct fait prospérer la patrie. Dans les fréquentes réunions nécessitées par cette
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7 a NANT.
collaboration, nos journalistes, nos feuilletonistes, nos poétes, nos critiques, tous ceux qui, tenant ae leur titre d’écrivains, veulent mériter la réputation d’hommes d’esprit et d’hommes de cceur, appren-— draient a mieux se connaitre. I amertume des polémiques qui chaque jour déshonorent notre presse disparaitrait bientét, et, en se respectant eux-mémes, nos gens de lettres s’attireraient le respect — de P opinion publique — ce levier puissant qui les jette, les uns a l’oubli, les autres a l’histoire.
LES PAGES OUBLIEES DE NOTRE HISTOIRE. (r)
Dans une oraison funébre qui restera comme un des monuments de 1l’éloquence humaine, monseigneur Dupanloup laissait tomber ce cri d’orgueil et de patriotisme sur le couvercle du cercueil du général de la Moriciere, qu’il allait bénir:
(1) Conférence faite devant la société littéraire et historique de Québec, le soir du 21 avril 1869.
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LES PAGES OUBLISES DE NOTRE HISTOIRE. 185 ee — Je ne traverse jamais une partie du sol francais, sans €tre €mu par son histoire autant qu’ébloui par sa beauté, car j’y retrouve partout l’honneur.
Depuis lors, ces paroles me reviennent 4 la mémoire, chaque fois que je feuillette les chroniques de mon pays. Penché sur les travaux de Garneau et de Ferland, 4 mesure que les pages fuient sous mes doigts distraits, sans cesse passe et repasse devant mes yeux la sainte vision de l’évéque d’ Orléans :
— L’honneur.
Je le sens couler a travers les veines de cette jeunesse dévouée, infatigable, chevaleresque, quittant “Ja terre de souvenance,’’ sur l’ordre de son roi, pour venir dans les solitudes du Canada mettre son épée au service de la religion et de la monarchie. Sentinelle avancée, je la vois se mouvoir a travers les lueurs mourantes des bivouacs de I’Ontario, des Montagnes Rocheuses, de la Louisiane, veillant sur le peloton de soldats, parti avec la consigne de reculer les bornes de la civilisation. Elle sonne la charge 4 Beauport, a la Monongahéla, 4 Oswégo, a Carillon, a Montmorency : haletante, elle presse contre sa poitrine le vieux drapeau des plaines d’Abraham, de Sainte-Foye; puis, lorsque la retraite bat, lorsque le dernier boulet s’est enfoui dans le sol, c’est elle, toujours elle que je retrouve paisiblement assise sur le seuil de la chaumiére canadienne, enseignant a ses enfants le dévouement a la loi, l’amour de la concorde, et cette foi religieuse qui a su nous faire oublier
les dédains égoistes de Versailles, pour ne plus nous souvenir que de la France.
Quand pareil passé rayonne sur tout un peuple, il fait bon de lever quelque fois les yeux et de se rendre compte de ce qui peut alimenter le phare de son immortalité. Le regard ébloui se repose alors tristement sur le présent, et notre époque tissée de commérages, de mesquines passions, du piétre esprit de parti, nous parait petite a cété de ce temps ou d’ Iberville avec
quelques vaisseaux s’emparait de la baie d’Hudson,
ot le baron de Saint-Castin nettoyait toute 1’Acadie avec une poignée d’hommes, ot Joliet et Marquette emportaient dans les flancs de leur canot d’écorce le secret de la découverte du Mississipi, ot Jogues, Brébeeuf, Lallemant proclamaient 1’ éternité de la vie, au pied du poteau de la torture.
L’histoire 4 la main, on suit fiévreusement ces annales de l’honneur, et lorsqu’enfin le livre est terminé, on se prend 4 regretter que le penseur n’ait pas insisté plus longuement sur ces détails’ intimes enfouis dans nos manuscrits, détails qui ne peuvent que faire du bien au curieux, puisqu’ils le menent a réver 4 deux choses pregqu’effacées aujourd’hui, la chevalerie et la foi
Depuis quelques années, plusieurs de nos corps savants se sont mis bravement 4 l’ceuvre. Chaque jour, ils livrent 4 la publicite d’importants travaux et trouvent le temps de faire ce que ne pouvait l’historien exténué de veilles, comblant ainsi les lacunes
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qui arrachaient a l’abbé Ferland ce cri de profond regret :
— “ Pour la.premiére partie de nos annales, c’est-a-dire, jusqu’au temps de la création du con- Seil supérieur, les documents originaux sont peu nombreux. Des matériaux précieux ont été depuis un siécle perdus par la négligence de ceux a qui ils étaient confiés. Ainsi, le collége de la compagnie de Jésus a Québec possédait une précieuse collection
de manuscrits relatifs aux découvertes et aux événe-
ments civils et religieux de cette premiére période ; fort peu de papiers ont échappé a la destruction. Dans le journal du supérieur des Jésuites étaient consignés — jour par jour — les faits les plus remarquables, entremélés de réflexions sur les affaires de la colonie et d’appréciations sur la conduite de ses hommes publics. Continué pendant plus de cent ans et tenu avec beaucoup de régularité, ce journal était d’une grande valeur pour suivre les événements. Eh bien! sur trois cahiers qui paraissent avoir été complets, a la suppression des Jésuites, il en restait encore deux, a la fin du siécle dernier ; un seul a échappé aux mains des Vandales, et encore est-ce par hazard, puisqu’il fut découvert dans un fourneau de la cuisine, au chateau St. Louis. D’autres causes, comme Jl incendie, l’humidité du lieu ot étaient déposées les archives, la mauvaise qualité du papier, ont aussi contribué a la destruction de nos annales historiques.
‘*Ces accidents déplorables se succédant avec rapidité, ont détruit beaucoup de documents trés-
précieux pour l’histoire du Canada. Encore quelques |
pertes semblables, et les sources aujourd’hui ouvertes a Vhistorien auront complétement disparu. Pour prévenir un tel malheur, il serait important de multiplier les copies des manuscrits historiques, qui ont été préservées, soit dans les archives publiques, soit dans les bibliothéques particuliéres. ”’
Ces lignes malheureusement vraies avaient été prévues par la société littéraire et historique de Québec, car dés 1838, elle faisait paraitre le premier volume des précieux manuscrits confiés a ses archives. Cette série, devenue rarissime aujourd’hui, contenait le travail intitulé ‘‘ Mémoires sur le Canada depuis 1749 jusqu’a 1760, ”’ (1) pages qui, d’aprés le comité chargé de leur révision, fournissent non seulement d’amples détails sur les événements saillants et peu connus de cette époque, mais contiennent encore une foule de renseignements curieux, et laissent voir a nu les ressorts et les causes locales qui influérent d’une maniére si puissante sur ces événements, dévoilant en méme temps le caractére et la conduite des personnages les plus marquants, sous le gouvernement de la colonie, pendant cette période mémorable. Dans ces mémoires — ov les détails abondent — les intrigues et les pratiques secrétes des autorités coloniales auprés des sauvages de la frontiére de
(1) L’introduction publiée par la société en téte de ces mémoires tend a faire croire que le nom de J’auteur était M. de Vauclain, officier de marine ; ce qui n’empéchait pas M. de Puibusque de les attribuer 4 M, de Boishébert.
Pouest et de la Nouvelle-Ecosse, et principalement auprés des habitants francais de cette derniére province, intrigues qui amenérent le renouvellement de la guerre en 1755, se détachent en plein jour et avec de plus grands détails. Aucune relation de 1’époque n’a été aussi précise, aussi curieuse et mieux écrite.
Ce premier essai fut suivi en 1840 de la publication d’un deuxiéme volume contenant trois documents pubhés d’aprés les manuscrits obtenus aux archives frangaises de la marine, par l’entremise du comte de Durham, et cinq autres mémoires dus aux savantes recherches faites dans la bibliothéque du roi, a Paris, par un érudit canadien trop tét oublié, M. Vabbé Holmes. (1) Cette nouvelle collection plus considérable que la premiére confiait au public un ‘¢ Mémoire sur l'état présent du Canada (1667)’’ probablement adressé a M. de Colbert, premier ministre de Louis XIV, et quwune note en marge désigne comme étant de la rédaction de Talon, intendant
(1) M. Henry Harrisse dont j’ai analysé une savante étude sur nos archives dans une précédente conférence, écrivait 4 ce sujet:
— La société historique de Québec envoya en 1835 un agent, 4 qui le ministre frangais ne voulut rien communiquer. En 1838, malgré les efforts de l’ambassadeur d’ Angleterre, un autre délégué se vit aussi refuser l’accés de ces archives. Mais en 1842, le ministre des Etats-Unis, le général Cass, qui avait 4 coeur de connaitre l’histoire de la colonie de la Nouvelle France dont une partie de l’ancien territoire forme aujourd’hui au moins quatorze des états les plus prospéres de la république américaine— le Kansas, le Minnésota, le Missouri, Iowa, le Wisconsin, le Michigan, l’Ohio, les Illinois, l’Indiana, )’ Arkansas, l’ Alabama, le Mississipi, la Louisiane et les Florides—obtint la communication @’environ quarante cartons,
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de justice, de police et de finances, pour la colonie. Puis venait un second mémoire écrit en 1736, époque oi le marquis de Beauharnois était gouverneur-général et M. Hocquart intendant, ce
qui rendait probable sa collaboration a ce docu-
ment. Ce mémoire était suivi de ‘‘ Considération sur. l’état présent du Canada,”’ travail fait en 1758
- avec une précision, une force et un talent, remarqua-
ble, attribué 4 un commissaire envoyé ici par M. de Berryer— M. de Querdisien-Tremais — homme, dit la
‘~ chronique du temps, extrémement curieux, faisant sur a
tout des remarques et des observations judicieuses,
et tenant en main l’unique plume qui aimat sin-
cérement sa patrie. Il avait en outre, ajoute-t-elle, des ordres secrets du ministre de prendre connaissance de tout et de 1’en informer.
Cette seconde collection comprenait une histoire du Canada de l’abbé de Belmont, supérieur du séminaire de Montréal entre les années 1713 et 1724 ; une relation de ce qui s’est passé au siége de Québec et de la prise du’ Canada, rédigée en 1765 par une religieuse de hépital général de cette ville, adressée a une communauté de son ordre en France ; un “ jugement impartial sur les opérations militaires de la campagne de 1759,” piéce présumée écrite par un homme revétu de quelques hautes fonctions ecclésiastiques ou civiles, si l’on en juge par I’assertion souvent. répétée ‘‘quil était 4 portée de voir tout par lui-méme et d’en conférer avec les principaux de l’armée’”’; des réflexions sommaires sur
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le commerce qui s’est fait au Canada, document rédigé aprés que la France nous eut quittés, et attribué 42 un négociant instruit engagé dans le commerce canadien ; enfin une histoire de l’eau-
de-vie au Canada, mémoire du commencement du
dix-huitiéme siécle (1705), retracant fidélement les
crimes et les désordres semés au milieu des sauvages par l’eau-de-feu, cette inexorable tache d’acide qui va s’étendant et s’élargissant toujours sur la malheureuse peuplade qu’elle a touchée, et la ronge jusqu’a ce qu’elle tombe affaissée et détruite sous l’impitoyable morsure.
L’impulsion se continuait en 1843, et le comité de direction faisait réimprimer sur d’anciennes relations les ‘‘ Voyages de découvertes au Canada, entre les années 1534 et 1542,’’ de Jacques- Cartier; ‘‘ le Routier de Jean Alphonse de Xantoigne, premier pilote du Sieur de Roberval, ot est représenté le cours du fleuve St. Laurent, depuis Belle-Isle jusques au fort de Prince-Roy en Canada; ’’ et le ‘‘ Voyage du Sieur de Roberval, ”’ suivi de la description de’ Québec et de ses environs en 1608, ainsi que de divers extraits relativement au lieu de Ilhivernement de Jacques-Cartier, en
M. Faribault, président de la société, publiait en 1860 ‘de nouveaux documents sur Jacques-Cartier, accompagnés de dessins historiques destinés a illustrer
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ses voyages : (1) puis enfin — vers 1861 — paraissait, d’aprés un manuscrit conservé au département de ta marine, 4 Paris, le ‘‘ Mémoire du Sieur de Ramzay, commandant de Québec, au sujet de la reddition de cette ville le 18 Septembre 1759.”’
Ces importantes publications se succédant les unes aux autres, nécessitérent bien des dépenses, bien des travaux de la part de la Société qui, malgré son origine aristocratique, malgré les amiraux, les généraux, les illustrations littéraires et scientifiques inscrits sur le réle nominal de ses membres, malgré le patronage qu’elle regut successivement du comte de Dalhousie, (2) de sir James Kempt, de lord Gosford, du comte de Durham, (3) de chacun de nos gouverneurs, était loin d’entendre dans ses coffres le bruissement des flots du Pactole.
Ce serait une curieuse page de notre histoire que le récit émouvant des luttes énergiques qu’eut a soutenir contre l’adversité cette fidéle gardienne des trésors de notre passé.
(1) Un bibliophile parisien appréciait derniérement—dans un travail spécial—le catalogue d@’ouvrages sur histoire d’ Amérique publié par M. Faribault :
— Bibliographie curieuse, disait-il, devenue rare méme au Canada ov il serait 4 désirer qu’on publiat une nouvelle édition de ce livre avec les corrections et les additions dont il aurait besoin.
(2) La société littéraire et historique de Québec, fut fondée le lundi 16 mars 1824 par le comte de Dalhousie.
(3) Lord Durham fit copier & ses frais une partie des manuscrits imprimés en 1840,
Nous la verrions se défendre intrépidement contre Vincendie qui, dévorant en 1854 le palais du corps législatif, réduisait en cendres une partie de ses nombreux ouvrages. Nous la suivrions dans sa nouvelle lutte, arrachant volume par volume, feuille par feuille sa riche bibhothéque a la conflagration qui—en 1862—allait la relancer sous les lambris de la banque aationale, puis, une fois la catastrophe passée, accepter courageusement l’épreuve, recueillir pieusement 70o volumes, ruines oubliées au milieu des cendres et des débris de 4000 ouvrages dispersés au vent, vendre pour du vieux cuivre les instruments calcinés de son musée, et tout entiére 4 sa mission d’apdtre du savoir, reprendre gaiement le chemin de la science, soutenue par cette énergie qui est le secret de toute puissante vitalité.
Alors parurent, avec des notes de M. Le Moine, de curieuses publications dignes de l’attention de celui qui s’applique a l’étude de l’histoire canadienne.
C’étaient, le Journal tenu pendant le siége de 1759 par le colonel Malcolm Fraser, commandant le régiment des montagnard§ écossais; le journal écrit pendant la méme période par Jean Claude Panet, notaire royal ; les campagnes de Louisbourg (1750- 58); un dialogue des morts entre Montcalm et Wolfe ; et la campagne de 1760 au Canada, trois opuscules attribués au chevalier Johnstone, aide-de-camp du général de Lévis; une lettre écrite au général Murray par le lieutenant-colonel H. Caldwell, lors de Vinvasion du Canada en 1775; et le journal de
Vexpédition sur le fleuve St. Laurent, contenant un rapport succinct et détaillé des faits et gestes de la flotte et de l’armée de terre, depuis le jour de leur départ de Louisbourg jusqu’a la reddition de Québec.
Les éditions de ces travaux si différents, si propres a jeter des rayons de lumiére sur ce qu’il y a d’obscur dans nos annales, constituent jusqu’a ce jour les états de service que la société littéraire et historique de Québec peut montrer a son pays.
Leur nombre considérable n’est pourtant que la minime partie de ce qui se cache au milieu des rayons de sa bibliothéque, et l’amateur, le véritable bibliophile, en y jetant un simple coup d’ceil, se convaincra des raretés qu’elle recéle.
A cété de six in-folios manusczits contenant les documents sur l’histoire coloniale, recueillis par M. Broadhead dans les archives de Londres (1) et publiés a New-York dans la fameuse collection O’ Callaghan, il trouvera dix-huit volumes qui renferment toute la correspondance officielle des gouverneurs frangais du Canada,’’ (2) correspondance pleine de renseignements
(1) Ces six volumes connus sous le nom de “ London Archives’? comprennent : I° 1613 — II° 1688 — 1697 III° 1697 — 1726. IV° 1727 — 1754. V° 1754 — 1760, VI° 1760 — 1779.
(2) Ces dix-huit volumes sont désignés sous le nom ‘ Archives de Paris’’; ils renferment les séries de 1631—1674—1675 — 1684 — 1685 — 1687 — 1688 — 1691 — 1692 — 1699 — 1700 — 1709 — 1710 — 1727 — 1728 — 1744 — 1745 — 1747 — 1748 — 1754 —1755 —1756—-1757 —1758 de janvier & aoat — 1758 de septembre 4 décembre — 1759 — 1760 — 1765.
palpitants d’intérét. Elle fut copiée 4 grand frais dans les archives du ministére de la marine, de la guerre, des colonies, et dans la bibliothéque du roi, a Paris, d’aprés un ordre de la législature de l’etat de New- York, puis traduite plus tard, — en partie, — dans la collection ci-dessus mentionnée.
Rien ne peut mieux donner Vidée des matériaux précieux accumulés dans ces dix-huit in-folios que le récit des tribulations du compilateur.
Les documents relatifs au Canada et 4 New-York occupaient deux divisions séparées. La premiére contenait une série de volumes reliés, débutant en 1663 et finissant brusquement en 1737. (1) Elle comprenait 70 volumes renfermant les dépéches du roi et de ses ministres aux gouverneurs et aux principaux fonctionnaires des colonies frangaises. La seconde, qui est la plus intéressante et la plus fertile en secrets curieux, était comprise dans une suite de cartons ot gisaient péle-méle, sans attache, sans pagination, sans le moindre ordre possible, une quantité incroyable de documents originaux concernant le Canada, depuis 1630 jusqu’a l’époque du traité de Paris, le 10 février 1763. Il y avait au moins une centaine de ces portefeuilles, renfermant chacun assez de matiéres pour étre reliés en deux forts volumes. L’imagination ne pouvait se représenter exactement le travail de Sisyphe qui attendait le bibliophile conduit 4 cette mine par
(1) La perte des volumes qui suivent Pannée 1737 est beau coup 4 regretter.
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sa bonne étoile. Il lui fallait lutter contre l’Acre poussiére de ces manuscrits piqués des vers, tohubohu inconcevable o& souvent les dates ne pouvaient faire trouver une issue. En vain le penseur s’essayait-il au travail. A chaque instant il se heurtait contre les anachronismes les plus fantastiques. Une dépéche de 1670 restait prisonniére entre les pages qui racontaient la défaite du baron de Dieskau ; un récit de la capitulation de Québec était réfugié derriére une immense lettre du gouverneur Dongan ; 1’expédition de 1690 prenait part 4 l’attaque des forts Duquesne, Frontenac et William Henry ; l’histoire des Hurons flanait dans les rues de Manhattan ; les Ottawas s’immisgaient dans les affaires particuliéres de Boston, et ce n’était qu’a la longue que ce péleméle assourdissant, que cette chinoiserie historique finissait par récompenser au centuple la patience et les longues recherches qu’ils avaient occasionnées.
Heureux encore lorsque le chercheur pouvait s’en retirer 4 aussi bon compte. M. Harrisse nous raconte dans ses ‘‘ Notes pour servir a 1’ Histoire de la Nouvelle France ’’? qu’on cherchait ces documents sous les combles, 4 l'aide d’une lanterne, et qu’en déplacant des masses de boites et de liasses, un éboulement soudain faillit cofiter la vie l’employé chargé d’explorer legremier, ”
Un peu plus loin, a cété de ces dix-huit infolios se trouve l’intéressant journal tenu par un
avocat de Montréal, Simon Sanguinet, pendant l’invasion des Bastonnais en 1775-76, et comprenant le siége du fort St. Jean, la capitulation de Montréal et le siége de Québec ; celui de J. B. Badeaux des Trois-Rivieres, pendant la méme période; celui de Hugh Finlay de Québec, et l’histoire du fort St. Jean, pendant les années 1775-76, manuscrit attribué a M. Foucher par un bibliophile distingué, M. Amable Berthelot. (1) Puis en files délaissées viennent cing volumes en partie manuscrits sur les affaires du Canada ; (2) deux volumes de ‘‘ Relations, ’’ dont le premier contient un recueil de ce qui s’est passé au Canada, au sujet de la guerre tant des Anglais que des
(1) Ces manuscrits viennent d’étre publiés par M. l’abbé Verreault.
(2) Ces volumes, qui ont appartenu a Jacques Chavannes, conseiller au parlement, contiennent d’importants détails sur Vaffaire Bigot.
Voici les titres des parties manuscrites :
Liste contenant le nombre, les noms, les qualités des accusés, le prononcé sur Vaccusation, le chiffre des amendes, des auménes et des restitutions. Mémoire de Jean Victor Varin, ancien commissaire de Ja marine a Montréal, adressé 4& Monseigneur de Sartines, lieutenant-général de police. Mémoire sur le sieur Bréard, ancien contrdleur de marine a Québec, contre M. le procureur-général de la commission établie pour l’affaire du Canada. Réponse du méme aux mémoires de M. Bigot et du sieur Péan. Mémoire de Francois Maurin, munitionnaire et fournisseur de vivres & messeigneurs les président et commissaires du conseil. Précis pour le sieur Pénissault, ci-devant intéressé dans la traite des vivres du Canada contre monsieur le Procureur du Roy. Mémoire pour le méme; Mémoire de Jean Corpron, munitionnaire 4 messeigneurs le
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Troquois depuis 1682 jusqu’a 1712, par un fin observateur, M. de Léry ; le récit du commandant Du- Buisson sur l’attaque du fort Détroit par les Mascoutins et les Outagamis, ‘‘ un morceau des plus dramatiques, disait M. Faribault, ot le type indien éclate dans toute sa grandeur et dans toute son originalité pittoresque’’: un cahier racontant un voyage fait au Mississipi en 1698 et 1699 par deux frégates du roi, une Za Badine, commandée par d’ Iberville, |’autre Le Marin, par le chevalier de Surgéres ; un travail sur le sabre, la mort et l’enterrement du général Montgommery ; le livre du recensement de 1765, et enfin l’histoire de Montréal (1640-1672), par l’abbé Dollier de Casson, manuscrit de la bibliothéque Mazarine, découvert par hon. L. J. Papineau, et
président et le commissaire députés par Sa Majesté pour juger souverainement et en dernier ressort l’affaire du Canada. Mémoire pour le sieur Estébe, servant a sa justification des accusations a lui faites dans le mémoire imprimé du sieur Bréard. Mémoire pour Guillaume Estébe, écuyer, secrétaire du roy prés la cour de Bordeaux, conseiller honoraire du Conseil supérieur de Québec, et ci-devant garde des magasins du roi en’ la méme ville, accusé, contre monsieur le procureur-général du roi en la commission, accusateur. Notes du sieur Martel. Mémoire pour Daniel de Joncaire-Chabert, ci-devant commandant du petit fort de Niagara, contre M. le Procureur-Général de la commission établie pour l’affaire du Canada. Précis pour M. de Vaudreuil, grand’croix de l’ordre royal et militaire de St. Louis, ancien Gouverneur Général du Canada. Observations sur le commerce du Canada. Mémoire de Frangois Bigot, ci-devant intendant de Justice, police, finances et marine au Canada. ' Conclusions rapportées le 22 aoat 1763. Observations pour le sieur Péan, capitaine aide-major des ville et gouvernement de Québec, et des troupes détachées de la Marine, Chevalier ; second mémoire du méme, =
qui vient d’étre simultanément publié par les deux sociétés rivales de Québec et de Montréal. (1)
Elles peuvent se compter, les sociétés purement littéraires quise soutiennent ainsi par la souscription annuelle d’un petit nombre de souscripteurs, et peuvent exhiber semblables trésors historiques. Pourtant — il faut malheureusement le reconnaitre — avec de pareilles ressources 4 notre disposition, nous ne sommes parvenus qu’a jouir du triste spectacle de voir les étrangers posséder mieux que nous les secrets de nos chroniques et de nos annales.
La bibliothéque de l’état de New-York a fait traduire, imprimer et distribuer 4 ses frais les parties les plus saillantes de la correspondance officielle des anciens gouverneurs du Canada, et nous gardons sur nos rayons la version frangaise complete et inédite.
(1) Outre ces manuscrits, la société littéraire et historique de Québec posséde deux volumes intitulés ‘“ MATIERES CRIMI- NELLES ”? — Ier volume, 1682-1730. 2éme vol, 1738 4 1746.
Un volume de “ Mattéres de Police et de Voterie” (1683-1756) Un volume de ‘* Police” (1695 & 1755.)
Six volumes de Procédure Judiciaire —- MATIERES CIVILEs. ter volume 1665 4 1696. — 2éme volume 1701 4 1705. — 3éme volume 1706 4 1730. — 4éme volume 1730 a 1751. — 5éme
volume 1752 4 1753. — 6éme volume 1752 a 1759.
Deux volumes de “ Registre des Edits, Arréts et Déclarations (Québec). rer volume 1663 4 1700, avec index, et 2me volume de 1704 4 1736.
Un travail de Vhonorable Roderigue McKenzie, ancien conseiller législatif, intitulé “‘ Récits de la Compagnie du Nord- Ouest ’? — ce manuscrit appartient aujourd’hui a M. Cyrille Tessier — et des études sur la géologie du Lac Supérieur par Vamiral Bayfield,
En 1837, honorable M. Bancroft, plus tard ambassadeur des Etats-Unis 4 Berlin, venait demander au président de la société la permission de compulser dans les archives les matériaux nécessaires au récit qu’il se proposait de faire du siége de Québec. I était suivi, en 1845, par, Jared Sparks, le biographe de Washington, et l'année derniére le savant et sympathique auteur des ‘‘ Pionniers du Nouveau - Monde, ”’ M. Francis Parkman de Boston, cherchait dans les manuscrits de la société ses plus précieux renseignements pour les consigner dans |’ouvrage qu’il se propose de consacrer 4 la mémoire de La Salle et de Joliette.
Nombre de nos documents manuscrits or® été ainsi copiés, traduits et insérés dans les publications scientifiques américaines, et derniérement encore, je lisais dans le troisiéme volume de ’histoire du Wisconsin — page 314 — par le général W. R. Smith, la traduction de cette relation du commandant Du Buisson trouvée si saisissante par M. Faribault.
Il faut bien peu de chose pour priver a jamais un pays de documents importants qui, une fois partis, ne peuvent plus étre remplacés.
Une vieille histoire le prouvera.
Un jour — il y a de cela deux cent-neuf ans — trois hommes quittaient un port anglais sur un batiment qui prenait la direction de la haute mer.
Leur air était sombre, agité ; pendant la traversée ils furent moroses, taciturnes, fuyant leurs compagnons, évitant l’équipage.
Le 27 juillet 1660, l’ancre tombait au milieu de la rade de la petite ville de New-Haven, état de Connecticut, et les trois mystérieux voyageurs allérent se perdre dans les rues de la cité. Ils y vécurent en paix pendant quelques mois, mais bientdét on sut le secret qui pesait sur ces existences souillées.
Whalley, le colonel Dixwell, Goffe avaient apposé leurs signatures au bas de l’arrét de mort de Charles Ier ; tous trois portaient la tache du régicide.
Alors personne ne voulut les voir.
Partout ot ils passaient les enfants crachaient sur leurs habits, les femmes leur jetaient des pierres, les hommes évitaient leur contact. Conspués, honnis de tous, ils allérent demander aux cavernes de la montagne une pierre pour abriter leur téte, et, aprés la mort de l’un d’eux — Goffe — on trouva parmi ses papiers, les registres authentiques du ‘‘ Journal de la chambre des communes. ”’
De main en main ces originaux passérent a |’ honorable William Smith qui, malgré les offres, les demandes et les supplications de hauts personnages anglais, en fit cadeau a la société littéraire et historique de Québec ow ils sont précieusement conservés aujour- Gina. (Ca)
(1) Ce sont neuf gros volumes in-folios portant date de 1642 a4 1645 inclusivement, c’est-4-dire, quatre ans avant la mort de Charles Ier (1649.) Le dernier de ces volumes fut offert 4 la société, le 20 février 1835. En les donnant, ’hon. W. Smith écrivait sur le verso de la premiére page :
“Ces livres manuscrits ont appartenu au régicide Goffe qui, sous la restauration, s’enfuit en Amérique, fut caché dans une
Persuadée de l’importance du dépot confié a sa garde, la société littéraire et historique de Québec “7 a signé un engagement avec les directeurs de la Revue Canadienne : ce contrat donnait a ces derniers la permission de publier ses manuscrits. La direction s’en est servie pendant quelque temps ; mais pareille mission n’appartiendrait-elle pas de droit au gouvernement canadien qui devrait créer un bureau d’archives chargé non-seulement de l’impression des documents precieux que nous avons sur nos rayons, ainsi que de la publication des importants manuscrits que posséde la bibliothéque d’Ottawa, mais encore de la recherche et de la copie de ceux qui fourmillent en France, en - Russie et en Angleterre? .
Dans quelques années, au lieu d’étre enfouic sous la poussiére qui couvre leurs in-folios, ces pages oubliées de notre histoire, éditées par la patrie, annotées et commentées par des hommes compeétents, revivraient avec énergie et l’ardeur qui caractérisaient l’époque ou elles furerit tracées. Elles dérouleraient aux yeux de la jeunesse canadienne ces
grotte pendant plusieurs années et mourut 2 New-Hlaven, état de Connecticut.”
Le colonel Dixwell était connu en Amérique sous le nom de James Davids; a la longue, il finit par acquérir l’estime de ses nouveaux compatriotes et mourut, sans étre molesté, en 1688. Il ne voulut pas que son nom fat connu et fit mettre sur sa tombe LV inscription suivante.
—J. D. Esqr. deceased March ye 81th in the year of his age. 1688. —Sa tombe se voit encore dans le cimetiére des méthodistes, 4 New-Haven, ainsi que les pierres grossiéres qui recouvrent les cendres de Whalley et de Goffe. La premiére porte pour inscription — 1658, E. W. — et la seconde — 1680. M. G.
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LES PAGES OUBLIEES DE.NOTRE HISTOIRE. 203 2 6 ee épisodes héroiques ot la foi, le dévouement, les solides qualités de nos péres furent si rudement mises al’épreuve. Elles lui rappelleraient que si le temps des Iroquois, des Agniers, des Hurons est passé, que si les branches et les feuilles mortes de la forét ne craquétent plus sous le pied furtif du guerrier rampant vers le lieu de l’embuscade, la lutte se dresse encore devant elle, lutte sans tréve contre les plaisirs énervants, le luxe, les folles passions, les heures pei ‘ues, ennemis qui scalpent, torturent, annihilent tout aussi sfrement une nation que le couteau du
Peau-Rouge.
Aiguillonnée par exemple, notre jeunesse — qui né demande pas mieux —- se léverait pour montrer a ce continent, a l’univers entier, ce qu’un petit peuple peut faire, jusqu’ ou il peut parvenir, lorsqu’il s’appuie sur la foi, les fortes études, l’amour des lettres, la saine politique, le respect de la vie de famille, les professions bien comprises, le commerce honnéte, les spéculations raisonnées, les emplois consciencieusement remplis ; sur le travail accompli dans les conditions dictées par la morale et la sagesse.
La route pourrait peut-étre lui paraitre longue et monotone. Les heures de défaillance pourraient surgir ; alors, au moment du découragement, nous gagnerions le tertre voisin. La, sous l’ombre d’un érable, chacun tirerait de son frac de gentilhomme, de sa vareuse d’ouvrier, de son havresac de soldat le livre qui raconte simplement, naivement les annales
du passé.
204 a CHOSES ET AUTRES.
Peu a peu, en le feuilletant, les fatigues du chemin s’évanouiraient. Notre front brfilant se rafraichirait. Nous finirions par nous appuyer de nouveau sur nos batons de voyage, et, retrempés par le sang des ancétres, nous reprendrions, alertes et dispos, la route de l’avenir, laissant derriére nous le souvenir de notre honnéteté, de notre dévouement, de notre énergie, trois choses qui, renfermées dans un chapitre, sont toujours relues avec plaisir ; car elles se sont montrées si rarement, que pendant des siécles et des siécles on acru plus prudent de les reléguer parmi les pages oubliées de l’histoire.
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eee "LE CRUCIFIX OUTRAGE.