SA MISSION DANS LA SOCIETE MODERNE
Un €crivain, que pour la pureté du style et lélégance de la pensée, on dirait perdu et voletant loin du ciel de Rome ou des portiques d’Athénes,
(1) Cette conférence faite devant la société littéraire et historique de Québec, le soir du 26 décembre 1866, a valu a son auteur le temoignage suivant de Monseigneur Dupanloup.
Nice, le 30 janvier 1867, MONSIEUR, Je regois votre bonne lettre et votre charmant envoi a Nice, ow
Pétat de ma pauvre santé m’a obligé a venir chercher quelque repos,
M. Arséne Houssaye laissait échapper, il y a une
dizaine d’années, dans un de ses plus charmants
ouvrages, ce sombre cri du cceur :
— ‘Notre siécle est arrivésans foi en lui-méme ala moitié de sa course.. Le moment est venu pour l’art et la littérature de jeter un regard en arriére, de s’interroger la conscience et de se demander :
— Ot allons-nous ? ’’
Ou allons-nous, en effet, emportés sur ce flot terrible et grondeur de romans, de contes, de nouvelles que la librairie fait déborder depuis soixantequatorze ans ? Ot nous ménent ces écoles de beaux penseurs, fantaisistes échevelés qui, ne pouvant se tenir dans un juste milieu, nous montrent d’une main la vie réelle, 4 travers un faux prisme faisant rayonner sur elle des couleurs chatoyantes qu’elle n’a pas, et de l’autre disséquent froidement, a grands coups de scalpel, muscles par muscles, lambeaux par lambeaux, toutes les monstruosités de la nature humaine ?
Certainement, ce n’est pas en nous faisant croire a des choses qui ne sont pas, ou en nous asphyxiant
Dés mon retour 4 Orléans je m’empresserai de relire encore Pexcellent travail que vous avez voulu me faire parvenir.
Je ne mérite pas tout ce que vous voulez bien m’y dire, mais je n’en suis que plus touché et reconnaissant.
Veuillez agréer assurance de mon profond et religieux déyouement.
+ FEevrx, Evéque d’Orléans, Monsieur Faucher de Saint-Maurice, ex-capitaine d’Infanterie, Québec (Canada.)
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avec les chairs violacées de leurs cadavres, qu’ils péneétreront plus avant les fibres du cceur de VPhomme, et qu’ils nous conduiront vers ce qui a été et vers ce qui sera toujours le but de toute saine littérature ; le vrai, le bon et le beau. Non, ce n’est pas en donnant la blancheur du lys au mal, en imprégnant des senteurs parfumées du myosotis et du muguet le vice et le crime, que l’écrivain de notre époque parviendra a faire oublier a son siécle l’orniére fangeuse ou il se plonge et se roule de plus en plus tous les jours. Ce n’est pas surtout en s’engageant sur les traces de leur sceur ainée, la littérature parisienne moderne, que nos lettres naissantes pourront faconner et modeler notre génération sur la forme de l’amour du travail et de la vie tranquille et chrétienne, au sein de la famille.
Un danger réel git pour nos écrivains et pour nos penseurs futurs sous ces amas de bouquins bleus, ambres, lilas, que jette sur nos quais chaque paquebot d’outre-mer ; et, ce danger, c’est la tentative probable d’imitation.
De tous temps, les routes battues, les larges chemins parsemés de jalons et d’hotelleries ont eu plus d’attraits que les sentiers abruptes et sauvages qui s’enfoncent vers l’inconnu: Peutétre quelque voyageur novice serait-il tenté de s’y engager, sur la foi de ceux qui s’en sont revenus chargés d’or et de réputation, et pour garder l’attention contre pareil malheur, j’ai pris sur moi de me rendre a la gracieuse invitation du savant et brave
officier de marine qui préside la société littéraire et historique de Québec, (1) et je suis venu vous esquisser rapidement ce soir ce qui va s’oubliant et se perdant d’heure en heure, la mission de homme de lettres dans la société moderne.
- On saisira probablement cette occasion pour me rappeler que jeunesse n’est que souvent synonyme d’inexpérience, et mes idées, je le crains fort, paraitront a quelques-uns prématurees ou prétentieuses ; mais, aux yeux d’un grand nombre, elles seront justes, parce qu’elles recélent le secret de notre avancement social.
D’ailleurs, du moment que le mal se pose cra- ; nement en face du bien, le poing sur ia hanche, la provocation a la bouchg, le fleuret a la main, . iln’y a plus de transaction possible. J’ai le tort davoir été quelque peu militaire, ce qui veut dire que je suis terriblement entété, et je me suis mis en Vidée de suivre, n’importe of il me conduirait, le drapeau que je vais dérouler ici. ant que Von ne parviendra pas 4 me prouver que j’ai tort, je galoperai ferme a ses cOtés, et par amour pour lui, je consen- tirai A tout ce que l’on voudra, méme a étre entaché
d’exclusivisme.
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(1) Le Commandeur Ashe, de la marine royale, chargé par le gouvernement anglais de la surveillance de l’observatoire de
Québec.
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Plus poseuse, plus sceptique, plus profondément impie que le dix-huitiéme siécle, notre époque a produit des milliers de volumes devant la signature desquels Voltaire lui-méme, le cynique Voltaire, aurait reculé.
A Jamais histoire littéraire n’offrira plus tard d’aussi violents contrastes, d’aussi monstrueuses antithéses.
A cété de George Sand, cette femme-homme qui, oublieuse de la sainte mission confiée par Dieu a ses sceurs, n’a su trouver au fond d’un coeur fait pour aimer et pour se dévouer que des accents de haine et
de malédiction contre le cété divin de la société —
la vie de famille —se dessineront les figures angéliques et rayonnantes de chaste poésie, de madame Desbordes - Valmore, de Delphine Gay, d’Anais Segalas, de madame Swetchine, d’Eugénie de Guérin,
de madame Augustus Craven et de tant d’autres. \
En face du profil austére de Larnennais, torse de bronze aux pieds d’argile, s’affaissant dans
Y’ombre sous le poids de son propre orgueil, se détacheront ‘en pleine lumiére les mains de Lacordaire, de Mgr. Dupanloup, de Mgr. Pie, de Mgr. Bautain, des péres de |’Eglise moderne de France, toujours prétes a bénir et a consoler. Au bas de cette chaire, Proudhon entassera volumes sur volumes, brochures sur brochures, pour prouver que la propriété c’est le vol, que Dieu c’est le mal. Henri Taine chuchottera que ‘‘la supposition de l’existence de Dieu, est incapable de produire une morale naturelle. (1) Ernest
(1) Henri Taine, philosopbes frangais, page 274.
Dés que la science et la philosophie moderne s’éloignent de Dieu, on ne saurait s’imaginer 4 quel point on peut !es surprendre 4 divaguer.
Un dictionnaire de sciences médicales, 4 l’article Homme, dit :
L’homme est un animal mammifére, de l’ordre des primates— classe de singe—famille des bimanes, caractérisé taxinomiquement par une peau a duvet ou 4 poils rares !
Un professeur de philosophie allemande, M. Virchow, s’écrie :
— Vivre n’est qu’une forme particuliére de la mécanique.
Un autre professeur & l'Université de Turin, M. Moleschot :
— Sans phosphore point de pensée!
Puis, partant de ce principe, il ne voit dans nos cimetiéres que du sulfate de chaux et laisse tomber le regret suivant dans un ouvrage sur “ La cireulation de la vie.”
— «Quel n’était pas le prix de cette poussiére que les anciens «« déposaient dans les urnes cinéraires au fond des tombeaux ! “< Elles contenaient la matiere qui donne aux plantes le pouvoir “ de créer des hommes !”
M. Bouteville est meilleur enfant; il admet, avec circonstances atténuantes, l’existence de Dieu:
-—T] n’est pas possible que Dieu punisse we créature gui “ wa pas sanctionné la loi tout arbitraire qu’il a plu a ce Dieu «¢ de lui imposer !’”
Néanmoins un peu plus loin, il se fache et fermant le poing, il crie 4 qui veut l’entendre :
—‘ Nous protestons, au nom des droits de |’amour, contre le “ préjugé chrétien qui condamne la femme galante et la cour- “ tisane.””
Renan cherchera a grimper plus haut: il niera, en termes on ne peut plus scientifiques et élégants, la divinité du Christ, et Théophile Gautier, laissant loin derriére lui ces deux piétres démolisseurs, soufflettera dans un de ses romans les plus en vogue — Mademoiselle de Maupin — la femme qui gravissait jadis les pentes du calvaire pour venir y sceller par sa douloureuse présence le sanglant sacrifice qui devait un jour faire oublier l’ceuvre satanique des hommes dévoyés. Paris, le Paris savant, le Paris lettré, trouvera fort spirituelle cette insulte a la Vierge, et l’inoffensif volume aura quarante éditions successives. (1)
En face de ces impossibilités ot les voix qui viennent d’en haut sont étouffées par les blasphémes de la foule, le critique 4 qui il incombera un jour de transcrire la relation exacte de ces abominations, s'arrétera effrayé et pris de vertige pour se frapper le front et se demander quel était le mobile qui poussait vers cette démence.
Hélas ! la clef mystérieuse de cette folie morbide est cet esprit de matérialisme inhérent a la nature
Un matérialiste écrit :
—‘ [La jouissance est dzvzze comme la conscience.”
Enfin pour revenir 4 Henri Taine par qui j’ai commencé :
—‘ Le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le ee otro) 2
(1) Le rapport officiel de la commission du colportage au ministre de |’intérieur contenait cette effrayante révélation :
‘« Sur neuf millions de livres vendus en France au public des villes, des villages et des campagnes, au moyen du colportage, HUIT MILLIONS étaient avant 1862 plus ou moins des livres immoraux !
humaine, que l’on a fait déteindre sur tout ce qui pouvait toucher a l’art et 4 la littérature.
‘Un romancier qui a péché lui-méme plus d’une fois, et qui est presque toujours tombé dans les illusions du panthéisme, ne pouvait s’empécher de laisser échapper ce franc aveu : }
-— On acompromis les destinées de l’art moderne en l’arrachant ainsi du sanctuaire, et en le jetant avec violence dans toutes les passions de la foule! (1)
Si cet écrivain s’était donné la peine de pousser un peu plus loin, il aurait pu se rendre compte des motifs qui avaient conduit a cet acte de vandalisme.
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Pour satisfaire 4 cette fiévre dévorante de sensualisme qui leur carie les os, les auteurs de nos jours ont eu besoin d’un peu de célébrité et de beaucoup d’argent.
Voila le secret.
Or, ces deux choses, dont l’une est si futile et l’autre si nécessaire, ne s’obtiennent plus main- ! tenant qu’en devenant original quand méme, et personne, j’aime a le croire, ne se levera pour leur crier qu’ils ne ont pas été. Reste a savoir ce que pourront inventer les retardataires qui arriveront au vingtiéme siécle, et surtout quelle sera Vexpiation que porte avec elle cette épouvantable épidémie d’impiété littéraire.
(1) Arséne Houssaye; préface de Histoire du 41éme fauteuil de l’académie francaise.
a LVHOMME DE LETTRES.
De l’encrier de Diderot, de d’Alembert, du baron 2, d’ Holbach, de Voltaire, ont bondi, bras nus et i. carmagnole aux lévres, les septembriseurs de l’ Abbaye et des Carmes! Et pourtant l’encrier de Voltaire n’était qu’un encrier, tandis qu’aujourd’hui c’est Vabime qui est 14 devant notre génération, avec son insondable obscurité et ses étranges rumeurs. On s’y dirige avec nonchalance, les yeux fermés, effleurant légérement les mceurs outragées, appuyé tranquillement sur le bras de la poésie mal comprise, du journalisme grossier et soudoyé, et guidé par la main si rose et si mignonnement gantée du roman et du feuilleton.
Le roman ! c’est la surtout que l’écrivain moderne
a abjuré sa mission, a oxydé sa plume. Oublieux de ce que le roman honnéte pouvait avoir d’amu-— sant et d’instructif, il a voulu créer le roman de bas étage, le roman barbu, ot sont prodigués a droite et 4 gauche les grands coups de poignards, les duels> les suicides, les assassinats ; o1 sonnent bien haut, avec les allures d’une danseuse faisant craqueter ses castagnettes, la mauvaise foi, les instincts fangeux, Vadultére ; ot se traine enfin toute une mascarade de vices déguisés et attifés en gandins et en lionnes du boulevard. Tous ces héros du meurtre et du carre- : four, toutes ces héroines créées pour s’empoisonner elles-mémes ou pour empoisonner la vie de leurs camarades, ont trouvé depuis longtemps des éditeurs complaisants pour imprimer leurs ébouriffantes aventures sur papier velin, ot elles dorment sournoisement enveloppées dans leurs couvertures satinées, jusqu’au
jour ot un flaneur curieux, attiré par ce faux air de bonhomie sous lequel s’est réfugié le mal de nos jours, sent un je ne sais quoi au bout de ses doigts qui I’ attire vers la fatale brochure, le pousse a l’ouvrir, a la feuilleter, a la lire, et quelques heures aprés, a la refermer en se disant :
— Aprés tout, ce n’est pas aussi mauvais qu’on veut bien nous le dire.
Puis, le brave homme continue paisiblement son
chemin, sans se douter de la subtilité du poison qu’il vient de s’infiltrer dans les veines.
Tout-a-coup de mari bon et affectueux qu’il était, il devient sans pouvoir s’en rendre compte, morose et inquiet. Il prend de petits airs blasés et roués. Son chez soi le dégofte, car il a lu ce matin que la famille n’était qu'un mot. Son bonheur domestique lui parait fade, 4 cété de ces rondes fantastiques de viveurs et de bohémes joyeux, qui lui passent rapidement sous les yeux, et petit a petit, a force de se figurer que son sort est insupportable, il se plonge dans une vie idéale impossible, qui n’a existé que dans les conceptions nauséabondes ov il puise, a tout instant, le sang vicié qui desséche son cceur et tient son cerveau en ébullition.
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De son cété, la femme, peu habituée a un semblable isolement, senferme dans son boudoir, loin de ses enfants —ces ombres que font ici-bas les anges en voltigeant la-haut —et, pour se consoler, pleure sur les malheurs imaginaires de MM. Athos, Aramis, Porthos et d’Artagnan,
ww Fi PT, * —
Voila une pauvre famille d’ot vont bientét déménager la paix, l’amour et la confiance mutuelle !
Peut-étre le mal ne s’arrétera pas la. En poussant une pointe au fond de la cuisine, qui sait si Von n’y découvrirait pas, caché derriére ses fourneaux, un marmiton fougueux et enthousiaste, révant a ces beaux temps de la révolution francaise décrits et chantés sur tous les tons par mille et un de nos romanciers, age d’or ot l’on pouvait encore s’appeler Brutus, Manlius ou Scénola, et ceignant entre collegues l’écharpe tricolore, on mettait officiellement a la broche marquis, comtes et barons que l’on dépegait ensuite en famille. Probablement le farouche cordon bleu en herbe est en train de se dire que si l’occasion se présentait de ressaisir encore la bascule de la guillotine, il se garderait bien de manquer a ce lucratif rendez-vous, et soyez certain qu’au train ot leur inondation d’encre monte et se gonfle, ces occa-
sions ne manqueront pas. ‘
On ne saurait s’imaginer combien ces productions indigestes incrustent au fond de l’4me un acide qui corrode et ronge les aspirations les plus pures. Elles donnent une fausse direction au jugement, ouvrent une carriére trop vaste a l’imagination et a l’enthousiasme —ces compagnes folles de toute jeunesse — font pencher mélancoliquement l’4me vers le mal, la jettent petit 4 petit dans la dégradation, et conduisent la plupart de leurs adeptes a l’irréligion, aux entreprises insensées, au désespoir, au déshonneur, et quelquefois malheureusement, au bagne,
Alfred de Musset, dans un jour de triste retour sur lui-méme, le comprenait si bien qu’il s’écriait, les ~ larmes dans la voix :
— ‘*Empoisonné, dés l’adolescence par les écrits
des encyclopédistes, j’y avais sucé de bonne heure le lait stérile de Pimpiété. L’orgueil humain, ce dieu de la folie et de l’égoisme, fermait ma bouche a la | priére. Quels misérables sont les hommes qui ont | jamais fait une raillerie de ce qui peut sauver un étre ! Je suis né dans un siécle impie, et j’ai beaucoup a expier. Pardonne, 6 Christ, 4 ceux qui blasphément!”’
Oh ! oui, pardonne, 6 Christ, car jamais en France, jamais le suicide n’est devenu plus en vogue que depyis le jour ot le roman 4 vil prix a été mis par la librairie et par la presse a la portée des masses.
Jamais en Europe, le pied ne s’est posé sur autant de couronnes tombées sous le vent des révolutions, sur autant de débris d’églises et de croyances emportées dans le tourbillon de l’esprit du mal, que depuis y l'heure ot la littérature s’est mise en téte de faire lire ses €mouvantes péripéties, 4 50 centimes la livraison.
Jamais depuis que la terre gravite dans Vespace, le ‘cceur ne s’est mieux vendu, les opinions et les amitiés n’ont été a meilleur marché, la démangeaison de dire quelque chose de neuf n’a plus poussé au mensonge et a la diffamation, l’Ame n’a plus oublié sa céleste origine! De tout ce qui était saint et sublime, 1 talents, intelligence, dévouement, affection, on en a fait une marchandise, et méme on a voulu pousser ces
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choses si loin, si loin, qu’un jour Louis Veuillot en
LWHOMME DE LETTRES.
était réduit 4 se demander a quoi la France pouvait employer ses gloires ?
Aprés avoir longtemps cherché en vain, il terminait en appliquant ce vigoureux coup de cravache sur les épaules de tous ces fastidieux répétiteurs de mélodrames hystériques.
— ‘* Vous vivez d’emprunts faits 4 des plagiaires récents! Votre religion ou votre philosophie vient d’Allemagne, votre morale est encore a fabriquer, votre littérature . . . mais pour avoir une littérature, il faut d’abord avoir une langue : vous ne savez pas ce que c’est qu’une littérature. Vous prenez Eugéne Sue et Pigault-Lebrun pour des écrivains, car il vous faut quelque chose de vulgaire et d’un peu clandestin, qui aille en bas, qui achéve d’aveugler Vignorance, qui achéve d’envenimer la jalousie, qui fasse mépriser les autorités spirituelles, hair les autorités civiles, détester toute subordination, perdre tout
respect. Voila pourquoi vous aimez tant Voltaire,
Eugéne Sue et vos autres feuilletonistes. Tout ce qu ils touchent, tout ce qu'ils gatent, se détache de la vieille France, vient 4 vous et pour vous! Vous régnez sur ces captifs de l’incrédulité religieuse, morale et civile, vous les remplissez de vos idées, ils entendent votre langue, et c’est la le mépris le plus absolu qui se puisse faire de toutes les gloires du nom franeais.; *
A cété du solide polémiste, et vers le méme temps, Proudhon, en touchant du doigt une des plaies de ce
temps n’hésitait pas 4 donner une opinion qui paraitra peu suspecte :
— “Quant aux faits et gestes du socialisme, je
. renonce a vous en entretenir: la tache serait au-
dessus de ma patience, et ce serait dévoiler trop de
mystéres, trop de turpitudes. Comme homme de
réalisation et de progrés, je répudie de toutes mes
‘ forces le socialisme vide d’idées, impuissant, immoral, propre seulement a faire des dupes et des escrocs.
‘* Pour moi, je le déclare, en présence de cette x propagande souterraine, en présence de ce sensualisme éhonté, de cette littérature fangeuse, de cette mendicité sans frein, de cette hébétude d’esprit et de cceur qui commence a gagner une partie des : travailleurs, je suis pur des infamies socialistes.’’
Ces puissants témoignages ne sont pas les seuls, et plus d’un romancier consciencieux a été frappé de ce terrible état de choses. Balzac lui-m@me, avec son gros ventre, ses joues rebondies et son énorme bagage de la Comédie Humaine, envisageant le mal
sous son coté grotesque, l’appelait caustiquement la j hittérature crapaud. i
— “Semblable aux Chinois, disait-il, qui, partis du beau idéal peut-étre, sont parvenus aux magots et aux chiméres, nos hommes d’esprit se sont mis dans leurs productions a considérer le crapaud sous toutes les formes et sous tous les aspects.”” (r)
Pay Balzac.—Complaintes satiriques sur les mceurs du temps.
Il riait de cette immense désolation, comme on a pris maintenant lhabitude de rire de tout ce qui est navrant, et de tout ce qui s’en va tombant.
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Au milieu des trénes croulants, des trahisons, ”’ des cris d’anathéme, des sarcasmes cyniques,
oubliés et semés derriére elles par ces plumes de
guinguettes et de barriéres, il ne faut pourtant pas : se laisser trop aller au découragement. L’écrivain qui, debout parmi ces fracas et cette poussiére, veut -rester franc, honnéte et catholique, peut encore donner une éclatante réparation aux infamies d’un siécle qui, s’il continue 4 marcher pareil chemin, ne trouvera plus bientét, comme Jean Jacques Rousseau au jour de son agonie, que les ceuvres de son esprit pour reposer son front, et cherchera en vain dans la ruelle de son lit ‘ les ceuvres de son cceur,
ce dernier oreiller qui donne le sommeil sous le nom de la mort.’”’ (1) ; .
Pour ramener le got parti avec la vérité, les moeurs et le coeur, pour remplir dignement et saintement ce réle de phare et de guide qui lui est
(1) Arséne Houssaye.—¥ ¥ Rousseau,
assigné dans la société moderne, l’homme de lettres n’a qu’a se pencher, qu’a laver, qu’a bien sonder la profondeur des plaies qui couvrent le corps inanimé gisant a ses pieds, et qu’a y verser le baume purificateur du Samaritain de la Bible.
Autour de lui, Penfant du peuple, l’enfant de 1’ouvrier est la qui croupit dans l’impasse du faubourg, jouant avec deux camarades favoris, l’oisiveté et la paresse. Dans son désceuvrement, il voit passer a toutes heures du jour des hommes qui fredonnent le célébre refrain :
La nature n’a fait ni serviteurs ni maitres !
Dans les causeries du soir, il n’entend parler que de mise en gréve, que de cherté du pain due a la morgue des bourgeois. ‘Toutes ces paroles, toutes ces sourdes haines suintent lentement, goutte 4 goutte, avec le sang de ses veines, jusqu’au jour ou ne pouvant plus y tenir, l’enfant devenu homme, grimpe, le fusil de chasse au poing, sur le talus d’une barricade, et au nom des libertés populaires compromises, couche en joue et assassine son pasteur et son évéque. (1)
A ce terrible moutard .il faut mettre en main un livre ot il puisse apprendre par cceur toutes les joies mystérieuses qu’apporte le soir d’un jour de
(1) Denis Auguste Affre, archevéque de Paris, blessé mortellement sur une barricade, le 25 juin 1848. Il ne faut pas oublier que ces choses étaient dites en 1866, Depuis, monseigneur Darboy et les tages sont venus prendre place a cété de l’illustre martyr de 1848.
travail, lorsqu’il est passé tranquillement au coin du feu a écouter les voix suaves et toujours bonnes conseilléres de la famille. En le lisant attentivement, en le méditant souvent, il se convaincra un jour quwil n’y a pas 4 rougir de manier un rabot et une tariére, et que la longue liste de ses pairs s’ouvre par le nom de Christ qui, avant de se faire martyr, a voulu se faire charpentier.
Au paysan qui, le front penché et soucieux, ouvre péniblement le sillon d’ot va sortir un pain doublement arrosé de sa sueur, il doit souffler ce pur amour du sol qui fait de lui, 4 certains moments de crise et d’oubli, un peuple de géants. I] doit lui enseigner surtout a ne pas laisser détruire ces traditions de simplicité et d’honneur qu’on cherche depuis si longtemps a saper a grands coups de ridicule ; et, a ceux qui voudraient porter la main sur cette arche sainte, il doit prouver que les braves gens qui manient la charrue ont été de tout temps ceux qui ont ‘le mieux cru en Dieu, et qui ont eu le moins peur du canon.’’ (2)
A Vécolier qui ronge impatiemment son frein entre les quatre murs gris de son collége, il doit faire connaitre de bonne heure les maux, les calamités qu’a jetés sur terre cette éducation superficielle du siécle qui touche 4 tout et n’approfondit rien, qui excite au degré le plus intense les passions des sens et enfouit tout ce que l’4me peut avoir de bon, sous les
(2) J. de Maistre. — Discours,
eaux stagnantes du sensualisme. A force de leur multiplier ses sages avis et ses paternels conseils, sous une forme agréable et élevée, ces imberbes qui se croient des grands hommes incompris, ces casseurs d’assiettes finiront par rentrer dans l’ordre et dans le silence. Du fond de leurs classes ou de leurs cours, ils apprendront, sans qu’il faille que ce soit a leurs propres dépens, et moins encore sans étre obligés de prendre le train qui se rend au congrés libre-penseur de Liége, que toute révolte contre l’ordre établi, que toute rébellion contre l’autorité, sous quelque nom quelle existe, religieuse ou civile, paternelle ou conjugale, entraine toujours avec elle une parcelle de cette éternelle malédiction que Dieu a fait tomber un jour, de toute la hauteur de sa colére, sur le front humilié de Satan, ce premier jeune-penseur.
Au soldat qui, la guétre maculée de la boue de l’étape, la capote chaudement serrée autour de la taille, voit passer, a travers le feu mourant des bivouacs de la frontiére, image vaporeuse du clocher de son village, les sourires bénis de sa mere et de sa fiancée, il viendra rappeler ce qu’une autre mére, ce qu’une autre fiancée attend de son cceur et de son bras aux jours de l’épreuve. Dans un de ces petits livrets qui trouvent toujours le moyen de forcer la consigne et de se caser parmi les bibelots du havresac, entre le brfle-gueule tout culotté et les ordonnances de Sa Majesté pour l’armée, il lui parlera de Dieu, d’honneur, de patrie, et plus tard les ennemis de notre race, en feuilletant notre histoire, sauront jusqu’ou
SS ee ces trois mots magiques, tombés du bout d’une plume inspirée, peuvent mener 4 la pointe d’une baionnette.
Au pére malheureux et fourvoyé qui s’attache a la remorque de l’habitude et s’en va chercher au fond d’un verre d’eau-de-vie, ou prés des tables en acajou d’une salle de billard, un peu de ce cceur qui lui manque, il révélera les saintes et nobles vertus qui vivent ignorées et méconnues sous son toit deéserte. Il fera passer 4 travers les fauves reflets de l’orgie, le souvenir doux et pur de cette pauvre femme qu’il a laissée seule auprés de son foyer éteint, le coeur tenaillé par l’abandon et par le désespoir. I lui aménera, un par un, tous ces chers petits enfants, et lui fera lire dans leurs grands yeux étonnés que Dieu n’a pas détaché l’intelligence de sa divinité pour qu’elle se traine ainsi au milieu des bouchons et de l’abrutissement. Si cet homme a encore quelques sentiments d’honneur, il se lévera ; il suivra la sainte vision jusqu’au seuil de sa porte, et toutes les gouttelettes d’encre qui se sont évaporées depuis le commencement de l’époque moderne, n’auraient-elles eu pour effet que de ramener une de ces ames perdues aux pieds de l’ange gardien de sa maison, la mission de l’écrivain serait encore sacrée, car elle serait parvenue a réaliser l’idéal de Turquety :
—‘‘Raviver le respect et l’admiration que l’on doit a la femme, 4 la femme dont le cceur sauverait le monde,
si le monde devait encore naufrager dans les abimes du sensualisme et de l’orgueil, ’”’
Aux femmes de toutes les conditions, il développera le sublime programme qui nous a valu un chef-d’ceuvre d’Anais Ségalas. Il leur montrera que leur rdle est ‘‘ de venir panser et guérir les grandes plaies de la sociéte, de les combattre sans autres armes que l’amour et l’affection, d’essuyer le sang et les pleurs, de briser les chaines, de détruire 1’ esprit mercantile pour ramener la poésie partie, au moyen de leur triple influence d’épouse, de mére, de femme du monde,’’ et, si elles habitent le chaume, d’inculquer au laboureur cette foi naive, en lui disant de joindre quelquefois ses grosses mains qui sément le blé, pour prier celui qui le fait mfrir.”’
Que chacune fasse son profit et garde en sa mémoire ces deux beaux vers :
Une femme a perdu le monde Mais une femme I’a sauvé. (1)
Sur le portefeuille de ?homme d’état, il gravera ce principe de sage politique, bonheur assuré des peuples qui s’y conforment: ‘‘ Ne fais pas 4 ton voisin ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit.’ II lui enseignera a brider les passions turbulentes de Ja foule ; il lui dira de se guider sur les exemples d’énergie, de loyauté et de désintéressement qui fourmillent dans notre passé; il lui criera, 4 chaque heure du jour, que Vautorité a le pouvoir de tout faire, excepté celui de spéculer et de se venger. En suivant cette ligne de conduite, un gouvernement ne peut dévier du chemin
(1) Anais Ségalas—La Femme, poésies,
(oo ee ee a ee ee du droit et de la justice, et quand les rafales de la tempéte révolutionnaire passeront sur la patrie, calme et confiante en ses chefs, elle s’apercevra de tous les trésors de paix et de consolation que portent avec elles des mains fermes et dirigées par les sublimes principes du christianisme,” cette grande aum6ne, suivant Vabbé Gerbet, faite 4 une grande misére.’’ (1)
La merveilleuse influence sur les masses d’un livre bon, honnéte et sincére, fera comprendre a l’homme d’état toute importance du rdéle de l’écrivain dans la société moderne. En lui montrant les principes de l’équité et de la droiture, elle l’aménera a penser que l’idée et le génie se réfugient souvent au fond d’un grenier ou d’une mansarde, et que Vignorance et le favoritisme doivent étre chassés de leurs grasses sinécures, pour y €tre remplacés par le talent et par la capacité. La pauvreté, le manque d’encouragement ne suceront plus alors avec leurs lévres de vampire la cervelle de tant de malheureux écrivains ; la misére ne leur mettra plus sa triste plume a4 la main, les obligeant 4 troquer leurs pensées contre une bouchée de pain, et les hépitaux
n’ouiront plus raler cette navrante strophe d’ Hégésipe Moreau mourant :
Sur ce grabat chaud de mon agonie, Pour la pitié je trouve encore des pleurs ; Car un parfum de gloire et de génie
Est répandu dans ce lieu de douleurs :
(1) L’abbé Gerbet-—Mémorial catholique.
L? HOMME DE LETTRES. 29 oe C’est 14 qu’il vint, veuf de ses espérances,
Chanter encore, puis prier et mourir, Et je répéte en comptant mes souffrances, Pauvre Gilbert, que tu devais souffrir !
S’agenouiller devant toute 4me qui tombe et lui murmurer qu’a cété de la faute Dieua jeté le pardon ; faire sentir 4 tout cceur qui doute une des pointes sanglantes des clous du Golgotha; rappeler a la jeunesse dorée que l’amour, la foi et la charité sont des choses préférables au punch, au turf, aux cigares et aux dames aux camélias ; faire comprendre a celle qui se range que le mariage est un sacrement donné au pied de l’autel, et non une marchandise soupesée sur un comptoir ; supplier ses confréres de plume de ne jamais fermer leur coeur a ces vox intérteures qui arrachaient un jour a Victor Hugo ce cri sublime :
Pierré 4 pierre, en songeant aux vieilles mceurs éteintes Sous la société qui tremble a tous les vents,
Le penseur reconstruit ces deux colonnes saintes,
Le respect des vieillards et )’amour des enfants !
jeter sous les pas des affairés et des actionnaires l’idée que tous leurs billets de banque, leurs balles de coton, leurs coupons de chemin ‘de fer, ne sauraient tenir autant de place dans la création que le cerveau d’un homme qui pense: crier chaque jour aux richcs et aux heureux du monde que l’argent a été créé, moins pour dormir dans un coffre-fort que pour semer autour de lui la vie et le travail ; toujours tenir devant les haillons du pauvre l’honnéteté et Phonneur, ces
deux lingots d’or qui, enfouis au fond d’un cceur, valent toutes les richesses mystérieuses de ]’Oural ; prier les méres de se souvenir que leur sceptre et leur autorité gisent au fond d’un berceau; conter aux petits enfants que la ‘‘ gloire’’ est un tison qui vient *s’allumer au foyer maternel;’’ (1) soulager, consoler, fortifier toute 4me qui pleure, qui souffre, qui vit isolée, malheureuse ou abandonnée ; telle est la belle, la grande, la sublime mission de l’homme de lettres dans la société moderne.
En dévier serait de sa part plus qu’un crime; ce serait un sacrilége ; car la tache lui a été faite trop facile maintenant, pour que pareille chose arrive jamais. Elle lui a été tracée par les égarements et par les folles erreurs de ses devanciers, et pour faire oublier leurs iniquités, il n’a qu’a tremper sa piume dans la vérité et dans la foi, ces inépuisables encriers du bon Dieu. Alors, de cette société gangrénée et indifférente, il fera ce que madame Anais Ségalas faisait dé son paysan.
I] saura l’assouplir, car son ame docile Est pareille a Vacier,
Qui parait droit et ferme, et qu’une main fragile Fait courber et plier.
(1) Anais Ségalas.—Za Femme.
ELT.
C’est surtout au Canada que l’homme de lettres doit mettre son énergie 4 imprimer un cachet. de pureté a notre littérature née d’hier. De bonne heure il doit s’appliquer a éloigner de cet enfant chéri ce qui plus tard pourrait le souiller. Depuis cinquante ans et plus, nos belles intelligences sont a l’ceuvre, et grace a Dieu qui bénit les bonnes actions, nos lettres ont noblement commencé la carriére. Plus elles avanceront, plus elles s’apercevront que la route du bien n’est pas aussi enntlyeuse, aussi désolée qu’elle en a lair, et qui sait ? peut-étre un jour, la France blasée, la France surannée et vieillie se retournera-t-elle un instant vers nous, pour s’y retrouver dans un miroir fidéle, non plus légére, charmante et coquette comme en ces joyeux temps d’autrefois, ot elle dansait le menuet et le cotillon a la cour de Louis XIV et de Louis XV — hélas! le temps du menuet et du cotillon ne vient qu’une fois ! — mais telle qu’elle a été lue et aimée pendant des siécles, par les Ames pieuses et par les humbles de cceur,
Dans un demi siécle, notre littérature sera a la littérature francaise ce que la Bretagne est au reste de la France, bonne, loyale et pleine de foi en son Dieu et en son caractére national.
Ses débuts dans la lice ont été lents et incertains, mais elle n’a pas encore menti, que je sache, a
ses croyances et a ses traditions ; c’est ce qui me
fait croire a son avenir.
Libre a elle de se servir pour parvenir a ses fins, de la poésie, du journalisme, du roman, du feuilleton, de ce qu’elle voudra ; mais au nom de tout ce qu’elle a de plus cher, au nom de son passé, au nom surtout de son ayenir, qu’elle ne s‘habitue jamais a transiger avec les doctrines établies du beau, du bon et du vrai, sous l’affreux prétexte de devenir originale, ou de s’attacher aux principes d’une école. Qu’elle garde en sa mémoire, ces paroles qu’ Arséne Houssaye jetait dans la belle préface de son ‘* Histoire du 41éme fauteuil de l’académie francaise. ”?
— ‘‘L’art ases doctrines, comme Dieu a ses églises. L’art est né en Dieu; donc V’art est divin. Le Beau visible doit parler du Beau invisible, comme le monde parle de Dieu. Dieu a creé homme avec un peu d’argile en laissant tomber sur sa créature les rayonnements de sa pensée, alliant ainsi par une ceuvre sublime la terre au ciel. L’artiste et le poéte ne
doivent pas séparer l’argile du rayonnement, la terre du ciel, le fini de l’infini.
*‘L’art est une majestueuse unité. Ce qui a presque toujours stérilisé l’art moderne, c’est que tour 4
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tour aventurier et mystique, il a dissipé son bien avec les comédiennes dans les orgies de la forme, ou bien il a voilé sa face et a poursuivi le nuage de la pensée plutdt que la pensée.
‘¢ Pour trouver le Beau dans l’art, il faut savoir, comme Prométhée, dérober le feu du ciel; comme Eve, il faut mordre a la pomme fatale ; comme la
‘pécheresse de Samarie, il faut boire une goutte d’eau
vive de amour de Dieu; avec Jésus-Christ, il faut avoir déchiré ses lévres au calice amer. Le Beau, tel que nous le voulons aujourd’hui, c’est un autel d’or et de marbre sculpté par Phidias, d’ot:s’éléve jusqu’au ciel la flamme pure du divin sentiment, c’est la Vénus de Praxitéle versant les larmes de la Madeleine du Corrége. Le Beau, c’est le souvenir du ciel qui passe sur la nature humaine; c’est la coupeuse de blé qi s’incline sur sa gerbe avec un sourire de féte; c’est le soldat tout couvert de sang. qui répand son ame pour la patrie. Le Beau est partout ; les poétes l’ont rencontré a chaque pas, dans les roches moussues ot jaillit la cascade, dans la forét profonde et ténébreuse. Homeére |’a vu majestueux et grand comme Jupiter. Eschyle l’a vu terrible comme une tempéte sur la mer d’Ionie.
‘“‘Le Beau, c’est le souvenir de celle que vous adoriez au matin de la vie, de cet age d’or ot, tous tant que nous sommes, enfants de Dieu, nous effeuillions sans y songer les fraiches primevéres de la poésie.
‘©On demandait au Tasse. ‘‘ Qu’est-ce que la poésie?’’ Comme il était sur une montagne, il
Aaa CHOSES ET AUTRES.
répondit en indiquant la vallée et le ciel, le fleuve et le nuage, la forét et le soleil, la nature et Dieu. ‘La poésie, la voila!’’ Si vous me demandez ce que c’est que le Beau, je vous conduirai sur la montagne, quand le soleil est A son couchant, quand le ciel se dore et s’empourpre, quand l’abeille abandonne la fleur de sainfoin pour retourner 4 la ruche, quand la moissonneuse renoue ses cheveux sur la gerbe bruyante ; quand Yhallali des chasses vient rebondir en fanfares jusqu’au balcon du manoir; quand on voit apparaitre comme en songe quelque figure blanche et pensive. Et, aprés avoir indiqué silencieusement toutes les splendeurs du ciel et de la terre, je vous répondrai : Ici, partout, toujours, le Beau, c’est la nature vue a travers la poésie.”’
Et j’ajouterai ce que Arséne Houssaye a oublié, a travers Dieu.
Voila quelques fragments de ce grand tout qui, a lui seul, forme la trilogie du vrai, du bon et du beau.
Quwil en détache quelques parcelles, qu’il les enfouisse dans ses livres, aprés les avoir passées au crible de son ame et de sa pensée, et l’homme de lettres arrivera sans peines, sans efforts ase faire comprendre de la foule et a la détourner de la voie du mal.
Alors la France aura réussi 4 rallumer cet éternel flambeau dont elle a éclairé le monde pendant si longtemps. Au Canada, le réle de la littérature sera plus modeste, mais non moins sacré.
Ce sera celui qui vous a été confié, Mesdames, depuis le commencement du monde, et qui vous valait un jour ces grandes paroles de Joseph de Maistre :
— Les femmes n’ont fait ni 1’ //”ade, ni V Fnéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phédre, ni Athate, ni le Misanthrope, ni le Panthéon, ni la Venus de Médicts, nil’ Apollon, ni le Persée, nila Bastlique de St. Pierre. Elles n’ont inventé ni l’algébre, ni les télescopes, ni les métiers 4 bas; mais elles font quelque chose de plus grand que tout cela; c’est sur leurs genoux que se forme ce qu’il y ade plus excellent dans le monde: un honnéte homme et une honnéte femme.
Aider et encourager les méres 4 accomplir dignement ce role céleste, la se résume toute la mission de homme de lettres dans la société moderne.
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Ayant-Propos.—J. M. Lr Moinr—Les oiseaux du Canada.— Tableau synoptique de Vornithologie canadienne.— Les légendes du Saint-Laurent.—Maple Leaves.—Les champs de bataille du Canada.—CuarLes DE Guisse—Le Cap au Diable-—MADAME CAMPBELL—Rough and smooth ; souvenirs de voyage en Australie. ~ L’ansi MAuRAULT— Histoire des Abénaquis.—P. AUBERT DE GaspE—Les anciens Canadiens,—Mémoires,
C’est chose difficile parfois pour un campagnard lettré de se procurer quelques-uns des volumes qui, réunis les uns aux autres, forment ce qui sera plus tard la littérature canadienne. Le cultivateur vient
(1) Cette série de conférences a été faite devant une réunion d’amis, 4 la campagne.
en ville pour ses affaires, et une fois qu’elles sont terminées, il se sent si a l’aise de pouvoir reprendre le chemin de sa ferme qu’il se sauve bien vite, sans s’inquiéter du reste. Force lui est alors de se voir condamné a passer les longs soirs d’hiver en téte-a-téte avec sa pipe et les rares bouquins qui révent tristement a leur jeunesse passée, sur les rayons poussiéreux de la petite bibliothéque. C’est pour rompre un peu cette monotonie que je me suis rendu a votre invitation, et que me voila assis, causant dans ce fauteuil, au coin de votre foyer. Mes conferences ne seront ni miel ni fiel : nous bouquinerons un peu plus que nous ne critiquerons, et pour cela, il faudra peut-étre revenir sur quelques études, quelques phrases oubliées, dont je me suis rendu coupable jadis ; mais personne ne voudra m’en faire reproche. Ces retours de jeunesse seront bons au cceur, surtout avec cet affreux ciel gris de janvier, sl morne et si affreusement silencieux qu’il nous semble entendre neiger les ans sur notre téte, a mesure que le grésil vient se coller sur les vitres.
Donc, pour refouler cette idée mélancolique du temps qui s’en va, et pour nous empécher de trop réver a cette neige frissonmeuse qui a mis en déroute nos petits oiseaux, et forcé ces légers touristes a nous quitter sans méme nous jeter une note d’adieux, moi qui aime ce qui est ailé, je me suis mis en téte de commencer cette causerie par eux. II est si désolant de ne plus voir un seul pinson, une seule grive, une seule hirondelle a cent lieues 4 la ronde
que vous feriez volontiers deux milles pour rencontrer un moineau, et bien plus pour entendre chanter une fauvette. Mais hélas! cela doit @tre ainsi jusqu’en mai prochain, et puisqu’il est impossible d’y remédier, causons de M. LeMoine, un des protecteurs les plus zélés qu’ils aient laissés derriére eux.
; Ale c. ~ <5 EN BOUQUINANT.