‹ Choses et gens d'AmériqueChapitre 1 sur 13 · LE COMMUNISME DANS LA FICTION · texte numérisé non relu

LE COMMUNISME DANS LA FICTION

Un des traits caractéristiques du voyage en chemin de fer aux États-Unis est l'irruption cà intervalles réguliers, dans la longue galerie qu'on appelle le car, du jeune marchand de journaux, de livres, de chocolat, de maïs grillé, de bonbons divers ou de gomme à chiquer. A chaque station, il s'élance, porteur de paquets qui représentent tantôt la nourriture

de l'esprit et tantôt celle du corps; sa voix aiguë .^

vous crie aux oreilles avec des intonations toutes ^Asi spéciales: Papers I last novels f choc'latef candyf sandiviches! oranges, bananas f pop corn! chciving gum! suivant le cas; et l'objet annoncé tombe sur vos genoux, ce qui ne veut pas dire qu'on vous le

donne, mais simplement qu'on vous laisse le temps de la réflexion. Tout à l'heure une main preste vous le reprendra, à moins que vous ne témoigniez, en payant, l'intention de le garder. J'ai essayé par curiosité de la plupart de ces produits et l'un de ceux qui m'ont le moins désappointée, quoique je ne le trouve pas sans reproche, est encore le dernier livre de M. IMward Bellamy : Equality. Peut-être parce qu'il s'associe au souvenir enchanté d'une excursion dans les montagnes du Maine et parce qu'il est venu ajouter des réflexions intéressantes à celles que j'avais faites chez mes amis les Shakers, les seuls vrais communistes qui existent en Amérique ^

Faul-il appeler roman cet in-8° compact que l'auteur intitule Égalité, promettant ainsi une suite à son premier aperçu de la société de l'avenir, Looking backward, qui eut un formidable succès'^? Non, certes, si le roman ne doit être qu'une histoire sentimentale ou amusante, racontée avec la légèreté nécessaire pour faire passer une heure ou deux. Mais le roman, depuis déjà longtemps et presque en tout pays, est devenu autre chose; il touche d'aventure aux questions les plus sérieuses ; il réussit à faire

1, De sept ou huit sociétés communistes, prospères il y a une vinj^^aine d'années, toutes, sauf celle des Sliakers, ont disparu ou sont expirantes. Celles du Tennessee, qui viennent de naître, n'ont pas encore t'ait leurs preuves.

12. Voir dans la Revue des Deux Mondes du 15 octobre 1890 : la Société de l'avenir.

accepter, en les déguisant, la discussion des problèmes les plus compliqués.

Looking backward était une fantaisie ingénieuse sur des sujets de philosophie économique et sociale ; elle nous faisait assister aux impressions d'un jeune Bostonien, Julian West, qui, tombé dans un sommeil magnétique, au commencement de 1887, se réveillait en 2000 devant les transformations fondamentales survenues durant cette période d'un peu plus de cent ans. Il découvrait d'abord que l'âpre combat pour l'existence, dont il avait été jadis le témoin souvent attristé, n'existait plus; que la nouvelle civilisation reposait désormais sur le principe unique do la coopération nationale; qu'il n'y avait plus de pauvres ni de riches. Personne ne travaillait pour le compte d'autrui; tous s'évertuaient de concert à grossir le fonds commun auquel ils avaient part égale. Et ce miracle s'était accompli très aisément en remplaçant le capital privé par le capital public, en organisant le mécanisme de la production et de la distribution, — de même que le gouvernement politique, — comme une simple affaire d'intérêt général.

L'indispensable histoire d'amour s'entremêlait aux diverses expériences du dormeur éveillé. Il s'éprenait de l'arrière-petitc-filledesa fiancée du siècle précédent.

Looking backward fut très lu, très admiré, très discuté. Certains critiques affirmèrent qu'il avait remué la conscience de plusieurs centaines de milliers de lecteurs éveillés soudain aux défauts du système

économique ; d'autres lui opposèrent tout ce qui s'est dit de sensé contre le communisme, depuis le temps de Robert Owen et de Fourier. Les premiers regrettaient que telle ou telle partie du livre eût été traitée trop rapidement pour leur plaisir; les autres signalaient des lacunes apparemment volontaires qui étaient à l'ouvrage toute portée. D'où M. Bellamy conclut qu'il fallait ajouter quelques éclaircissements à un livre dont le principal mérite, au contraire, était de rester vague sur les points délicats. En principe, il eut tort : les suites ne valent jamais rien. Qui donc, parmi les plus chauds admirateurs de la Case de ronde Tom, s'est jamais soucié de la Clef de cette case que son auteur crut devoir fabriquer comme preuve à l'appui? Les livres précurseurs de quelque grand mouvement gagnent à être des œuvres de pure imagination; les prophètes n'ont jamais rien précisé. Cependant, au cours des quatre cents pages en caractères serrés que renferme Equality, se trouvent plusieurs chapitres curieux. On a d'autant moins de peine à les séparer de l'ensemble indigeste que, cette fois, M. Bellamy a laissé complètement de côté tout incident romanesque. Il ne s'est servi des personnages de Looking hackward que pour leur mettre dans la bouche des théories qui répondent aux attaques dont il a été l'objet et qu'il rassemble sommairement sous cette rubrique hautaine : le livre des aveugles ^ .

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