Voyez les Américaines chez elles
l'an 2000 doivent être nécessairement des savants et des philosophes ; mais ils auront la facilité d'étudier à tout âge et ils en profiteront.
La principale occupation, cependant, sera la politique, car il ne faut pas oublier que le peuple tient les rênes du gouvernement et qu'il est appelé à voter sans cesse et en mille occasions, sur un plan d'édifice ou sur le règlement de la température des bains publics, comme sur les plus importantes questions de l'union universelle. Le vote est la grosse affaire, facilitée du reste par le système téléphonique qui permet à la nation en masse de procéder au besoin comme fait un simple parlement. Les corps représentatifs correspondent aux anciennes Chambres, et celles-ci sont réduites aux fonctions dont s'acquittaient les comités. Au demeurant, il y a surtout des questions intérieures à régler. La garantie de la paix internationale, amenée par l'union universelle, est certes un grand bienfait, mais on en parle peu, tant elle est secondaire auprès de l'abolition de la guerre économique entre frères. Tout le monde admet que les batailles les plus meurtrières n'étaient pas aussi tragiques à beaucoup près que le combat quotidien pour l'existence.
Les Bostoniens laissent subsister leurs anciens forts, de même qu'ils conservent une sordide maison d'ouvriers (tenement house), comme témoignage historique de la barbarie des ancêtres. Le patriotisme d'autrefois, lequel était plus encore la haine ou la
jalousie du voisia que le pur amour du pays natal, a fait place à un patriotisme nouveau qui n'a aucun caraclère belliqueux. L'ancien patriotisme, aveugle et violent, haïssait les idées et les institutions étrangères uniquement parce qu'elles étaient étrangères ; il dressait contre elles une barrière plus infranchissable que les montagnes et que l'océan, les empochant de faire leur chemin. Le nouveau patriotisme, issu des nouvelles conditions sociales et internationales, ne considère les frontières que comme des délimitations de territoire utiles pour les convenances administratives, le drapeau n'est plus pour lui que le symbole de la concorde intérieure et ne rappelle qu'un contrat de fraternité.
Julian West s'étonne de voir si peu de bateaux dans le port de Boston ; c'est qu'on ne voyage plus que pour son instruction et son plaisir; le commerce avec le dehors se borne aux objets qui, par suite de conditions naturelles insurmontables, ne peuvent être produits chez soi^ On ne veut, autant que possible, dépendre de personne. Une agence nationale dirige le commerce extérieur; il était à l'origine la proie des capitalistes et devenait un mal au lieu d'un bien. La lutte des nations sur le marché étranger faisait penser à celle que se livraient plus anciennement les galères montées par des esclaves.
J. Les 50 pour 100 du tarif actuel témoignent de cet idéal commercial,
C'était le maître de telle ou telle galère qui gagnait le prix, et certes l'équipage de celle-là avait à souffrir plus que les autres parce que, toutes conditions étant égales, il avait dû être le plus harcelé et fustigé.
Une administration collective de l'industrie assure aussi tous leurs fruits aux grandes inventions. Jadis on découvrait des mines de houille, mais combien de cheminées restaient sans feu I Les machines à tisser n'empêchaient pas la nudité des pauvres, les bateaux à vapeur transportaient d'un continent à l'autre des hordes d'émigrants toujours misérables; l'électricité éclairait autant de misère et de dégradation que la nuit avait pu en cacher. Désormais l'humanité tire parti de tout; il n'y a plus d'exploiteurs; les profits ont cessé d'annuler les inventions.
Sous d'autres rapports les mœurs nouvelles n'ont rien qui soit pour nous surprendre. Par exemple, on n'écrit plus de lettres, ce qui était à prévoir avec le téléphone et le phonographe. Les enfants apprennent encore cependant à écrire et à lire l'écriture, mais ils ont si peu d'occasions d'appliquer ce talent qu'ils le perdent vite. Le problème de la navigation aérienne est triomphalement résolu. D'admirables sanatoria sont établis pour les malades qui ne veulent pas changer de climat ; là ils trouvent toutes choses adaptées à leur condition, ils sont transportés dans un monde où ils peuvent
croire que leur maladie est l'état normal ; cela vaut mieux que des soins à domicile. Beaucoup de gens en Amérique pensaient déjà ainsi avant la révolution; mais les maladies sont en décroissance, je l'ai dit, grâce aux progrès de l'hygiène et de la vertu.
Le sentiment de la pitié pour nos frères inférieurs dans la création s'est développé avec celui de la fraternité humaine. Des chevaux, il n'est plus question comme bêtes de somme ; ces pauvres serviteurs tant tourmentés et surchargés ont acquis le droit de se reposer, grâce à l'électricité qui les remplace avantageusement. Bœufs, veaux, moutons ont cessé de compter comme viande de boucherie; on ne veut de meurtre d'aucune sorte, chacun est devenu végétarien. La cuisine ne s'en ressent pas, grâce à l'organisation d'un système scientifique d'alimentation où les chimistes se surpassent, à ce point que Julian West n'a remarqué l'absence d'aucun ingrédient et trouve au contraire les mets fort perfectionnés.
Jl serait trop long d'énumérer les réactions morales et sociales de l'égalité qui contribuent au bonheur universel. Les forêts longtemps mutilées ont été rétablies avec soin, il n'y a plus de ces immenses capitales où tout était à vendre, le plaisir et la richesse, le vice et la misère y dansant une ronde infernale. Plus de faubourgs populeux. Dans les vastes intervalles qui séparent des cités très riantes, dont la population est beaucoup moins dense qu'au-
trefois, s'éparpilJent de jolis villages; leurs habitants ont les mêmes avantages que ceux des villes, vu la facilité prodigieuse des transports et des communications. Partout les fabriques comptent parmi les plus beaux bâtiments ; elles sont devenues de véritables palais, aussi aérés que les usines d'autrefois étaient noires et malsaines. Les machines y agissent presque sans bruit et comme d'elles-mêmes. On n'y rencontre que des gens propres et bien portants; toutes ces physionomies sont distinguées, physionomies d'artistes obéissant à leurs inclinations respectives selon les pronostics fouriéristes de l'attraction. Malgré soi on pense aux ateliers fétides du passé, avec leur fracas infernal et les pâles victimes qu'ils recelaient : des femmes déguenillées aux joues creuses, des enfants déformés, livides, exténués par un travail prématuré. C'est le gouvernement général qui règle les conditions des diverses branches du système industriel et il sait que, pour qu'une occupation soit choisie, il faut qu'elle satisfasse l'ouvrier. Les exigences, les cruautés qu'entraînait avec elle une concurrence effrénée n'ont plus cours. L'idée vitale de la nouvelle administration commerciale est l'unité. Tout le monde dans cette république modèle, — la première république, car les autres n'étaient que de vains semblants, de vagues préludes, — tout le monde est appelé à satisfaire ses goûts.
Mais quand ces goûts sont criminels pourtant?
Les voleurs, les assassins ont leurs goûts particuliers I
Les voleurs? Ils ne trouveraient rien à prendre. Les criminels d'une autre sorte? On ne saurait croire combien de vagabonds qui semblaient voués à la corde se sont, sous le nouvel ordre social, transformés en honnêtes gens. Mais partout, certains incorrigibles résistent aux influences les plus moralisatrices; il existe encore des êtres dangereux, traités comme moralement fous, relégués à l'écart sans autre châtiment que celui de pourvoir à leur existence en travaillant, et surveillés de façon à ne pas se reproduire.
Sur cette question de la reproduction, en général, il n'y a point d'inquiétude économique à concevoir. La société est trop prospère pour que la disproportion entre la population et la subsistance se fasse sentir. Au surplus, le nombre des enfants n'est jamais très considérable, a soin d'ajouter M. Bellamy, dès que la femme a cessé d'être l'esclave du mari et que ses vœux sont consultés. D'une part, l'instinct maternel empêchera la race de périr; mais la nature, en rendant pénible la maternité, empêche aussi qu'on ait à redouter un encombrement de progéniture si cette question dépend des femmes.
Je m'abstiendrai de formuler mon opinion sur la société, si pratiquement équilibrée, de l'avenir, ne me souciant pas de comparaître dans la nouvelle édition du « Livre des aveugles » quand M. Bellamy
donnera une suite à Egalité, car il n'y a pas de raison pour que s'arrêtent les suites et les développements du roman économique. D'ailleurs je me suis prononcée déjà au sujet de LooJdng backivard, dont Equality n'est que le corollaire. Mais, après avoir exposé le rêve de l'âge d'or du communisme tel que le conçoivent les romanciers, il me semble assez piquant de le peindre, d'après nature, tel qu'il existe tout de bon en Amérique, tel que je l'y ai récemment rencontré, donnant par son organisation austère, étroitement religieuse et fortement disciplinée, fondée sur l'obéissance, sur le sacrifice personnel, sur l'efTacement de toute individualité, un tranquille démenti à ces chimères. C'est pourquoi je demande la permission à mes lecteurs de les conduire chez les Shakers, et d'opposer à la fiction le témoignage de la réalité.