LE COPISTE
... Vers sept heures, au moment où le père Ciiarles, le plus vieil employé de l'agence de copies dramatiques Lcdoux, essuyait soigneusement sa plume, après avoir replacé son papier dans son pupitre, et se préparait, sa besogne faite, à s'en aller, le patron l'appela.
— Mon brave père Charles, lui dit-il exprcssivement, voilà une tuile qui nous tombe sur la tête!
— Qu'est-ce que c'est, monsieur Ledoux ? fit le père Ciiarles, en iiomme que plus rien
n'«''inout et qui est, de longue date, résigné à tout.
— Je reçois de *** — et Ledoux prononça le nom d'un auteur connu — un manuscrit et un billet. Le billet réclame instamment la copie de cinq actes pour demain matin... C'est une grosse besogne, j'ai compté sur vous. Vous savez qu'on ne peut rien refuser à *** ?
— En vers ou en prose ? demanda le père Ciiarles, fort indifférent au système littéraii-e de l'écrivain, mais supputant mentalement avec son expérience , le temps nécessaire à ce travail.
— En prose.
— Tant mieux ! c'est moins long.
— Mais vous vous rappelez que le Maître, — Ledoux a coutume de traiter avec déférence ses auteurs — est difficile et n'admet pas la moindre erreur... Les indications scéuiques à l'encre rouge... et votre plus belle ronde, n'estce pas ?
— On fera de son mieux, dit le copiste.
— C'est la nuit à passer.
— Oh ! une de plus ou de moins !
— Alors, allez dîner et revenez vite... Vous serez seul, ce soir, dans le bureau... Éteignez bien le gaz au petit jour... Bon courage !
Et Ledoux, de son air important d'Iiomme qui connaît les secrets de nos auteurs, fit quelques recommandations particulières à son employé. *** avait des manies auxquelles il fallait se conformer.
— Laissez bien une marge très large, n'estce pas ?... et de la place, entre chaque scène, pour les bèf^itets qu'il ajoutera...
Le père Charles n'eut pas, à la pensée de cette corvée imprévue, la moindre protestation. Le bonhomme était habitué à obéir, comme au temps où il était au service, comptable de la marine. 11 avait bien un projet pour sa soirée, une visite à un vieux camarade des colonies, avec lequel il évoquait, de temps en temps, dans un petit café de l'avenue des Ternes, les souvenirsd'aulrefois.Mais quoi! le devoir avant tout!
Il se rendit dans une petite crémerie de la
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ruo Millon, où était établie l'ag-ence, et il expédia i-apidemcnt l'ordinaire. Puis il se lit donner du café dans une bouteille, pour éloigner les tentations d'assoupissement, rentra dans le bureau et s'assit devantson pupilre, après avoir jeté un coup d'œil sur le manuscrit qui, surchargé de ratures, était d'un aspect assez rébarbatif; mais le père Charles connaissait bien l'écriture de ***. En sa qualité d'iiomnie de confiance de la maison, dont la discrétion était à toute épreuve, c'était toujours lui qui copiait ses pièces.
Il alluma sa pipe, sucra, avec deux morceaux de sucre qu'il tira de sa poche, le café, en but une gorgée pour se donner du cœur, essaya sa plume sur son ongle, disposa près de lui l'encre rouge, pour souligner les jeux de scène, et, s'exhortant lui-môme, dit à haute voix :
— Allons, père Charles, à l'ouvrage !
La pièce où il se trouvait n'était pas bien gaie, avec ses cartons presiiue administratifs, qu'éclairait la lueur du gaz. Je ne sais pourquoi, ce soir-là, elle lui parut particulièrement mé-
lancolii(ue nuiis il ne s'agissait pas de perdre le teiDps en réflexions sur l'incommodité de son installation ! 11 attaqua bravement les noms des personnages, en laissant la place pour l'indication des futurs interprètes :
Le comte de G rat-: ...
Edme Férion
Fléchelles
Etc., etc.
Il y en avait une kyrielle, de ces personnages ! Puis ce fut la mention qui suivait :
La scène se passe de nos jours ; le premier acte cJiez le comte.. .
Ail! mon Dieu î cela lui était bien égal, l'endroit oiî se passait la scène ! Il était blasé sur tout cela! D'ailleurs il n'était pas curieux, et il pouvait bien dire, lui, quand il avait achevé sa tâche : <( J'ai copié, je n'ai pas lu ! »
Il arriva assez rondement à lafindu premier acte, sans penser à rien, comme c'était son habitude, et il eût été, en effet, incapable de
raconter ce qui formait l'intrigue. Ce n'était pas son affaire, n'est-ce pas?
11 faisait très chaud, sous le gaz. Dès le milieu du sccondacte, il se sentit envahi par une singulière torpeur. Il avait travaillé toute la journée, il était très las ! Une sorte de découragement lui vint, à lui qui ne boudait pas devant la besogne, en présence des monceaux de feuillets qu'il avait à copier.
— Eh bien ! fit-il, mécontent de lui, qu'estce quej'ai ?
11 but un peu de café et se remit .à l'œuvre, s'appliquant à mouler ses lettres avec un grand soin. Qu'est-ce que c'était que cette paresse imprévue qui le prenait lâchement, lui qui était fidèle au poste, comme au temps où il exécutait sa consigne?
11 réussit à abattre l'acte, sans défaillance, et, pour se donner un moment de repos, il se mit à coudre les deux premiers cahiers, sous leur enveloppe de papier bleu, dans un coin de laquelle il colla l'étiquette de l'agence.
— Allons, liù ! fit-il, attaquons le trois !
Il était déjà plus de minuit, car c'est long, la copie d'une pièce ! Un profond silence résignait autour de lui. Tous les bruits de la rue s'étaient tus, et ayant un peu froid, maintenant, il avait fermé la fenêtre.
— Je suis une jolie ganache, tout de même, aujourd'hui, inurmura-t-il; ce n'est pourtant pas la première nuit que je passe! Qu'est-ce que c'est que cette veulerie qui me prend?
Il se leva et lit quelques pas dans le bureau, pour se dégourdir les jambes, mais il n'y avait pas moyen do prendre beaucoup de mouvement. Et puis il éprouvait une lassitude singulière. Le café, cette fois, n'avait aucune action sur lui.
Il pensa : « Si je faisais un petit somme, là, la tête appuyée sur les bras ? »
Mais le sentiment de sa responsabilité lui revint. On comptait sur cette copie dans la matinée. Jamais l'agence n'avait manqué de parole. Il y allait donc de sou honneur que tout fut prêt à l'heure.
Il s'était habitué à considérer Ledoux comme
un capitaine dont les ordres étaient sacrés. Il triompha de nouveau, un moment, de sa fatigue, et il aborda le troisième acte :
Un salon, cha: Fléchdh's. Anif^ublement de campagne très élégant. Au fond, au milieu, une fenêtre à glace sans tain et un piano entre deux portes qui ouvrent sur le jardin. Agauche, premier plan, une console surmontée d'une glace: deuxième plan, une porte dappartemen t . A droite, prem ier plan . . .
Il alla, d'abord, il alla. La plume courait sur le papier, ayant repris quelque rapidité. Puis un feuillet du manuscrit tomba à terre, il le ramassa, et ce temps d'arrêt lui fît perdre, tout à coup, son entrain reconquis.il n'y avait plus de café dans la bouteille, où il buvait à même. Il avait une crampe dans les doigts... Eh bien! qu'est-ce qui lui arrivait, pour la première fois^ Il se mettait à lire le manuscrit, s'attachant au sens des phrases, au lieu d'en suivre seulement les mots!...
Oui, et ce qu'il lisait l'intéressait, lui qui n'avait jamais fait attention au texte. Invinci-
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blcment, il tournait les feuillets d'avance, et avait hâte de connaître la suite.
C'était une scène d'amour, très passionnée, où le héros de la pièce, faisant à l'héroïne une chaude déclaration, lui contait son histoire, lui disait combien il avait soufl'ert, et (;uel droit il avait au bonheur; et il peignait sa vie triste, passée dans la détresse d'un lourd isolement, sans aucune affection lutélaire, et sans but, jusqu'à l'heure oiî il l'avait rencontrée...
Quelle apparence y avait-il d'une ressemblance entre un personnage un peu à panache, d'un romantisme attardé même, peut-être, et un vieux copiste? Mais, dans l'espèce de rêve (ju'il suivait, le père Charles, lui, l'homme le moins imaginatif du monde, établissait quelque analogie entre son sort et celui de ce jeune premier fatal.
Eh! mon Dieu! lui aussi, il avait été un isolé; lui aussi, il n'avait eu qu'une existence vide, oh, si vide ! sans qu'il eût pu jamais assouvir la soif de tendresse qu'il avait eue jadis, alors qu'il n'était pas une vieille bête, comme
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à présent, si bien façonnée à la discipline et à l'obéissance qu'il ne lui venait plus jamais l'idée de raisonner.
Lui aussi, il avait été pauvre, toujours pauvre, confiné dans ses liumbles fonctions de grattepapier, envoyé ici et là, au hasard, sans qu'il lui fût permis d'exprimer ses désirs ou ses répugnances. Et il ciiercbait désespérément quel intérêt avait jamais eu le long défilé de ses jours inutiles... Non, non, aucun événement qui lui laissât un souvenir attendri ou ému!
Il se revoyait, enfant, élevé par charité par un parent éloigné qui lui faisait sentir durement qu'il n'avait aucun droit au pain qu'il mangeait. « Par charité ! » Un mot qui n'était guère juste, dans la circonstance! Puis il était entré dans une étude d'huissier, honteux do la tâche qu'il avait à accomplir, et si minable dans ses s habits râpés! Et c'était, ensuite, le tirage au sort, avec la malechance qui persistait, son numéro étant si bas qu'il l'envoyait, lui né en plein Centre, dans la marine. Oh! les durs premiers temps, jusqu'à ce que l'habitude eût
triomphé de ses terreurs instinctives, de ses souffrances physiques! Sa belle écriture — le seul talent qu'il eût — l'avait fait placer dans les bureaux, et à l'expiration de son congé, ayant peur de la vie, ne sachant que faire, il avait, par défiance de lui-même, continué volontairement ce métier, expédié brusquement, sur un ordre qui arrivait, en des colonies perdues, au diable, d'où un nouvel ordre, sans (ju'il sût pourquoi, le rappelait. Et dans ce perpétuel ballottement, dans ce va-et-vient éternel, nulle amitié ne se pouvait former, d'une façon durable. Oui, pas même l'amitié !
Cela avait duré ainsi trente années — trente années qui lui apparaissaient si lamentables, sans aventures, sans autre incident que la perte de ses pauvres économies d'humble employé, pour avoir été, dans son honnêteté naïve, dupe d'un homme d'affaires véreux, de sorte qu'il était forcé de travailler encore, trop heureux d'avoir trouvé cet emploi infime de copiste.
Son cœur, cependant, aurait voulu parler,
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autrefois; mais gauche, timide, craintif, de qui se serait-il fait écouter? Il avait été accueilli avec des railleries quand il avait tenté, prenant son courage à deux mains, d'exprimer ce qu'il ressentait. Et peu à peu il s'était résigné, il s'était renfermé en lui-même, il avait compris qu'il était de ceux qui ne seront jamais aimés, que les femmes dédaigneront toujours. Oh! avec quelles délicatesses il aurait chéri, pourtant, celle qui aurait hien voulu lui accorder un peu d'afïection ! Là-has, une fois, à la Guyane, il s'était rahattu sur une négresse, qu'il traitait avec une sorte de respect, qui était comique dans son ingénuité. Positivement, il avait voulu l'épouser ! Mais elle s'était moquée de lui, la créature, comme les autres, le dépouillant cyniquement, le laissant pour longtemps dans une situation embarrassée, dont ses chefs lui tenaient rigueur.
Et il avait vieilli, il était devenu un bonhomme très doux, très effacé, un peu ridicule, et de la bonté duquel on abusait, s'ennuyant à ce point, dans sa petite chambre toute nue, qu'il
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acceptait la besogne supplémentaire presque avec (le la reconnaissance.
De beaux plaisirs que les siens! Une partie (le cartes, au café, avec un ancien collègue retrouvé par basard, qu'il voyait régulièrement, — bien que celui-ci tricbàt, pour lui faire payer les consommations, — par besoin de rompre sa solitude. Ob ! les mornes conversations, toujours les mêmes, à rappeler, non le pittoresque d'une contrée lointaine, mais la disposition du bureau qu'on y babilait, à discuter sur la meilleure façon de dresser un état ou sur d'autres questions de comptabilité!
— « Ce que fut ma vie, Madame, avant ce Jour? Un combat sans espoir, une inarche harassante dans le néant, la traversée d'un désert'. »
Ainsi s'exprimait, un peu lyriquement, et même prétentieusement, le personnage de la pièce. Et ces mots semblaient si bien peindre sa situation, à lui, que le père Cbarles, dans cette songerie douloureuse oij il se perdait, serrant la plume entre ses doigts, sans penser
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à écrire, sentit son cœur se fondre, avec un navrement de tout son être. Oh! que cela était poignant, une destinée comme la sienne! « Une marche liarassante dans le néant! » Oui. c'avait bien été son lot. Seulement, lui, jamais, jamais, il ne pourrait avouer à personne ce qu'il avait souffert de son isolement, jamais il ne trouverait une âme compatissante pour le plaindre. Il était trop vieux, et il mourrait, dans son coin, tout seul, comme il avait vécu.
Et il eut une telle épouvante, tout à coup, de son passé stérile, de son existence manquée, que, lui qui n'avait jamais eu ces faiblesses, il éclata en sanglots, comme un petit enfant, dans la nuit silencieuse, et une grosse larme roula sur le papier, faisant une large tache sur une des pages qu'il avait déjà copiées.
Elle s'étalait, énorme, sur l'encre sécher, qu'elle mouilla, la pâlissant, gâtant les lignes tracées d'une si belle main... Un désastre!
Cet accident rendit tout à coup au père Charles son sang-froid. L'honneur professionnel se réveillait en lui. Eh bien, qu'allait-on dire? Lui
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dont la nellelù étail rôputcc dans l'agence, lui dont l'application était légendaire !
Alors il ne pensa plus qu'aux moyens de l'efTacer bien vite, cette larme malencontreuse. Il prit du papier Luvard, il chercha dans son tiroir le meilleur de ses grattoirs, il appela à lui toules ses ressources d'habileté, et il fit si bien que la tache ne se pouvait plus soupçonner.
Il respira! Et quoi! Où avait-il eu la tète? Ou'est-ce que cela sig-nifiait, cette mélancolie? Est-ce qu'il avait le droit do dérober en chimériques rêveries le lemps qu'il devait à son patron? Il avait une grande honte de lui-même, le pauvre père Charles, en constatant ({ue l'aiguille de la pendule avait diablement marché, durant qu'il s'arrêtait à ces sornettes. Avait-on jamais vu! Voilà (ju'il lisait les pièces qu'il copiait, maintenant !
Il éprouvait de véritables remords^ comme d'une faute commise. Mais, en se pressant un peu plus, on pouvait encore arriver. Il trempa sa plume dans l'encrier et se courba sur la besogne.
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Au polit jour, les yeux un pou faliiiués, la main un peu engourdie, mais très calme maintenant, il écrivait, au bas de la dernière scène du manuscrit, le mol « fin », en belle ronde.