ROYER-COLLARD
encorCi et quand M. de Martignac eut fini et qu'il lut au roi le projet de réponse, déjà fort amorti par l'esprit conciliant de Martignac, Charles X prit vivement la plume pour en biffer la moitié et adoucir le reste. Voilà comme passe la colère, même la colère d'un roi, même la colère d'un obstiné, même la colère de Charles X.
En ce moment, comme la séance était ouverte depuis quelques instants, le directeur de l'Académie (M. Flourens) a agité la sonnette, et un huissier a crié : A vos places. Messieurs. M. Royer-Collard s'est levé et et m'a dit : — Au reste, tous ces détails-là ne seront pas recueillis et ne seront jamais de l'histoire.
— Peut-être, ai-je répondu.
LA REINE CHRISTINF..]
Avant-hier, vendredi 8 décembre, la reine Christine d'Espagne se promenait aux Tuileries.
Je l'ai vue passer. Elle était vêtue d'une robe de mousseline transparente, laissant voir un dessous bleu-ciel. Elle avait un chapeau de velours violet. C'est une personne d'une quarantaine d'années, assez belle encore. Elle a beaucoup d'embonpoint, et marche en se dandinant comme j'ai vu faire à M. le duc d'Angoulême. Elle a de beaux yeux et va la tête levée.
Au moment où elle passait près de moi, me voyant arrêté et l'œil fixé sur elle, elle m'a jeté un beau et fier regard de reine. Deux hommes l'accompagnaient sans lui donner le bras. Celui qui était à sa gauche, assez gros homme à favoris, cheveux, moustaches et sourcils noirs, est Munoz, son mari. Ce Munoz est une façon de Bergami. *
La reine parlait très haut et avec beaucoup de vivacité. Elle venait de la terrasse des Feuillants, et a longé la façade du château jusqu'à la grille du bord de l'eau. Là, elle a trouvé sa voiture qui l'attendait. Elle y est montée seule avec Munoz. L'autre cavalier a salué profondément en prenant congé de la reine, et s'en est allé par le Pont-Royal, tandis que la voiture suivait le quai vers les Champs-Elysées.
M. de Roquelaure, évêque de Senlis, était de l'Académie de 1772 et fut de l'Académie de 1814. Il atteignit presque cent ans. C'était un évêque de cour, grave et libre. Il vivait encore en 1818. Je me rappelle l'avoir vu maintes fois à cette époque le jeudi, moi tout jeune adolescent introduit dans la bibliothèque de l'Institut par recommandation de M. François de Neufchâteau qui me protégeait comme enfant sublime, ayant été lui-même enfant prodige. Ce n'est pas par vanité que je rappelle ceci. Je reviens à l'abbé de Roquelaure.
Tout en feuilletant mes in-folios, je le regardais par la porte vitrée de la salle de la bibliothèque où siégeait à cette époque l'Académie. C'était un vieillard droit et vert à grand profil du temps de Louis XIV. Il portait le petit manteau violet et les bas violets. Il parlait très haut, même pendant les séances publiques. M. de Vaublanc, alors ministre, qui avait fait des académiciens par ordonnance, voulut être fait académicien par l'Académie. Il avait publié un gros lourd poëme qu'il appelait le Dernier des Césars. Il se présenta, fit des visites, etc. Au premier tour de scrutin, il n'eut que quatorze voix contre seize. M. de Roquelaure, qui avait voté pour lui, dit à haute voix :
— Donne'^moi un autre nom. Un miniffre qui ne passe pas au premier tour ne passe pas du tout.
C'est M. Cuvier qui a remplacé M. de Roquelaure.
A l'époque où parut la hucrhe^^^ de M. Ponsard, j'eus avec M. Viennet, en pleine Académie, le dialogue que voici :
M. Viennet. — Avez- vous vu la Lucrèce qu'on joue à l'Odéon .-^
(i) En 1843.
Moi. — Non.
M. ViENNET. — C'est très bien.
Moi. — Vraiment, c'est bien.'' M. ViENNET. — C'est plus que bien, c'est beau. Moi. — Vraiment, c'est beau.?
M. ViENNET. — C'est plus que beau, c'est magnifique. Moi. — Vraiment, là, magnifique.'* M. ViENNET. — Oh ! magnifique !
Moi. — Voyons, cela vaut-il Zaire^
M. ViENNET. — Oh! non! Oh! comme vous y allez! Diable! Zaïre! Non , cela ne vaut pas Zaïre.
Moi. — C'est que c'est bien mauvais, Zaïre!
Séance du 23 novembre 1843.
Charles Nodier. — L'Académie, cédant à l'usage, a supprimé universellement la consonne double dans les verbes où cette consonne suppléait cuphoniquement le d du radical ad.
Moi. — J'avoue ma profonde ignorance. Je ne me doutais pas que l'usage eût fait cette suppression et que l'Académie l'eût sanctionnée. Ainsi, on ne devrait plus écrire atteindre, approuver, appeler, appréhender, etc., mais ateindre, aprouver, apeler, apréhender. Si l'Académie et l'usage décrètent une pareille orthographe, je déclare que je n'obéirai ni à l'usage ni à l'Académie.
M. Victor Cousin. — Je ferai observer à M. Hugo que les altérations dont il se plaint viennent du mouvement de la langue, qui n'est autre chose que la décadence.
Moi. — M. Cousin m'ayant adressé une observation personnelle, je lui ferai observer à mon tour que son opinion n'est, à mes yeux, qu'une opinion, et rien de plus. J'ajoute que, selon moi, mouvement de la lan^ie ci décadence sont deux. Rien de plus distinct que ces deux faits. Le mouvement ne prouve en aucune façon la décadence. La langue, depuis le jour de sa première formation, est en mouvement} peut-on dire qu'elle est en décadence?' Le mouvement, c'est la vic; la décadence, c'est la mort.
M. Cousin. — La décadence de la langue française a commence en
Moi. — A quelle heure, s'il vous plaît.''
Voici dans quel ordre les académiciens exaBs siégeaient (en 1845) ^^^^ séances particulières de l'Académie.
Les trois membres du bureau (le directeur, le chancelier, le secrétaire perpétuel) sur l'estrade.
A la droite du bureau :
M. Royer-Collard. — M. le duc Pasquier. — M. le comte Mole. — M. le baron de Barante. — M. le baron Guiraud. — M. Dupin aîné. — M. le comte de Salvandy.
Sur le pan coupé faisant bras d'équerre et se rattachant perpendiculairement à la table qui faisait face au bureau :
M. Flourens. — M. Lacretelle. — M. Dupaty.
En face du bureau :
M. Tissot. — M. Ancelot. — M. Droz. — M. de Pongerville. — Moi.
A gauche :
M. de Feletz. — M. Brifaut. — M. Patin. — M. Sainte-Beuve.
Sur le pan coupé de gauche :
M. Viennet. — M. Mignet. — M. Lebrun. — M. Cousin.
A la gauche du bureau :
M. Mérimée. — M. le comte Philippe de Ségur.
1" décembre 1846.
Dans la nouvelle salle des séances privées de l'Académie, la statue de Racine a été mise dans un coin et la statue de Corneille au centre, derrière le fauteuil du président.
17 décembre 1846.
Aujourd'hui jeudi, à l'Académie, je chapitrais Dupin aîné sur Balzac. Il m'interrompit :
— Diable! diable! vous voudriez que Balzac entrât à l'Académie d'emblée, du premier coup, comme ça! Vous citez des exemples, mais ils ne prouvent rien. (J'avais cité MM. Flourens, Patin, Saint-Marc Girardin, Mole, Brifaut.) Songez donc! Balzac d'emblée à l'Académie! Vous n'avez pas réfléchi. Est-ce que cela se peut.? Mais c'est que vous ne pensez pas à une chose : il le mérite!
Séance du jeudi 24 décembre 1846.
Un copiste malhabile, chargé de fournir des exemples, avait donné celui-ci, tiré, disait-il, de Regnard {le Joueur) :
Je me mettrais en gage, à mon besoin d'argent.
Là-dessus, la commission du Dictionnaire bâcla une théorie pour démontrer comme quoi la locution était excellente, et neuve, et faisait partie des originalités de la langue française.
L'Académie était en train d'approuver le rapporteur M, Patin, lorsqu'un membre (M. Ancelot) fit remarquer que Regnard n'avait pas écrit un mot de cela, et que le texte était {le huem; acte II, scène ix) :
— Je me mettrais en gage en un besoin urgent.
— Sur cette nippc-là vous auriez peu d'argent.
Un peu plus, la chose était dans le Dictionnaire avec la manière de s'en servir.
Autrefois, c'était Racine qui était au centre, et Corneille dans le coin. C'est un pas de fait.
Encore une démolition, encore une reconstruction, encore un pas, et ce sera Molière qu'on mettra à la place d'honneur. d
14 janvier [1847].
Alfred de Vigny et moi avons fait manq^uer aujourd'hui l'élection à l'Académie.
D'un côté, on portait Empisj de l'autre, Victor Leclerc. Nous ne voulions ni de l'un ni de l'autre. Nous avons mis des billets blancs.
Il y avait trente-quatre votants j majorité : dix-huit voix. Il y a eu cinq tours de scrutin. M. Empis a eu jusqu'à quinze voix, M. Victor Leclerc, jusqu'à seize.
Il y a eu des voix données, aux divers tours, à MM. Emile Deschamps, La Mennais, Alfred de Musset et Béranger. Avec nos deux voix, nous pouvions faire l'élection. Nous avons tenu bon.
Il a fallu remettre, et l'on a remis à un mois.
Au premier tour, quand on a proclamé les deux billets blancs, M. Flourens a dit :
— Voilà deux voix perdues.
Je lui ai répondu :
— Perdues! dites : placées à gros intérêts! Mon intention est d'amener l'un des deux partis à s'entendre avec nous qui sommes l'appoint tout-puissant, et à nommer Balzac ou Dumas en échange de nos voix.
C'est de cette façon que j'ai fait nommer, il y a deux ans, Alfred de Vigny.