LE BOUGE
Ah! vous voulez une description de ce bouge? J'hésitais à vous l'infliger. Mais vous la voulez. Ma foi ! la voilà. Ne vous en prenez qu'à vous, c'est votre faute.
« Bah ! dites-vous, je vois cela d'ici. Un repaire chassieux et bancal. Qu^elquc vieille maison ! »
D'abord, ce n'est pas une vieille maison, c'est bien pis, c'est une maison neuve.
En vérité, une vieille maison! vous comptiez sur une vieille maison et vous en faisiez fi d'avance! Ah bien oui! on vous en donnera, des vieilles maisons! Une masure! mais savez-vous que c'est charmant, une masure! La muraille est d'une belle couleur chaude et puissante avec des trous à papillons, des nids d'oiseaux, de vieux clous où l'araignée accroche ses rosaces, mille accidents amusants à regarder j la fenêtre n'est qu'une lucarne, mais elle laisse passer de longues perches où pendent, se séchant au vent, toutes sortes de nippes bariolées, loques blanches, haillons rouges, drapeaux de misère qui donnent un air de joie à la baraque et resplendissent au soleil j la porte est lézardée et noire, mais approchez et examinez, elle a sans nul doute quelque antique ferrure du temps de Louis XIII, découpée comme une guipure î le toit est plein de crevasses, mais dans chaque crevasse il y a un liseron qui fleurira au printemps ou une marguerite qui s'épanouira à l'automne j la tuile est rapiécée avec du chaume, parbleu! je le crois bien, c'est une occasion d'avoir sur son toit une colonie de gueules-de-loup roses et de mauves sauvages j une belle herbe verte tapisse le pied de ce mur décrépit j le lierre y grimpe joyeusement et en cache les nudités, les plaies et les lèpres peut-être j la mousse couvre de velours vert le banc de pierre qui est à la porte. Toute la nature prend en pitié cette chose dégradée et charmante que vous appelez une masure, et lui fait fête. O masure! vieux logis honnête et paisible, doux et aimable à voir! rajeuni tous les ans par avril et par mai! embaumé par la giroflée et habité par l'hirondelle!
Non, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, ce n'est pas d'une vieille maison, je le répète, c'est d'une maison neuve, — d'une masure neuve, si vous voulez.
lo8 CHOSES VUES.
Cette chose a été bâtie il y a deux ans tout au plus. Le mur a cette hideuse et glaciale blancheur du plâtre neuf. Le tout est chétif, mesquin, haut, trian- \ gulaire, et a la forme d'un morceau de fromage de Gruyère coupé pour un dessert d'avare. Il y a des portes toutes neuves qui ne ferment pas, des châssis de fenêtres à vitres blanches déjà constellées çà et là d'étoiles de papier. Ces étoiles sont coupées coquettement et collées avec soin. Il y a un affreux faux luxe qui fait mal. Des balcons de fer creux mal attachés au mur, déjà rouillé et pourri autour des scellements j des serrures de pacotille autour desquelles vacillent, accrochés à trois clous, d'horribles ornements de cuivre gaufré qui se vertdegrisci des persiennes peintes en gris qui se disloquent, non parce qu'elles sont vermoulues, mais parce qu'elles ont été faites en bois vert par un menuisier voleur. On a froid en regardant cette maison. On frissonne en y entrant. Une humidité verdâtre suinte au pied de la muraille. Cette bâtisse d'hier est déjà une ruine j c'est plus qu'une ruine, c'est un désastrcj on sent que le propriétaire est en faillite et que l'entrepreneur est en fuite.
Derrière la maison, un mur blanc et neuf comme le reste enclôt un espace dans lequel un tambour-major ne pourrait se coucher tout de son long. Cela s'appelle le jardin. On y voit sortir de terre, tout grelottant, un petit arbre long, fluet et malade, qui semble toujours être en hiver, car il n'a pas une seule feuille. Ce balai s'appelle un peuplier. Le reste du jardin est ensemencé de vieux tessons et de culs de bouteilles. On y remarque deux ou trois chaussons de lisière.
Dans un coin se dresse sur un tas d'écaillés d'huîtres un vieux arrosoir de i fer-blanc peint en vert, bossue, rouillé et crevé, habité par des colimaçons qui l'argentent de leurs traînées de bave.
Entrez. Dans l'antique masure, dans l'autre, vous trouverez peut-être une échelle branlant, comme dit Régnier, du hautjmques en bas. Ici vous trouvez un escalier.
Cet escalier, orne d'une rampe à boule de cuivre, a quinze ou vingt marches de bois, hautes, étroites, à angles tranchants, lesquelles montent perpendiculairement au premier étage et tournent sur elles-mêmes selon une spirale d'environ dix-huit pouces de diamètre. Ne seriez-vous pas tenté de demander une échelle.''
Au haut de cet escalier, si vous y arrivez, mettez la chambre où nous vous avons déjà introduit. Donner une idée de cette chambre est difficile. C'est ■ le bou^e neuf da.ns toute son abominable réalité. La misère est là partouti une miscre toute fraîche, qui n'a ni passé, ni avenir, et qui ne peut prendre racine nulle part. On devine que le locataire est emménagé d'hier et déménagera demain. Qu'il est arrivé sans dire d'où il venait et qu'il s'en ira en mettant la clef sous la porte.