LA VISION DES «MISERABLES
Hier, ii février, j'allais à la Chambre des pairs. Il faisait beau et très froid, malgré le soleil et midi. Je vis venir rue de Tournon un homme que deux soldats emmenaient. Cet homme était blond, pâle, maigre, hagardj trente ans à peu près, un pantalon de grosse toile, les pieds nus et écorchés dans des sabots avec des linges sanglants roulés autour des chevilles pour tenir lieu de basj une blouse courte, souillée de boue derrière le dos, ce qui indiquait qu'il couchait habituellement sur le pavéj la tête nue et hérissée. Il avait sous le bras un pain. Le peuple disait autour de lui qu'il avait volé ce pain et que c'était à cause de cela qu'on l'emmenait. En passant devant la caserne de gendarmerie , un des soldats y entra , et l'homme resta à la porte gardé par l'autre soldat.
Une voiture était arrêtée devant la porte de la caserne. C'était une berline armoriée portant aux lanternes une couronne ducale, attelée de deux chevaux gris, deux laquais en guêtres derrière. Les glaces étaient levées, mais on distinguait l'intérieur tapissé de damas bouton d'or. Le regard de l'homme fixé sur cette voiture attira le mien. Il y avait dans la voiture une femme en chapeau rose, en robe de velours noir, fraîche, blanche, belle, éblouissante, qui riait et jouait avec un charmant petit enfant de seize mois enfoui sous les rubans, les dentelles et les fourrures.
Cette femme ne voyait pas l'homme terrible qui la regardait.
Je demeurai pensif.
Cet homme n'était plus pour moi un homme, c'était le spectre de la misère, c'était l'apparition brusque, difforme, lugubre, en plein jour, en plein soleil, d'une révolution encore plongée dans les ténèbres, mais qui vient. Autrefois le pauvre coudoyait le riche, ce spectre rencontrait cette gloircj mais on ne se regardait pas. On passait. Cela pouvait durer ainsi longtemps. Du moment où cet homme s'aperçoit que cette femme existe, tandis que cette femme ne s'aperçoit pas que cet homme est là, la catastrophe est inévitable.
ATTENTAT DE LECOMTEC'.
25 avril 1846.
J'ai dîné hier chez M. Decazes avec lord Palmerston et lord Lansdowne.
Lord Palmerston est un homme replet, petit, blond, qu'on dit spirituel. Il a la figure pleine, ronde, large, colorée, réjouie et fine, un peu vulgaire. Il avait un cordon rouge et une plaque que je crois être celle du Bain.
Le marquis de Lansdowne fait un contraste parfait avec lord Palmerston. Il est grand, brun, sec, grave et gracieux, l'air distingué j un gentleman. Il avait une plaque à l'habit, et, au cou, un ruban bleu sombre, auquel pendait une décoration d'or émaillé en forme de roue surmonté de la harpe d'Irlande.
M. Decazes m'a amené ces deux messieurs. Nous avons causé quelques instants de l'Irlande, des céréales et de la maladie des pommes de terre.
— La maladie de l'Irlande est plus grave encore, ai-je dit à lord Palmerston.
— Oui , m'a-t-il répondu. Les campagnards irlandais sont bien misérables. Vos paysans à vous sont heureux. Ah ! vous êtes bien favorisés par le ciel ! Quel climat que la France !
— Oui, mylord, ai-je repris, mais vous êtes, vous, favorisés par la mer. Quelle citadelle que l'Angleterre !
Lady Palmerston est gracieuse et cause bien. Elle a dû être charmante. Elle n'est plus jeune. Lord Palmerston l'a épousée il y a quatre ans, après un amour mutuel qui durait depuis trente ans. Je conclus de la chose que lord Palmerston appartient un peu à l'histoire et beaucoup au roman.
A table, j'étais entre M. de Montalivet et Alexandre Dumas. M. de Montalivet avait la plaque de la Légion d'honneur et Alexandre Dumas la plaque
'') Le 16 avril 1846, le roi faisait dans la Gardes forestiers, gendarmes, des officiers forêt de Fontainebleau une promenade en de hussards qui escortaient le roi, tous se préchar k bancs. Il avait k côté de lui M. de cipitèrent. Un palefrenier escalada le mur et Montalivet, et, derrière lui, la reine et plu- saisit un homme dont le visage était h. demi sieurs de leurs enfants. On rentrait vers six masqué d'un mouchoir. C'était un ex-gardcgéheurcs, et on longeait les murs du parquet néral des forêts de la couronne, destitué de son d'Avon quand deux coups de fusil partirent emploi dix-huit mois auparavant, pour grave Ji gauche, mais n'atteignirent personne. manquement au service. (No/e de l'éditeur.)
d'un ordre qu'il m'a dit être de Saint-Jean et que je crois lucquois ou piémontais.
J'ai mis M. de Montalivet sur l'événement du 16 avril. Il était, comme on sait, dans le char à bancs à côté du roi.
— De quoi causiez-vous avec le roi au moment de l'explosion.'^ lui ai-je dit.
— Je ne puis m'en souvenir, m'a-t-il répondu. Je me suis permis de questionner le roi à ce sujet. Il ne peut également se le rappeler. La balle de Lecomte a tué quelque chose, c'est notre mémoire. Tout ce que je sais, c'est que notre conversation, sans être importante, nous occupait fort. Si elle n'eût pas absorbé toute notre attention, nous aurions certainement aperçu Lecomte quand il s'est dressé au-dessus du mur pour tirer. Le roi du moins, car, moi, je tournais un peu le dos pour parler au roi. Tout ce que je me rappelle, c'est que je gesticulais très fort dans ce moment-là. Quand le premier coup est parti, quelqu'un de l'escorte a crié : C'est un chasseur qui décharge son fusil. J'ai dit au roi : — Singulier chasseur qui tire le reste de sa poudre sur les rois ! — Comme j'achevais, le second coup a parti. Je me suis écrié : — C'est un assassin ! — Oh! a dit le roi, pas si vite! ne jugeons pas comme cela ! Attendons! cela va s'expliquer. — Vous reconnaissez bien là le roi, n'est-ce pas.'' Calme, serein, devant l'homme qui venait de tirer sur lui, presque bienveillant. En ce moment, la reine m'a touché doucement l'épaule, je me suis retourné, elle m'a montré sans dire une parole la bourre du fusil qui était tombée sur ses genoux et qu'elle venait de ramasser. Ce silence avait quelque chose de paisible qui était solennel et touchant. La reine, quand sa voiture penche un peu, tremble de verser; elle se signe lorsqu'il tonne; elle a peur d'un feu d'artifice; elle met pied à terre quand il faut passer un pont. Lorsqu'on tire sur le roi et qu'elle est là, elle est tranquille. N'est-ce pas que c'est beau.'' Au reste, qu'aucune catastrophe ne soit arrivée, c'est un miracle.
— Oui, certes, ai-je dit. Cette carabine pleine de balles déchargée sur cette voiture pleine de monde, et pas une goutte de sang versé, tous ces arbres criblés et pas une personne atteinte, c'est un miracle, mais un miracle comme ceux que la providence fait aujourd'hui. Autrefois, selon la tradition, elle arrêtait le soleil, elle faisait remonter les fleuves, elle faisait parler les bêtes; aujourd'hui elle se borne à troubler l'esprit qui rêve un crime; elle persuade au misérable de mettre deux balles dans un canon de fusil, et lui fait oublier qu'à vingt pas les deux balles s'écarteront nécessairement de vingt pieds ; elle lui persuade de bourrer le canon d'à côté de chevrotines et de gros plomb, et lui fait oublier que le coup ainsi forcé déviera certainement et relèvera de deux pieds à six pas; en tout cela elle fait une chose simple, et cette
chose simple est un miracle. J'avoue que ce genre de miracles me plaît mieux que l'ancien, et me prouve mieux la providence.
— Vous avez raison, a dit le chancelier qui nous écoutait. Au reste, Lecomte, que j'ai interrogé aujourd'hui, explique l'énorme charge de son fusil par un calcul. Il voulait, dit-il, tuer le roi et atteindre beaucoup de monde afin que les sains et saufs étant occupés à secourir les blessés, personne ne pût songer à le poursuivre.
J'ai repris : — Chose frappante que ce moyen ! L'assassin croyait assurer son salut, et il assurait le salut du roi !