SALVANDY
M. de Salvandy était, au grand nom près, le Sosthènes de La Rochefoucauld de la branche cadette. Mêmes ridicules, mêmes vanitésj mêmes façons chevaleresques, mêmes instincts généreux, même talent littéraire. Dans son enfance, M. de Salvandy s'était fait chasser du lycée Napoléon. Voici à quelle occasion. Il était lecteur de sa classe au réfectoire. Un jour il s'avisa de composer un bulletin de victoire de la grande armée et de le lire pendant le dîner. Grandes acclamations. C'était pendant la guerre de 1812. Le lendemain point de victoire au Moniteur. Tout le contraire. Le jeune Salvandy fut chassé du lycée et exclus pour ce fait de tous les autres lycées. Il devait plus tard être grand-maître de l'Université.
Il avait vingt-trois ans quand M™" Gail le mena chez M""" Gay. Ce fut son entrée dans le monde. Il n'avait pas quatre mouchoirs dans son tiroir. M""" Gay de s'exclamer, — Ah mais, ma chère, dit-elle à M™^ Gail, votre petit jeune homme est plein de ridicules. Il faut le corriger. — Grand Dieu, s'écrie M™* Gail, ne lui ôtez pas ça! Qu]est-ce qui lui restera .^^ Et puis, c'est par là qu'il arrivera.
C'est par là qu'en effet il est arrivé.
Il a été ministre, académicien, député, comte, ambassadeur, grand-cordon de la Légion d'honneur.
Il y avait un coiffeur d'Agen appelé Jasmin qui faisait des vers patois. Un jour, vers décembre 1846, il s'avisa d'écrire à ce Jasmin une lettre qu'il fît mettre dans les journaux. Cette lettre commençait par : Mon cher conji'ere.
— Est-ce en qualité de perruquier.'* dit M""' de Girardin, ?
M'"' Gay me disait de lui : Avec son toupet, ses hanches, ses façons et ses ridicules, il est pétri de finesses habiles. Ses ridicules mêmes sont des moyens. Il a des gaucheries visibles et des adresses cachées.
M. de Salvandy était allé chez M. Roy à ...
M. Roy a deux millions de rente. M. de Salvandy arrive, dîne, et, à dix heures du soir, chacun va se coucher. M. de Salvandy a coutume de lire
tard la nuit. Entré dans la chambre qui lui est destinée, il regarde sur la cheminée et n'y trouve qu'un petit bout de bougie. Il dit au laquais qui l'avait accompagné : — Apportez-moi de la bougie. — Monsieur, en voilà.
— Je veux une bougie entière. J'ai besoin de travailler et de lire. — Impossible, monsieur. — Comment, impossible.'' — M. le comte est rentre chez lui. — Eh bien.'' — C'est M. le comte qui a les clefs. — En ce cas, descendez au salon et apportez-moi une des bougies qui sont sur la cheminée.
— Impossible, monsieur. — Comment, encore impossible.'' — Puisque M. le comte est rentré chez lui. — Fort bien. Mais son salon n'est pas sa chambre à coucher. — M. le comte, en se retirant, emporte dans sa chambre à coucher les bougies du salon. — Et il s'enferme.'' — Il s'enferme.
Comme M. de Salvandy insistait, le laquais alla chez M. de Talhouet, gendre de M. Roy, et eut une bougie. Quant à du feu (il faisait froid, c'était en automne) nul moyen d'avoir du bois. M. de Salvandy se coucha, et lut dans son lit, satisfait d'avoir conquis une chandelle et n'osant aspirer à une bûche.
l68 ■ CHOSES VUES.