MADEMOISELLE MARS
Dans sa dernière maladie, M"" Mars avait souvent le délire. Un soir, le médecin arrive. Elle était en proie à une fièvre ardente et rêvait tout haut; elle parlait du théâtre, de sa mère, de sa fille, de sa nièce Georgina, de tout ce qu'elle avait aimé; elle riait, pleurait, criait, poussait de grands soupirs.
Le médecin s'approche de son lit et lui dit : — Chère dame, calmez-vous, c'est moi. — Elle ne le reconnaît pas et continue de délirer. Il reprend : — Voyons, montrez-moi votre langue, ouvrez la bouche. M"" Mars le regarde, ouvre la bouche et dit : — Tenez, regardez. Oh ! toutes mes dents sont bien à moi !
Célimène vivait encore.
Samedi 20 février.
Ouverture du Théâtre-Historique. J'en suis sorti à 3 heures et demie du matin.
M"' Mars était la seule personne vivante qui figurât dans les peintures du porche du Théâtre-Historique.
M'"* d'A. . ., en entendant dire cela, a dit :
— Ceci range M"° Mars parmi les morts; elle n'a pas longtemps à vivre.
M"'' Mars est morte le 20 mars, un mois jour pour jour après l'ouverture du Théâtre-Historique.
Elle avait soixante-oeuf ans; deux ans de plus que M"" George. M"'" Mars avait cinquante-deux ans lorsqu'elle créa dona Sol, personnage de dix-sept ans.
Elle laisse un fils, caissier chez le banquier Gontard. On n'a pas envoyé de billets de faire part à cause de l'embarras de mettre : « M"'" Mars est morte. Son fils a l'honneur de vous en faire part. »
26 mars.
J'ai été à l'enterrement de M"" Mars.
Je suis arrivé à midi. Le corbillard était déjà à la Madeleine. Il y avait une foule immense et le plus beau soleil du monde. C'était jour de marché aux fleurs sur la place. J'ai pénétré avec assez de peine jusque sur le perron j mais, là, impossible d'aller, plus loin. L'unique porte était encombrée; personne ne pouvait plus entrer.
J'apercevais dans l'ombre de l'église, à travers la clarté éblouissante de midi, les étoiles rougeâtres des cierges rangés autour d'un haut catafalque noir. Les peintures du dôme faisaient un fond mystérieux.
J'entendais les chants des morts qui venaient jusqu'à moi, et tout autour de moi les propos et les cris de la foule. Rien n'est triste comme un enterrement; on ne voit que des gens qui rient. Chacun accoste gaîment son voisin et cause de ses affaires.
L'église et le portail étaient tendus de noir, avec un écusson en galons d'argent contenant la lettre M. Je me suis approché du corbillard qui était en velours noir galonné d'argent avec cette lettre M. Quelques touffes de plumes noires avaient été jetées à l'endroit où l'on met le cercueil.
Le peuple de Paris est comme le peuple d'Athènes, léger, mais intelligent. Il y avait là des gens en blouse et en manches retroussées qui disaient des choses vraies et vives sur le théâtre, sur l'art, sur les poètes. Ils cherchaient et nommaient dans la foule les noms célèbres. Il faut à ce peuple de la gloire. Quand il n'a pas de Marengo ni d'Austerlitz, il veut et il aime les Dumas et les Lamartine. Cela est lumineux et ses yeux y courent.
Je suis resté sous le péristyle, abrité du soleil par une colonne. Quelques poètes m'avaient rejoint et m'entouraient, Joseph Autran, Adolphe Dumas, Hippolyte Lucas, Auguste Maquet.
Alexandre Dumas est venu à nous avec son fils. La foule le reconnaissait à sa tête chevelue, et le nommait.
Vers une heure, le corps est sorti de l'église, et tout le monde.
Les propos éclataient parmi les assistants :
— Ah! voilà Bouffé! — Où est donc Arnal.? — Le voici. — Tiens, ceux-ci en noir sont les sociétaires du Théâtre-Français. — Le Théâtre- Français assiste à son propre enterrement. — Voilà des femmes, M'"* Volnys, M^^Guyon, Rose Chéri. — Celle-ci, c'est Déjazetj elle n'est plus très jeune; cela doit lui donner à réfléchir. Etc., etc.
Le corbillard s'est mis en mouvement, et nous avons tous suivi à pied. Derrière nous, venaient une douzaine de voitures de deuil, et quelques
calèches où il y avait des actrices. Il y avait bien dix mille personnes à pied. Cela faisait un flot sombre qui avait l'air de pousser devant lui le corbillard cahotant ses immenses panaches noirs.
Des deux côtés du boulevard, il y avait une autre foule qui faisait la haie. Des femmes en chapeaux roses étaient assises souriantes sur les espèces de degrés que font les trottoirs. Les balcons étaient encombrés de monde. Vers la Porte Saint-Martin, j'ai quitté le convoi, et je m'en suis allé pensif.
27 mars. — J'ai écrit hier quelques pages sur l'enterrement de M"* Mars. Voici quelques autres détails. Dumas est allé jusqu'au cimetière avec son fils. Frederick Lemaître s'y trouvait donnant le bras à M"" Clarisse Miroy. Toutes les actrices du Théâtre-Français étaient là, vêtues de deuil. M"^ Doze (l'élève favorite de M"'' Mars qui l'élevait contre M Plessy), nouvellement mariée à M. Roger de Beauvoir, y était aussi, mais point en deuil. On l'a remarqué. On a remarqué aussi que, pendant les discours, les prêtres sont remontés dans leur voiture pour ne point entendre l'éloge d'une comédienne. La foule était telle qu'on montait sur les tombes et qu'on défonçait les grilles des sépultures. La multitude a piétiné la fosse d'une jeune fille enterrée de la veille, qui se trouvait par malheur près de là.
Toutes les actrices avaient d'énormes bouquets de violettes qu'elles ont jetés sur le cercueil de M"'' Mars. Cela faisait un monceau haut de plus de deux pieds. Les bouquets de M"" Rachel et de M™" Volnys étaient de vraies bottes de fleurs. M'"'' Doche donnait le bras à M"^ Rachel. Il y avait aussi quelques chanteurs des Boufi-es, entre autres Lablache. Viennet, dans son discours, a appelé M"" Mars l'iJluHre Mars. On a déposé provisoirement M"*" Mars dans le caveau de sa nièce Georgina Mars, morte il y a quelques années.
23 mai.
On a donné jeudi l'Ecole des familles de M. Adolphe Dumas. Lundi M. Edouard Thierry demandait à Alexandre Dumas :
— Quand jouc-t-on au Théâtre-Historique l'Ecole des familles de votre homonyme }
— Jeudi, dit Alexandre Dumas.
— Combien de temps pensez-vous qu'on la joue ?
— Jeudi.
— Mais je ne vous demande pas quand, je vous demande combien de temps on la jouera?
— Eh bien, reprend Alexandre Dumas, je vous dis : jeudi.